‹ Histoire de Saint François d'AssiseChapitre 10 sur 23 · SE · texte numérisé non relu

SE

François était vaii; roanif st il 8a volonté pur l'avis du cai i rp « ;• h ses projets pour la France et prqoiit de rester en Italie.

Do F.orence, il se rendit dans la vallée de Spolète et apprit qne ses re! • eux éiaient inquiétés pat quel

ils, à qui leur ûté (k'i^laisait et qui c!i< reliai qt

a lour nuiie en cour de Home, ainsi que le lui avait dit le cardinal) pe qqi pe i ouvait que le confirmer dans sa résolution de ne se plus éloigner de l : . toutefois, il lui était pénible de renoncer absolument à la mi don do v, ce sacrifiée lui était douloureux et il demandait à Dieu de l'éclairer davantage, lorsque la nuit suivante, pendant son court sommeil, il vit une poule m de rassembler ses poussins sous ses ailes pour les garantir des serres d'un milan : elle ne pouvait les couvrir tons; mais un autre oiseau vint à son secours, étendit ses ailes su poussins exposés au péril, et les préserva d'une mort certaine.

François ne comprit pas le sens de cette vision, et a. son réveil, il demanda à Nôtre-Seigneur de lui en donner l'explication. Cette grâce lui fût aussitôt a Notre- S Meneur lui dit que la poule c'était lui-même, que les poussins représentaient les Frères-Mineurs

:its, et qued'oiseau v nu i leur secours était le cardinal qu'il (levait demander pour être le protecteur de son Insti ut.

François savait maintenant ce qu'il avait à faire. Il dit 5 ses frères la vision qu'il avait eue, la nécessité qu'il y avait pour lui do retourner à Rome, sans délai, et l'intention on il était, n$ poq yant se rendre en France, d- y envoyer trois de ses re Lieux. Il désigna pour cette mission les livres Pacifique, Àngelo de Fise et Alhert. Puis il partit pour la ville éternelle.

ICO HISTOIRE

Le cardinal Ugolini l'y avait précédé. En voyant le saint fondateur, il lui témoigna le désir de l'entendre prêcher devant le Pape et le sacré collège ; François s'en eiïraya, fit observer à son protecteur qu'il n'avait point fait les études nécessaires, qu'il était ignorant et simple, bon à parler de Dieu aux simples et aux ignorants pour obéir à sa vocation, mais incapable d'en parler en présence du plus auguste et du plus savant auditoire. Le cardinal insista et lui ordonna même de faire tous ses efforts pour composer un discours convenable, et de l'étudier de manière à le retenir très-exactement.

François n'avait pas l'habitude de préparer ses prédications ; il se livrait en toute simplicité à l'esprit de Dieu, et parlait d'après l'inspiration qu'il recevait. C'était donc un grand travail pour lui, que la composition de ce discours; il s'y soumit néanmoins par obéissance, en toute humilité, comptant sur l'aide de Dieu. Il fit de son mieux, écrivit, étudia et se crut sûr de sa mémoire.

Il paraît en chaire au jour et à l'heure indiqués, il voit le Pape, les cardinaux, la cour pontificale prêts à l'écouter, il fait le signe de la Croix et se souvient très- bien des paroles qui doivent l'accompagner... Quant à son discours, il est aussi parfaitement absent de sa mémoire que s'il n'eût jamais existé ; le texte même est oublié. François fait humblement l'aveu de son embarras, implore les lumières de l'Esprit- Saint, et parle de manière à prouver qu'il les reçoit abondamment. Le Souverain Pontife et le sacré collège sont émus et charmés de cette parole inspirée, plus touchante mille fois que les discours les mieux travaillés, et qui leur fait répéter avec admiration que ce n'est pas la parole de l'homme qu'ils ont entendue, mais bien réellement celle de Dieu.

Ainsi disposé en faveur de notre saint, le Pape lui accorda sans difficulté le protecteur qu'il demandait pour

son Institut; et d'après son désir, il désigna le cardinal Ugolini pour exercer les Fonctions de ce protectorat.

Les loups et la grêle. — Jean de Vélîta. — Dominique et François. — Lo palais de la pauvreté.

Deux fléaux semblaient depuis longtemps conjures contre la ville de Grecio et ses environs, dans la vallée de Rieti. Tous les ans une prèle énorme ravageait la campagne et détruisait les récoltes, et en toute saison les loups dévoraient les hommes et les animaux, pénétraient jusque dans la ville, répandaient partout la terreur et l'effroi.

La prime administrative en faveur du chasseur assez heureux pour donner la mort à un de ces animaux carnassiers, n'existait pas encore, et l'assurance contre la grêle n'était pas inventée. Le moyen âge était assez arriéré pour considérer les divers fléaux dont il était atteint, comme autant de châtiments ou d'avertissements providentiels, pour le rappeler à la pratique des devoirs qu'il avait abandonnés.

Les habitants de Grecio avaient négligé ces devoirs ; cette négligence avait amené le dérèglement des mœurs, et la foi s'était considérablement affaiblie dans les âmes. François d'Assise le savait ; il eut compassion de ce peuple, et en partant de Rome, il se rendit à Grecio, prêcha la pénitence et fut écouté si favorablement, qu'on le suppliait de ne plus quitter la ville. Il prêchait aussi dans les cités voisines, et un jour, en revenant deCatanello, il s'égara dam la montagne et pria un paysan de lui servir de guide :

— Je le ferais volontiers, lui répondit-il, si vous alliez

d'un autre côté ; mais aux environs de Grecio il y tant de loups, que je ne me hasarde jamais dans cette direction.

, — Que cette crainte ne vous retienne pas, mon trèscher frère, reprit le saint ; je vous puis assurer que vous ne serez attaqué par aucun de ces animaux, ni en allant, ni en revenant ; j'en réponds.

f On connaissait la valeur d'une promesse de François ;

i le paysan n'hésita plus à le conduire, et se sépara de lui à peu de distance de Grecio. En retournant chez lui, la nuit le surprit, deux loups énormes vinrent à lui, le comblèrent de caresses et l'accompagnèrent jusqu'à la porte de sa maison, ainsi que l'auraient fait les chiens les mieux dressés et les plus attachés à leur maître.

Émerveillé de ce prodige, le bon villageois le raconte à tous ses voisins, la nouvelle se répand dans tout le pays, et les habitants de Grecio conjurent le saint de les délivrer des terribles animaux dont la férocité les désole; ils lui demandent même de les préserver de la grêle. François écoute leurs doléances et leurs supplications, il les engage à se réunir le lendemain sur la plus grande place, et il leur promet de leur cire là, dans son sermon, ce qu'ils auront à faire pour obtenir ce qu'ils désirent.

Le lendemain, à l'heure indiquée, la place était couverte d'auditeurs. François parait, prêche sur le péché et les maux qu'il entraîne à sa suite, et il termine en disant :

« A l'honneur et à la gloire de Dieu tout-puissant, je vous promets que si vous voulez me croire et avoir pitié de vos âmes, en faisant une bonne confession et de di. fruits de pénitence, le Seigneur vous regardera d'un œil favorable, vous délivrera des calami es qui vous affligent, et rendra votre pays abondant en toute sorte de bi Mais aussi, prenez gardé ! Je vous déclare que si plus tard vous devenez ingrats, Dieu en sera d'autant plus irrité contre vous,et vous châtiera par de nouvelles tribulations. »

saint FRANÇOIS D'ASSISE, 101

Le conseil Ait suivi ; h gprél i ne evint plus, 1rs loups disparurent, et, au témoignage de saint Bonaventure, loi qu'il grêlait au de!

s'arrêtait à su limite el prenait une autre direction,. Ce prodige fut remarqué aussi longtemps que les habitants de ee paya demeurèrent fidèles à leurs engagements envers Dieu.

François n'habitait pas dans la ville; suivant sa coutume, il s'était construit, avec des branches d'arbres, une petite cabane sur la montagne, et s'y retirait pour s'y repos t du bruit et du mouvement. Toutefois on ne l'y laissait pas jouir de la solitude autant qu'il l'eût désiré. Le chevalier Jean de Velita, entre autres, converti par sa parole, et devenu son ami, allait le visiter fréquemment et lui dit un jour :

— Frère François, vos avis spirituels me sont si précieux, qu'il n'est rien que je ne sois disposé à faire pour me les procurer plus facilement. Vous me refusez de vous rapprocher de la ville, et mon obésité me rend trèspénible l'exercice que vous me forcez à faire pour monter jusqu'à vous. Eh bien, je vous promets une chose qm doit vous être agréable; si vous consentez à vous rapprocher, je ferai bâtir uu couvent pqiff votre Qrdre, sur \ç lieu que vous choisirez, soit sur la montagne, soit dans la vallée.

— Bien volontiers, répond François : descendons, faites lancer par un enfant un tison embrasé, et je m'engage à fixer ma cabane à 1 endroit où ce tison tombera.

Les deux amis descendent et viennent jusqu'à l'entrée de G/ecio. l'a enfant jouait à la porte d'une maison ; le chevalier entre dans ce' te q ; t'ait donner un ;

allumé, le remet à l'enfant et lui dit de le lancer où il voudra, aussi loin qu'il le pourra. L'en! an t lance le tison et l'envoie à la distance de plus d'un raille, sur le haut d'une

16i HISTOIRE

colline appartenant au chevalier. Le tison met le feu au bois qui la couronne, roule en descendant sur le versant opposé, et s'arrête entre quelques pierres sur la partie rocailleuse de cette colline.

Le chevalier voit une manifestation de la volonté divine, dans ce concours de circonstances ; il est persuadé que la Providence a voulu lui indiquer qu'il doit bâtir en cet endroit un monastère de Frères-Mineurs ; c'était aussi la pensée de François ; les ouvriers y furent mis sans retard, et le bon chevalier eut dès ce moment la consolation d'avoir son saint ami près de lui.

Dans la seule vallée de Rieti, on lui construisit quatre couvents pour recevoir tous les jeunes gens qui se présentaient à lui. Il est vrai qu'il y passa toute l'année 1217 et ne revint à Sainte-Marie-des-Anges qu'au mois de janvier 1218, après avoir expédié des lettres de convocation à tous les supérieurs de l'Ordre, pour le second chapitre général qu'il fixait au jour de la Pentecôte de l'année 1219.

Cette fois, le saint fondateur ne demeura que peu de temps à la Portioncule, et reprit bientôt ses prédications toujours si fructueuses. Un jour, il se rendait à la vallée de Gapresa, qu'il allait évangéliser, lorsque, passant devant une église en réparation, il s'arrête, car cette église est dédiée à saint Paul, et il se sent pressé d'y entrer pour prier. Mais il s'aperçoit aussitôt que les ouvriers s'efforcent en vain d'élever une grande pierre qu'ils doivent placer dans le jambage du portail. Il s'approche, prend la pierre dans ses bras, l'élève, la pose où elle doit être et s'enfuit... Les ouvriers criaient au miracle ! C'était un miracle, en effet ; François était faible, délicat, maigre, chétif, et son extérieur maladif rendait d'autant plus inexplicable la force prodigieuse qu'il venait de montrer.

Les consuls d1 profitèrent de l'absence de notre

saint, ainsi que l'avaient fait d'autres person deux

ans auparavant. On savait qu'il avait convoqué un second chapitre général, on connaissait en grande p rtie les progrès surprenants de l'Institut, et on ne doutait pas qu'il n'arrivât à la Portioncule un nombre de religieux qu'il serait impossible d'abriter. François n'aurait jamais permis un nouvel agrandissement du premier monastère de l'Ordre ; on se réjouit donc de le voir s'éloigner pour sa mission de la vallée de Capresa, après laquelle il devait aller en Toscane, puis à Pérouse, et Ton mit des ouvriers à Sainte-M arie-des-Anges, en nombre suffisant pour que le nouveau bâtiment se trouvât terminé avant son retour.

Le cardinal Ugolini était en légation à Pérouse ; François désira le voir et se rendit près de lui à la fin do Tannée. Saint Dominique se trouvait aussi à Pérouse en ce moment, les deux saints furent heureux de se revoir. Dominique, tout occupé de la fondation de son Ordre, pour lequel il comptait déjà un grand nombre de disciples, proposa à François de les réunir et de n'en faire qu'un, puisque I«un et Fautre avaient le même but, la propagation de la foi, le salut des âmes :

— Mon très-cher frère, lui répondit notre saint, le Seigneur a voulu que nos Ordres fussent dillérents, et que l'un fût plus rigoureux que l'autre, afin de s'accommoder par cette variété à l'infirmité humaine, et que celui qu'une vie austère rebuterait, pût en choisir une plus douce et arriver au même but.

Saint Dominique se rendit, mais les deux amis convinrent de prendre des mesures afin que les deux Ordres fussent toujours liés par une étroite amitié, et ils recommandèrent à ceux de leurs disciples présents à cette conférence, de se considérer toujours comme des frères et de s'aimer comme

tels. Frère Léon, qui accompagnait François dans ce voyage, et qui assistait à cet entretien rapporte que Dominique demanda à François de lui donner la grosse cor te nouée qui lui servait de ceinture; François s'y refusait d'abord par humilité ; mais pressé par les instances de son saint ami, il céda. Dominique la passa autour de son corps, sous son habit, et la porf a toute sa vie.

Après avoir terminé avec le légat, François se sépara de saint Dominique, qui lui promit de se trouver au chapitre général, et il reprit le chemin de Siinte-Marie-des-Anges. En approchant de la vallée d'Assise, il dit à Léon :

— Très-cher frère, je ne me croirais pas Frère Mineur, et je ne le serais pas en effet, si je ne me sentais disposé à supportei' humblement et avec une parfaite tranquillité d'esprit, tout ce que j'imagine en ce moment. Je suppose que mes frères viennent me chercher en me témoignant un grand respect et une entière confiance, pour assister au chapitre général qui va se tenir, et qu'ils me prient instamment d'y prêcher. Si, après leur avoir dit ce qu'il plairait à Dieu de m'inspirer, je les voyais s'élever contre moi et me témoigner ouvertement de l'aversion ; s'ils me disaient : « Nous ne voulons plus être gouvernés par vous ; nous rougissons d'avoir pour chef un homme dépourvu de science et d'éloquence, ainsi que de prudence et d'ëxpérieoce, et qui ne possède que l'ignorance et la simplicité ; n'ayez donc pas la hardiesse de vous dire notre supérieur, car vous ne le serez plus désormais; » s'ils ajoutaient à cela d'autres affronts, s'ils allaient munie jusqu'à me chasser honteusement de l'assemblée, je ne me croirais pas vraiment religieux si je ne recevais pas, si je n'entendais pas tout cela aussi paisiblement, et avec la même sérénité de visage, que je recevrais les honneurs et que j'entendrais la louange. Les postes lion trahies &ont un danger pour le salut, car ils exposent à la vaine

gloire, et le gouvernement est difficile; tandis que dans opprol ivs, il n'y a q te. Si l'on

m'ôte la supériorité, on me décharge de La re ilité

d'un grand nombre d'àm s, dont je dois compte à Dieu. Dans L'humble position d'inférieur, il y a beaucoup à gner. Ehl pourquoi donc J5reférons-nous ce qui est dangereux à ce qui nous procure un gain spirituel, puisque le temps ne nous est donné ici-bas, que pour nous assurer ce gain !

L'esprit delà piété mondaine comprendra-t-il ce langage!

Arrive à la Portioncule, notre saint trouvait un bâtiment neuf dont les proportions l'effrayaient. Que devenait la pauvreté évangéliquë dans ce premier couvent de 1*0/ Le saint fondateur ne pouvait donc plus faire une longue absence, sans la trouver blessée à son retour! Le cœur ému de douleur, il prend avec lui quelques religieux, monte sur le toit, et veut commencer lui-même la démolition de ce palais qu'il ne peut reconnaître pour celui de sa chère Pauvreté. Quelques habitants d'Assise accourus pour voir le saint fondateur à son arrivée, s'opposent à son entreprise de destruction.

— Frère François, lui disent-ils, ce bâtiment n'appartient ni à vous ni à vos religieux; il est la propriété de la ville qui l'a fait construire en votre absence ; car c'était un déshonneur pour elle, que le couvent de la Portioncule ne pût suffire à ses nombreux visiteurs. Vos frères pouvaientils i la volonté des magistrats, conforme en cela aux désirs du seigneur évoque?

— Si c'est là votre maison, reprend le saint, je la laisse •et n'y veux point toucher. Ni moi ni mes frères n'y prétendrons jamais rien; chargez-vous alors du soin de son entr lien.

— Qu'à cela ne tienne, dirent les amis de François ; la ville acceptera volontiers la condition.

Elle fut acceptée, en effet : les consuls, réunis en conseil, décidèrent que la ville se chargerait à perpétuité de de l'entretien et des réparations de ce bâtiment.

Chapitre des Nattes. — Lettre de François. — Le petit ange. — Séparation.

A la fin de mai 1219, les abords de Saint-Maric-des- Anges n'étaient plus reconnaissables et présentaient l'aspect d'un camp. C'était le moment de la tenue du deuxième chapitre général; les Frères-Mineurs y arrivaient en foule de toutes les parties de l'Europe et ils s'étaient multipliés à ce point, que leur saint fondateur n'en comptait pas moins de cinq mille réunis à la Portioncule, bien qu'il en fût resté quelques-uns dans chacune de leurs maisons.

Dans l'impossibilité de loger à couvert une telle multitude, François avait ordonné que chaque frère se construisît une petite cabane, avec des claies de jonc ou de paille, et qu'il tressât une natte pour en couvrir le sol, ce qui fit donner à ce chapitre, si célèbre dans les annales franciscaines, le nom de Chapitre des nattes.

Tous ces religieux « étaient là, dit le père Ghalippe, séparés du monde comme dans un cloître, parfaitement unis les uns avec les autres, tous portés aux jeûnes et aux saintes veilles, à l'exemple de leur Père, appliqués à la prière, à la psalmodie, aux bonnes lectures, prêts à exercer toutes les œuvres de miséricorde, et n'ayant point d'autre espérance que la vie future. »

Le cardinal Ugolini ouvrit le chapitre le 26 mai, fête de de la Pentecôte, et, après avoir officié pontificalement et adressé une touchante exhortation à la fervente assemblée,

il voulut parcourir les rangs des cabanes pour visiter tous les religieux. Ému d'admiration, profondément édifié de leur recueillement, il dit à François et aux prélats qui l'accompagnaient :

— En vérité, c'est ici le camp de Dieu!

Ces paroles du patriarche Jacob à la vue des anges qu'il rencontra sur son chemin, ('(aient ici d'une heureuse application, car, dit encore le père Chalippe, on ne voyait point ces soldats de Jésus-Christ s'écarter ni se répandre ; tous étaient rassemblés, cent d'un côté, soixante de l'autre, plus ou moins, ne s'entreienant que des choses de Dieu, de leur propre salut, de celui du prochain et des moyens de réformer les mœurs du monde corrompu.

Dans cette première assemblée François prêcha aussi et lit entendre à son immense famille les paroles que le Saint- Esprit lui inspirait :

« Nous avons promis à Dieu de grandes choses, dit -il à ses frères; mais il nous en a promis de plus grandes encore, gardons les unes, soupirons après les autres. Le plaisir est court, la gloire estéternelle, les souiFrances sont légères, la gloire est infinie. »

Apres avoir développé ces deux pensées, il ajouta :

« Mes frères, en vertu de la sainte obéissance, je vous ordonne à vous tous qui êtes ici rassemblés, de n'avoir aucune inquiétude, aucune préoccupation au sujet de votre subsistance et des autres besoins temporels. Appliquez-vous uniquement à prier et à louer Dieu, laissez-lui tout le soin de subvenir à vos nécessités corporelles et soyez bien tranquilles, car ce bon Père a pour vous une sollicitude toute spéciale. »

Saint Dominique s'était rendu a l'invitation de saint François, il assistait, à cette première réunion avec sept de ses religieux, et après avoir entendu les dernières paroles

de son ami, il lui en exprima son étonnement; François lui semblait avoir poussé trop loin l'amour de la pauvreté et l'abandon aux soins do la Providence :

— Ne craignez-vous pas de tenter Dieu; lui dit-il, et d'exposer cette multitude d'hommes à manquer de pain?

— Non, mon cher frère, lui répondit notre saint ; car Dieu est fidèle dans ses promesses, et il a dit par la bouche du prophète-Roi : Reposez-vous sur le Seigneur dans tous vos besoins, et lui-même vous nourrira.

François n'avait en eilet rien prévu pour la subsistance de tous ses frères, il n'y avait pas la plus légère provision dans le couvent, et l'heure avançait. Mais la Providence veillait sur les siens comme une bonne mère sur ses enfants. Saint Dominique avait à peineexprimé ses craintes, que des villes d'Assise, de Pérouse, de Spella, de Foligno, de Spolète et de plusieurs autres plus éloignées* arrivaient des chariots chargés de vivres et accompagnés d'un grand nombre de hauts personnages, ecclésiastiques et laïques, tous également empressés de s'édifier à la vue de cette prodigieuse et sainte réunion de pauvres évangéliques, dont la vie faisait l'admiration du monde. Des chevaliers et des seigneurs delà plus haute naissance réclamèrent l'honneur de servir eux-mêmes aux Frères -Mineurs le repas qu'ils allaient prendre.

La Providence ne pouvait justifier d'une manière plus touchante la confiance de François. Humainement, notre saint pouvait paraître téméraire en lui abandonnant ainsi le oin de nourrir plus de cinq mille hommes ; mais nous savons qu'il agissait en toute circonstance par l'Esprit de Dieu, et que ne tenant nul compte de la sagesse humaine, il ne connaissait que la folie de la croix.

Saint Dominique, frappé des merveilles dont il était témoin, voulut exiger à son tour la plus parfaite pauvreté dans l'Ordre qu'il fondait, et la lit admettre comme base

de son Institut, dans le chapitre qu'il tint à Bologne l'aimée suivante. Plus tard, les Souverains- Pontifes crurent devoir modifier ee point des statuts des Frères-Prêcheurs, et les obligèrent à possé 1er en commun.

Pendant la tenue du Chapitre des Nattes, Dieu fit connaîtra à François que plusieurs de ses religieux macéraient leur corps de manière à nuire à leur santé et à se rendre inutiles à l'apostolat. Le saint fondateur blâma publiquement ces excès et ordonna, en vertu de la sainte obéistance, k ions eeux qui portaient des instruments de pénigence, de 1rs quitter sans délai et deles venir déposer devant lui. Alors les pieux coupables ne songeant plus qu'à obéir, mais rougissant de se voir découverts, s -empressèrent de porter à leur Père, les nus de rudes oilices, les autres des ceintures de fer hérissées de pointes, quelques-uns des brassards piquants, quelques autres des genouillères de mailles. Quand tous ces instruments furent amoncelés devant François, il désira en connaître le nombre; et compta plus de cinq cents cilices, qu'il montra au cardinal protecteur et aux prélats de sa suite. L'admiration du cardinal pour la sainteté des fervents religieux était si vive, qu'il n'en put contenir l'élan. Il prêcha le jour même au Chapitre et lit le plus complet éïoge des vertus éminentes des Frèi Mineurs et des servies qu'ils rendaient à l'Église par l'édification de leur sainte vie ainsi que par leur laborieux apostolat.

François était sur des épines. Lorsque le cardinal eut fini, il lui demanda la permission déparier après lui, monta en chaire et dit :

« Mes frères, cet Ordre nouveau, dont on a maintenant une si haute opinion, ne tardera pas à déchoir de si première fer veur ; Dieu m'a fait connaître qu'il d^ *a par la tiédeur et la lâcheté '■ plu rieurs de s nu mbi

Il rappela ensuite les prodiges de la bonté divine en

faveur des Frères-Mineurs, et reprocha vivement à ceux qui étaient présents leur lâcheté dans le service de Dieu et leur peu de fidélité à correspondre aux grâces merveilleuses dont ils étaient comblés.

Le cardinal, surpris de la sainte hardiesse de François, lui dit ensuite :

— Pourquoi donc, mon frère, avez-vous opposé vos reproches aux éloges que j'ai donnés à vos religieux ? C'était me contredire ouvertement.

— Monseigneur et mon Père, répondit le saint fondateur jeFai fait pour conserver la matière de vos louanges. Je craignais que ces louanges venant de votre Grandeur, ne fissent naître la vanité dans des cœurs où la sainte humilité n'a pas encore des racines assez profondes.

François avait raison. Le lendemain, frère Elie, ministre provincial de Toscane ; Jean de Stracchia, ayant le même emploi à Bologne ; et plusieurs autres religieux venaient trouver le cardinal et lui disaient, par l'organe de celui qui s'était chargé de porter la parole, et dont les historiens nous laissent ignorer le nom :

— Monseigneur, votre Grandeur voit que notre Père et fondateur est dans un état de santé qui ne peut lui permettre de s'occuper de toutes les affaires de l'Ordre autant qu'il serait nécessaire. De plus, c'est un homme simple, sans instruction, sans lettre, et, parmi les Frères-Mineurs, beaucoup sont pleins de science et de talent. Il serait donc à désirer, dans l'intérêt général, qu'il se déchargeât sur l'un d'eux, delà plus grande partie du fardeau du gouvernement, devenu trop lourd pour sa faiblesse. Toutefois, nul ne peut lui faire une semblable proposition, votre Grandeur peut seule lui exposer les motifs que nous taisons valoir.

— Je lui en parlerai, mes frères, répondit le cardinal.

— Monseigneur, ajouta le religieux, votre Grandeur

nous exposerait à tout le mécontentement de Frère François si elle lui disait noire démarche, je crois nécessaire de la lui laisser ignorer absolument, e\ si vous vouliez lui parler comme ayant eu vous-même l'idée que nous avons pris la liberté de vous exprimer, nous sommes certains qu'elle serait bien accueillie.

— Eh ! bien, mes frères, dit le cardinal, je le ferai ; je vous le promets.

— Il nous semble, reprit le religieux, que les règles de saint Basile, de saint Augustin, de saint Benoit sont assez respectables, et que nous pourrions les adopter préférablenient à celles qui nous sont imposées, et dont la rigueur est excessive. L'Ordre y gagnerait un bien grand nombre de membres.

Le cardinal renouvela sa promesse de parler à François de cette grave affaire, et l'on se sépara.

Le lendemain, l'éminent prélat parlait à François, qui Técoutait sans lui opposer un seul mot; mais éclairé par l'Esprit de Dieu, il connut que toutes les propositions du cardinal Ugolini lui avaient été suggérées par des frères déjà fatigués de la parfaite pauvreté. Il se leva, prit le cardinal par la main et lui dit :

— Monseigneur et mon Père, je vous demande de vouloir bien venir avec moi au Chapitre, ou tous mes frères sont assemblés.

Et il se rend au milieu de ses religieux, cède à l'inspiration qui l'anime et leur dit :

« Mes frères t mes très-chers frères, Dieu m'a appelé par la voie de la simplicité et de l'humilité, afin que je suive la folie de la Croix. C'est à sa gloire, h ma confusion, et pour assurer vos consciences, que je vais vous déclarer ce qu'il m'a dit : Voici ses paroles : François, que

tu sois dans le monde un nouveau petit insensé, qui prêche par tes actions et par tes discours la folie de la

17 ï HISTOIRE

Croix. Que toi et les tiens ne regardent et ne suivent que mot, et n'aient pas d'autre genre de vie. Ne me parlez donc point d'autre règle, mes frères; je ne suivrai et ne prescrirai que celle qu'il a plu à Dieu de me donner par sa miséricorde. Je crains que ceux qui s'en éloignent et en déiournent leurs frères, ne sentent un jour la vengeance divine et ne soient couverts de confusion quand ils seront enfin obligés de rentrer dans cette voie.

Et se tournant vers le prélat protecteur, il ajouta :

a Monseigneur, ces sages, à qui votre seigneurie donne de si grands éloges, voudraient, par leur prudence humaine, tromper Dieu et votre Grandeur; mais ils se trompent eux-mêmes, en voulant détruire ce que Dieu ordonne, par moi son indigne serviteur, pour le salut de leurs âmes. Je ne m'attribue rien de ce que je fais ni de ce que je dis, je ne me fie point à mes propres lumières pour le gouvernement de l'Ordre ; je concerte tout, dans de longues oraisons, avec le Père céleste, qui le gouverne souverainement, et qui nous a fait connaître sa volonté par tant de signes éclatants, afin d'aifermir et de perfectionner l'œuvre qu'il a commencée, par un instrument aussi vil et aussi méprisable que moi, pour le salut des âmes et pour l'é iificaiion de l'Église notre mère. Ceux qui préfèrent la sagesse humaine à la sagesse du Seigneur, s'exposent à se per-lre. »

François en avait assez dit ; il se retira. Le cardinal, ne pouvant douter des lumières qu'il avait reçues, s'adressa aux religieux dès que le saint eut disparu, et leur dit :

« Mes chers frères, vous l'avez vu, le Saint-Esprit a parlé lui-môme par la bouche de cet homme apostolique. Sa parole est sortie comme une épée cl deux tranchants et a pénétré jusqu'au fond (les ççpur$. Prenez garde à vous, Ne contristêz pas l'Esprit de Dieu, ne soyez point ingrats pour les biens que vous avez reçus de lui! Il est véritable-

DE SAINT FRANÇOIS p'ASSISE. 17B

mont en ce Pauvre, el il vous découvre, p$r lui, veilles de sa puissance: en écoutent, (,("1 Jésus-Christ que l'on écoute, en le rnép isant, q i mépris \ Jésus-Christ. • Humiliez-vous donc, ei obéissez^-lui, w vous voulez plaire

*à Dieu et ne pas perdre le fruit de votre vocation ; car je reconnais par l'expérience, que tout ee (pie les hommes ou les démons veulent entreprendre contre sou Ordre, lui est révélé ; et mes avis, pas plus que ceux, des autres, n détourneront de sou chemin. »

Les religieux coupables ne pouvant douier que Dieu lui-même n'eût éclairé leur saint fondateur sur leurs plus secrètes pensées, s'humilièrent, reconnurent leur faute et se soumirent.

Il fut pris dans ce chapitre une décision remarquable entre toutes : celle de célébrer chaque samedi, dans tous les monastères de l'Ordre, une messe en l'honneur de l'Immaculée Conception de la très sainte Vierge *.

Lorsque toutes les atlaires furent réglées, François partagea le monde entre ses frères, et se réserva la mission d'Egypte et de Syrie. Il remit à chaque provincial, outre une copie authentique de la bulle du Pape autori ant l'Ordre des Frères-Mineurs, plusieurs lettres de recom-

1, Les enfants rie saint François d'Assise défendirent toujours avec zèle li très-pufe Conception delà mère de Dieu.Waddinj ,un de leurs anciens historiens, rapporte, d'après le témoipnape de plusieurs auteurs dipnes a»4 foi et. d'après la tradition i\\\o. L'on conservait à P. iris et que le célèbre Jean Duns Scott, surnommé le docteur subtil, et l'une des prtoires franciscaines, allant un jour soutenir a l'Université que la divine Marie fut préservée de la tache originelle, pria quelques instants devant une de ses ima es, et la conjura de le secourir pendant la controverse qui allait s'en?auer ; cette imape baissa Là tête miraculeusement, en sifme d'assentiment, et la ville de Paris ta conservait avec vénération en souvenir de ce prodige. La même tradition assurait que cette ima&e était celle que l'on voyait, ayant la tête baissée, à la p >rte de la Sainte-Chapelle b tsse du Palais de J istice, Jean Seott eut en effet le bonheur de voir l'Université se rendre à ses raisons et adopter son opinion sur la doù< e qui est

aujourd'hui un des dogmes les plus consolants de notre foi t

mandation de la part de divers cardinaux, et trois lettres que lui-même adressait aux évoques et dignitaires ecclésiastiques, aux magistrats des lieux où il envoyait des religieux, et aux supérieurs ou gardiens des maisons de son Ordre. Ces trois lettres sont courtes, nous les reproduirons, car elles font connaître l'esprit dont notre saint était animé :

« A mes révérends Seigneurs en Jésus-Christ, tous les ecclésiastiques qui sont par toute la terre et vivent dans la foi catholique :

« Le Frère François, leur très petit serviteur, les salue et leur baise les pieds.

« Me trouvant redevable à tout le monde, et mes infirmités ne me permettant pas de vous rendre ce que je vous dois, je vous prie de recevoir avec une grande charité ce que je vous représente ici en peu de mots.

« Réfléchissons, nous tous qui sommes dans la cléricature, sur le grand péché dont quelques-uns se rendent coupables, par ignorance, envers le très saint Corps et le très saint Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et envers les très saintes paroles par lesquelles ils sont consacrés; car nous savons que son Corps et son Sang ne peuvent être présents qu'après la prononciation des paroles qui les consacrent. Nous n'avons et ne voyons rien de ce Très Haut Seigneur, qui soit réel et sensible en ce monde, que son Corps et son Sang, et ses paroles, qui ont servi à nous racheter et à nous faire passer de la mort à la vie, comme c'est par sa parole que nous avons été créés. Cependant, que tous ceux qui célèbrent ces sacrés mystères, et en particulier ceux qui le font sans discernement, considèrent quelle est en plusieurs lieux la vileté des calices, des corporaux et des linges employés au saint sacrifice; quelle

est l'indignité avec laquelle le Corps de Nôtre-Seigneur Jésus'-Christ est placé, abandonné, porté, reçu des uns, administré des autres. Quelquefois môme, on foule aux pieds son nom et ses paroles écrites ; tant il est vrai que l'homme animal ne connaît point ce qui est de l'Esprit de Dieu.

« La religion ne nous rend-elle donc pas sensibles à ces outrages, soufferts par ce Dieu plein de bonté, qui se met entre nos mains, que nous touchons, que nous recevons tous les jours par la communion ? Ignorons-nous que nous devons tomber entre ses mains? Corrigeons-nous donc au plus tôt de ces fautes, et de tant d'autres, et n'y retombons jamais. Partout où l'on trouvera mal placé le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'on l'en retire et qu'on le renferme précieusement. Que l'on ait soin de ramasser et de recueillir avec respect ses paroles écrites, ou son saint nom, afin que nul ne les puisse fouler aux pieds, et qu'ils ne soient point exposés à d'autres outrages. Nous devons observer toutes ces choses, suivant l'ordre que le Seigneur nous en a donné, et les décrets qu'en a rendu la sainte Église notre mère. Quiconque y manquera, qu'il sache qu'au jour du Jugement, il en rendra compte à Notre-Seigneur Jésus- Christ.

« Que ceux qui feront copier cet écrit pour le répandre et le faire mettre plus tôt en pratique, soient persuadés que Dieu les bénira.

! « Que Notre-Seigneur Jésus-Christ vous remplisse et vous fortifie de sa grâce, vous tous ecclésiastiques, qui êtes mes seigneurs. »

Pour parler ainsi au clergé de la catholicité, il fallait que l'humble François fut certain d'obéir a Dieu ; il fallait qu'il en eût reçu l'ordre dans une de ses fréquentes communications avec le ciel. Il vivait d'ailleurs à une époque

où l'on usait pou de ménagement, lorsqu'il s'agissait de faire entendre la vérité et de faire pratiquer les lois de Dieu et de l'Église. Les rudes et vigoureuses natures du moyen âge ne se courbaient pas aisément, et nécessitaient un langage plus énergique qu'insinuant.

Aux autorités civiles, le Pauvre d'Assise écrivait :

« A toutes les puissances, à tous les gouverneurs,consuls, juges, magistrats qui sont par toute la terre, et à tous ceux qui recevront ces lettres :

« Le frère François, votre petit et chétif serviteur, vous salue tous et vous souhaite la paix.

« Considérez attentivement que le jour de la mort approche : c'est pourquoi je vous prie avec respect de ne point oublier Dieu dans l'embarras des affaires du monde, et de ne point oublier ses commandements ; car tous ceux qui s'éloignent du Seigneur encourent sa malédiction,, et il les oubliera. Au jour de la mort, on leur ôtera tout ce qu'ils semblaient avoir : plus ils auront été sages et puissants dans le monde, plus ils seront tourmentés dans l'enfer. Je vous conseille donc, messeigneurs, de faire préférablement à toutes choses, une véritable pénitence ; de recevoir humblement et avec amour le très saint Corps et le très saint Sang de Notre-Seigncur Jésus-Christ, en mémoire de sa Passion ; de rapporter à Dieu l'honneur qu'il vous a fait de vous confier la conduite de son peuple, et de faire avertir tous les soirs, par quelque signal, que l'on doit honorer ce Seigneur tout-puissant et lui rendre grâces. Si vous y manquez, sachez que vous lui en rendrez compte au jour du jugement. Ceux qui garderont chez eux cet écrit et l'observeront, seront bénis de Dieu. »

A ces deux lettres, te suint patriarche ajoutait la suivante, destinée aux. supérieurs de son Ordre :

« A (ous les custodes des Frères-Mineurs qui verront ces lettres :

« Le Frère François, le plus petit des serviteurs de Dieu, les salue et leur souhaite la sainte paix de Notre-Sei^neur.

« Sachez qu'il y a devant Dieu des choses hautes et sublimes, que les hommes regardent quelquefois cornai*

viles et abjectes, qu'il en est d'autres, au contraire, que les hommes estiment beaucoup et qui sont très-méprisables aux yeux de Dieu. Je vous prie, autant qu'il m'est possible devant le Seigneur notre Dieu, de donner aux évoques et aux ecclésiastiques les lettres qui traitent du très-saint Corps et du très-saint Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et de bien retenir ce que nous vous avons recommandé sur ce mystère. Ayez soin aussi de Faire copier et distribuer au plus tôt, celles que je vous adresse pour les gouverneurs, consuls et magistrats, et par lesquelles ils sont avertis de veiller à ce que les louanges de Dieu soient célébrées publiquement. Je vous salue en Notre-Seigneur. »

Ecclésiastiques et laïques reçurent ces pieux avertissements du saint, avec le plus profond respect, et l'effet que ces lettres produisirent dans leurs âmes, attesterait seul que François les avaient écrites par Tordre de Dieu et sous l'inspiration de i'Esprit-Saint. Ceux à qui elles étaient adressées s'empressa;ent d'offrir des maisons aux Frères- Mineurs, en les suppliant de rester auprès d'eux pour le salut de leurs âmes, et de ne les élus (juitti mon-

trèrent profondément touchés de la grâce. Cette seule

lecture opéra de nombreuses conversions et produisit partout des fruits de salut.

Le moment de la séparation était arrivé; les Frères- Mineurs s'éloignèrent de Notre-Dame des Anges, chacun prenant la direction qui lui était indiquée par le Père commun. Benoît d'Arezzo allait s'embarquer pour la Grèce avec ses compagnons ; Egide et Electe pour l'Afrique; Jean Parent avec plusieurs autres prenaient la route de l'Espagne et du Portugal ; Christophe allait en Guienne, d'autres en Allemagne ; Pacifique retournait en France avec un renfort assez considérable pour y établir plusieurs maisons, et étendre sa mission jusque dans les Pays-Bas. Ici nous ne pouvons passer sous silence un fait merveilleux rapporté par Thomas de Ghantpré, chanoine régulier de Saint-Augustin, puis religieux de Saint-Dominique, et que tous les historiens de saint François d'Assise ont reproduit avec d'autant plus de confiance, que Thomas de Ghantpré affirme en avoir été témoin.

Les Frères-Mineurs prêchaient en Flandres dans la ville de Torouth, en cette même année 1219. Un enfant de la meilleure bourgeoisie, et n'ayant encore que cinq ans, admire la pauvreté de leur costume et la sainteté de leur vie; il écoule leur prédication avec recueillement, et il veut être Frère-Mineur, autant que son âge peut le permettre. Il conjure ses parents de lui faire faire un habit semblable à ceux de ces religieux; ses parents le renvoient à ces jeux et s'amusent de sa fantaisie. Mais l'enfant redouble ses prières et ses instances ; de nouveaux refus font couler ses larmes sans le décourager : il insiste encore, il prie, il supplie, et le père et la mère du petit Achaz n'ont plus la force de résister. Ils le revêtent de l'habit tant désiré, le ceignent d'une corde, et font des vœux pour que l'enfant, se voyant satisfait, soit bientôt

dégoûté d'un plaisir si ardemment sollicité. Achaz, lionroux de porter enfin l'humble livrée des pauvres <'v;mgéliques s'attache à vivre de leur vie. Il se mortifie, prie, médite, se fait l'apôtre des enfants de son âge, et ne cr int même pas d'avertir ses parents lorsqu'il les voit s'exposer à offenser Dieu.

Les Flamands, on le sait, sont, en général, sujets à Fintempérance; quand le pieux enfant s'apercevait que s m père allait un peu loin à cet égard, il s'approchait de lui tendrement et lui disait avec larmes :

— Pèret notre curé ne dit-il pas que les intempérants ne posséderont pas le royaume de Dieu ? Je vous supplie de ne point vous exposer à ce malheur t

Un jour, sa mère allait à l'église, parée d'un vêtement couleur de feu ; c'était grande fête, elle croyait devoir paraître un peu plus éclatante que d'ordinaire, Achaz en fut troublé :

« Mère, lui dit-il, cette couleur est celle des flammes de l'enfer, et la vanité qui vous la fait porter pourrait bien vous faire tomber un jour dans ce feu qui ne s'éteindra jamais I

Frappée de cette pensée, dans un si jeune enfant, la mère d' Achaz renonça pour toujours à toutes les parures mondaines. Pendant deux ans ce petit prédestiné fit l'admiration de la ville de Thorouth par sa raison précoce, sa piété extraordinaire et la sagesse merveilleuse de ses leçons.

G'éfait trop pour la terre, l'enfant, appelé par les an(Lj<s, devint gravement malade, il se confessa et demanda instamment le Saint- Viatique ; mais le curé n'osa satisfaire son ardent désir, Achaz n'ayant pas sept ans accomplis, et il regrettait de refuser cette consolation à un enfant dont toute la ville proclamait la sainteté. L'augélique malade accepta le sacrifice que lui imposait ce

refus : il leva les mains et les yeux vers le ciel et dit, avec un accent pénétrant et les yeux pleins de larmes :

« Mon Seigneur Jésus-Christ, vous savez que tout ce que je désire en ce monde est de vous recevoir 1 Je vous ai demandé, j'ai fait ce que j'ai pu pour vous obtenir ; j'espère avec une ferme confiance que vous m'accorderez le bonheur éternel. »

Puis il consola ses parents et ses amis par les plus douces paroles, et expira en bénissant Dieu de le rappeler à lui. On voulut le revêtir après sa mort de l'habit religieux qu'il n'avait pas quitté depuis le jour où ses parents le lui avaient donné, croyant satisfaire une fantaisie enfantine : l'habit ne se retrouva plus, il ne se retrouva jamais, il avait disparu!

Les Frères- Mineurs se joignirent au clergé qui célébra les funérailles du jeune Achaz; Thomas de Chantpré y assista également, et tous affirmèrent qu'ayant voulu réciter le psaume De profanais sur le tombeau du saint enfant, il leur fut impossible de le prononcer. Achaz ne devait pas avoir besoin de prières : il devait être parmi les anges.

Au moment de partir pour la mission périlleuse qu'il s'était réservée, le saint fondateur crut devoir assigner le Maroc à quelques-uns de ses religieux, et il en désigna six, dont le frère Vital fut nommé supérieur; il les lit appeler, réunit la communauté, et leur dit en présence de tous les Frères :

— Mes chers enfants, Dieu m'a ordonné de vous envoyer dans le pays des Sarrasins pour y annoncer la foi et combattre la loi de Mahomet. J'irai d'un autre côté travailler à la conversion de ces infidèles et j'enverrai ainsi des prédicateurs de l'Évangile par toute la terre. Disposez-vous à accomplir la volonté du Seigneur. Pour

vous rendre dignes d'une lelle mission, ayei grand soin d'entretenir entre vous la paix, la concorde, le lien de la charité. Fuyez l'envie, qui fut le principe de la perte du genre humain. Soyez patients dans les tribulations,,

humbles dans les succès; c'est le moyen de remporl r la victoire en toute sorte de combats. Imitez Notre-Seijgneur Jésus-Christ dans la pauvreté, dans la chasteté, dans l'obéissance. Il est né pauvre, il a vécu pauvre, il a enseigné la pauvreté, et c'est dans le sein de la pauvreté qu'il est mort. Pour montrer combien il aime la chasteté, il a voulu naître d'une Vierge, il a pris des vierges pour ses premiers martyrs les saints innocents; il a gardé et conseillé la virginité, et il a expiré en présence de deux vierges, sa très-sainle Mère et saint Jean. Enfin, il a toujours pratiqué l'obéissance, depuis sa naissance jusqu'à sa mort sur la croix. Mettez votre espérance dans le Seigneur; il vous conduira et vous aidera. Portez avec vous notre règle, et un bréviaire pour dire exactement l'office divin et soyez toujours bien soumis au frère Vital votre supérieur. Mes enfants, quoique j'éprouve une grande joie de voir votre bonne volonté, notre séparation ne fait pas moins sentir à mon cœur une amertume qui vient de mon amour pour vous ; mais il faut préférer Tordre du Seigneur à mes propres inclinations. Je vous prie d'avoir devant les yeux la passion de Jésus-Christ; elle vous fortifiera et vous animera puissamment à souffrir pour sa gloire.

— Mon Père, répondit frère Vital au nom de tous, nous ■sommes prêts à nous transporter en tout lieu et à entreprendre les plus rudes travaux pour propager la foi* Nous vous conjurons de ne point aller vous-mêm°s chez les infidèles pour nous donner l'exemple, puisque votre parole nous suffit. Avec le secours d'en haut, que nous ne jessero^ de solliciter, nous ne trouverons jamais vos

ordres trop rigoureux, et nous les exécuterons fidèlement. Nous vous demandons seulement l'appui de vos prières et votre bénédiction paternelle, afin que nos travaux ne demeurent pas infructueux parmi les peuples barbares, inconnus, et ennemis du nom chrétien, que nous allons évangéliser.

— Celui qui vous envoie, reprit le saint patriarche aura soin de vous ; vous êtes sous la protection de Dieu ; vous n'êtes plus à moi, dès que je vous arrache de mon sein pour vous envoyer travailler à son œuvre.

— Mon Père î bénissez-nous une dernière fois ! lui dirent les six religieux en se jetant à ses pieds, après lui avoir baisé la main en pleurant.

— Que la bénédiction de Dieu le Père vienne sur vous comme elle vint autrefois sur les apôtres, dit François en les bénissant de la main, qu'elle vous fortifie, vous conduise et vous console dans les tribulations î Ne craignez point, le Seigneur est avec vous comme un guerrier invincible : allez, au nom de Dieu qui vous envoie t

Les dernières paroles, notre saint les avait prononcées d'une voix émue et en répandant beaucoup de larmes. Il entrevoyait l'avenir. Après le départ de tous ses missionnaires, il quitta lui aussi son cher couvent de la Portionculc,et il s'achemina vers le lieu où il devait s'embarquer.

François en Egypte. — Les Croisés battus. — François devant le sultan. — Messager de la Portioncule. — Retour de saint François en Italie.

L'armée des Croisés retranchée devant Damiette, et vivement harcelée par les infidèles, avait demandé à l'Europe un renfort de troupes et des secours en vivres et en argent. Les divers États catholiques s'étaient empressés de répondre à cet appel, et l'un des vaisseaux

chargés de ces secours allait mettre à la voile, au port d'Ancône, lorsque parut à son bord une troupe que le capitaine était loin d'attendre, et pour laquelle il ne s'était point approvisionné.

Saint François d'Assise, averti de l'occasion qui se présentait pour lui de passer en Egypte sur ce navire, avait pris la route d'Ancône, en visitant toutes les maisons de son Ordre qui se trouvaient sur son chemin, et ses religieux, dont il était chéri, le suivaient en grande partie, de telle sorte qu'il arrivait au port d'Ancône accompagné par un grand nombre d'entre eux. Tous voulaient monter avec lui sur le bâtiment, tous voulaient partir avec lui pour sa mission de Syrie, tous voulaient partager les dangers qu'il allait courir pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Le capitaine veut clore le débat et déclare qu'il ne peut admettre au passage que douze religieux, pas un de plus. Chacun alors demande la préférence sur son frère, car la palme du martyre a pour tous un irrésistible attrait. François touché de leurs instances leur dit de sa voix la plus paternelle :

— Mes très-chers enfants, il n'y a pas un de vous que je voulusse éloigner de moi: il me serait doux que vous puissiez tous m'accompagner dans ce voyage, mais je ne puis raisonnablement demander au capitaine de vous recevoir tous. Afin que nul n'ait sujet de plainte ni d'envie, je ne veux point faire de choix; il faut que ce soit Dieu lui-même qui le fasse.

Et le saint patriarche, apercevant un enfant parmi les passagers, l'appelle a lui, le bénit et ajoute:

— Dieu a souvent fait connaître sa volonté par la bouche des enfants, je ne doule [ oint qu'il ne le fa- se encore: interrogeons celui-ci, et ajoutons foi à ce qu'il dira; le Seigneur parlera par sa bouche.

Il prend alors dans les siennes les deux mains de l'enfant et lui dit :

— La volonté de Dieu est-elle que tous ces religieux s'embarquent et fassent le voyage que j'entreprends?

— Non, répondit-il d'une voix assurée; ce n'est pas la volonté de Dieu.

— Et quels sont ceux qui doivent m'accompagner ? demande François.

L'enfant, inspiré par l'Esprit de Dieu, désigne du doigt, en les nommant chacun par leur nom, onze des religieux présents. L'admiration de l'équipage n'avait pas d'expression; celle des religieux se traduisait par leur empressement à accepter la volonté divine. Ils se prosternent aussitôt devant leur Père commun en lui demandant sa bénédiction, et ceux qui allaient rentrer dans leurs demeures, l'ayant tendrement embrassé, ainsi que les heureux privilégiés qui le suivaient, on se sépara et le vaisseau leva l'ancre et prit la haute mer.

Tendant que François préparait et effectuait son voyage, la discorde pénétrait au camp fies croisés. Attaqués avec fureur par les infidèles, le 31 juillet, les chrétiens s'étaient vaillamment défendus, et, malgré leur infériorité numérique, après un combat acharné, prolongé jusqu'à la nuit, et une désolante alternative de succès et de revers, ils étaient restés maître du champ de bataille, jonché des cadavres ennemis, et avaient mis en fuite les survivants. Mais la victoire avait été si longtemps incertaine, que les cavaliers rejetaient sur les fantassins les diverses fautes qui avaient retardé le succès définitif de cette journée. Les fantassins, irrités d'un tel reproche, accusent à leur tour les cavaliers ; les uns et les autres demandent à attaquer l'ennemi et veulent se laver de l'injure qu'ils ont reçue. Jean de Brienne, roi de Jérusalem, s'eîïorce en vain de les calmer, ils le contraignent

Page 1