Lettre du 23 juillet. — Bib. Amb. : Ms. C. S. L
230 Chapitre tringtateutnème.
pape ; mais il se sent « obligé par conscience, et par le devoir même de sa charge, à faire connaître pleinement la vérité au saint père » : son voyage n'a pas d'autre but. « le me conformerai, dit-il, en terminant sa première réponse au réquisitoire des décurions de Milan, pour la manière de gouverner mon Église et sur les remèdes dont elle a besoin, aux ordres de Notre Seigneur. Je n'ai pas, en effet, de volonté ni d'obligation plus grande que celle de faire connaître à Sa Sainteté •la vérité, puis de lui obéir très promptement, en conduisant ces âmes par les chemins qu'elle m'indiquera. Ces âmes, du reste, sont beaucoup plus les siennes que les miennes et le compte que Sa Béatitude en devra rendre à Dieu n'est pas moins rigoureux que celui que je lui dois moi-même. Il est beaucoup plus utile de considérer ces questions sous cet aspect, que de les discuter en congrégation, ou d'après les raisons du docteur Riccardi : pour moi je n'ai pas l'intention de les traiter d'une autre manière (I). ;>
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Départ pour Rome. — Passage des Apennins. — Aux Camaldules. — Lorette. — Entrée triomphale à Rome. — Grégoire XIII invite le saint à sa villa de Frascati. — Approbation du 4e concile provincial. — Le cardinal de Sens. — Grégoire XIII assiste à la messe du saint. — Influence de Charles sur les cardinaux de laCour. — Ses entretiens avec saint PhilippeNéri. — Lacrèche du Sauveur. — Ce que le gouverneur de Milan complotait contre le saint. — L'arrivée des délégués de d" Ayamont à Rome.
— Les ambassadeurs du carnaval. — Les fils d'Ayamont. — Saint Charles prépare son départ. — Grégoire XIII lui trace en quelques mots sa ligne de conduite. — Les villas des cardinaux Farnèse et Gambara. — Séjour à Florence et à Ferrare.
— Visite à Venise. — Mission confiée par Grégoire XIII. — Accueil du doge et de la noblesse vénitienne. — Jugement du saint sur Venise et ses habitants. — Il démontre la nécessité d'une visite apostolique. — Dans quelles conditions elle devra se préparer et se faire. — Réformes qu'il opère. — Séjour à Padoue. — La Providence déjoue les projets de mortification du saint. — Les habitants de Vicence ne veulent pas le laisser sortir de leur ville. — Rentrée triomphale à Milan. — La mule du saint.
(t , = i E départ pour Rome avait été fixé après les &/fe fêtes de la Nativité de la Sainte Vierge; mais une circonstance décida saint Charles à anticiper son voyage. L'évêque de Brescia, son sufïragant. Dominique Bollani, était très malade et le saint se hâta d'accourir près de son lit de mort. Cette circonstance favorisait d'ailleurs ses desseins, elle ne permettait pas de soupçonner son départ pour Rome.
11 resta sept jours à Brescia. L'évêque étant mort le
1 2 août, il présida à ses funérailles, il célébra pontifica-
Cïmpttre trentième.
lement dans la cathédrale de Brescia la fête de l'Assomption de la bienheureuse Vierge Marie, puis il partit pour Mantoue où il arriva le 17. Le duc en était absent ; à la suite de la mort d'une de ses sœurs, il s'était retiré dans sa villa.Charles n'ayant plus aucunmotif pour séjourner dans cette ville, se dirigea à Guastalla, chez sa sœur Camille Borromée, veuve de César de Gonzaga, d'où il alla trouver le duc de Mantoue. Il visita un couvent de Bénédictins, dans le voisinage de Mantoue, et il s'arrêta trois jours à Bologne. Il traversa ensuite les Apennins, comme il avait fait quelques années auparavant, ne voulant pas davantage qu'on lui cherchât à l'avance un logement et répondant à toutes les questions qui lui étaient adressées à ce sujet: « Nous logerons où Dieu voudra. » Ils voyageaient le jour et souvent une partie de la nuit, au prix de mille dangers. Rien ne les arrêtait : ni l'obscurité des forêts, ni les pics les plus ardus, ni les abîmes les plus profonds. Sans une protection visible du ciel, ils n'auraient pu échapper à tous ces périls. Une nuit, ils cheminaient au milieu des ténèbres les plus épaisses, un prêtre retiré dans un petit ermitage, ayant entendu le bruit des chevaux, vint aussitôt à leur rencontre. Il leur représenta les dangers de la route et il les engagea à attendre, dans sa modeste demeure, le lever du soleil, avant de continuer leur voyage. Le cardinal y consentit et, après avoir pris quelque légère nourriture, il passa la nuit en prière dans la petite chapelle, dédiée à l'archange saint Michel : sa suite dormit sur la paille ou sur des couvertures, pour ne point priver leur hôte du seul lit qu'il possédait. La nuit suivante, personne ne se trouva pour les avertir des
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dangers de la route et l'un des compagnons du saint, Jules Omato, faillit perdre la vie. Son cheval ayant fait un faux pas, il allait être précipité dans l'abîme, lorsque Charles, s'en étant aperçu, fit sur lui le signe de la croix. Jules, comme par miracle, fut arrêté dans sa chute, par une branche d'arbre, mais le pauvre cheval tomba au fond du ravin. Lorsque les gens du cardinal relevèrent leur compagnon, il était à demi mort de frayeur. Etourdi d'abord par sa chute, il ne s'était pas aperçu que la branche à laquelle il était resté suspendu, ne lui offrait aucune garantie de salut ; ayant recouvré les sens, il comprit tout le péril de sa situation et la crainte le paralysa en quelque sorte. Ses compagnons voulurent se rendre compte du danger qu'il avait couru, ils constatèrent que la branche qui l'avait soutenu était si faible, que, dans des conditions ordinaires, elle aurait pu à peine supporter un poids de dix livres sans se briser, et cependant elle n'avait pas fléchi sous la pesanteur du corps de l'infortuné. Ils attribuèrent, sans hésitation, cette merveilleuse préservation à la vertu de leur saint et vénéré cardinal.
L'archevêque avait suivi cette route pour atteindre l'ermitage des Camaldules, situé au sommet de la montagne. Quand il y fut arrivé, il congédia ses familiers, il leur ordonna d'aller à Lorette et de l'y attendre. Il ne garda avec lui que Louis Moneta son secrétaire, et le père Valentini, jésuite. Pendant six jours, il chercha dans ces lieux bénis comme la trace des vertus que saint Romuald y avait pratiquées et son âme puisa une nouvelle vigueur dans la méditation de ces pieux souvenirs.
A Milan, les ennemis de l'archevêque répandirent
C&apître trentième.
le bruit qu'en prévision des difficultés qui l'attendaient, il avait préféré prendre les devants, renoncer à la pourpre et se retirer dans ce couvent où n'arrivait aucun des bruits du monde. Mais sa retraite finie, Charles quittait cette aimable solitude et visitait encore une fois les monts Alvernes célèbres par l'insigne faveur qu'y reçut le patriarche d'Assise. Les yeux constamment fixés sur les sacrés stigmates du saint, il le pria avec ardeur pour les pieuses filles de Sainte- Praxède de Milan dont il venait de fonder le monastère; il les avait mises sous sa protection et il demanda pour elles la persévérance, comme il le leur écrivit.
Plein de tous ces aimables et grands souvenirs, le cardinal Borromée prit la route de Lorette. Sur son passage, il reçut les félicitations du duc d'Urbino, dont la sœur avait épousé son frère Frédéric. Le sept septembre, après avoir fait à pied et par dévotion, en compagnie de l'archevêque d'Urbino, un trajet de plus de cinquante mille pas, il arrivait à Lorette. Il passa la nuit en prière dans la Sainte-Maison. L'amour qui remplissait son cœur, en contemplant les murs à jamais bénis de cette humble demeure où le Verbe de Dieu s'est fait chair, se trahissait par des larmes continuelles et d'ardents soupirs. Le lendemain, il célébra pontificalement la messe, adressa la parole à la foule immense qui avait envahi la grande basilique. Tous les témoins de son zèle et de sa piété furent émerveillés. L'on disait tout haut que, pour supporter de telles fatigues, l'archevêque de Milan devait être miraculeusement soutenu et nourri par la puissance divine.
Il prit enfin la route de Rome où il arriva le 13 septembre. Ses ennemis avaient dit partout que de grandes
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déceptions l'y attendaient, qu'il entendrait le pape condamner ses téméraires entreprises, et que la cour pontificale entière lui témoignerait par sa froideur la désapprobation de sa conduite. On lui annonçait une cruelle humiliation et voilà qu'un triomphe lui est préparé, avant même qu'il ait franchi l'enceinte de la Ville éternelle. Le bruit de son arrivée s'est tout à coup répandu, parmi le peuple, et une foule considérable, toujours croissante, va l'attendre sur les rives du Tibre, près de ce pont Milvius si célèbre dans les annales de l'Eglise et du peuple romain ; elle l'accueille avec des transports de joie, elle s'incline devant lui pour recevoir sa bénédiction et elle lui fait une escorte d'honneur jusqu'à son entrée dans Rome, où elle le conduit à sa demeure de Sainte- Praxède. Plusieurs cardinaux partagent cette joie populaire et le cardinal Alta Emps lui fait- offrir son propre palais. Le lendemain de son arrivée, le cardinal Borromée était allé à Saint-Pierre se prosterner sur la tombe immortelle du chef des apôtres : les princes romains se rencontrent sur ses pas, lui rendent hommage et veulent le retenir au milieu d'eux. Le pape est absent de Rome, il est en villégiature dans sa villa de Frascati ; mais il a hâte de voir le saint archevêque, de lui témoigner publiquement ses sentiments de bienveillance et il le fait appeler aussitôt près de lui. Il lui avait destiné les appartements des cardinaux palatins et l'un des compagnons de Charles, Seneca, raconta plus tard, au procès de canonisation, qu'il avait entendu les murmures de ces cardinaux, s'étonnant qu'on leur préférât Borromée (I).