‹ Histoire de Saint François d'AssiseChapitre 9 sur 23 · Ghalippe · texte numérisé non relu

Ghalippe

Mais le moment de la Providence n'était pas arrivé. Le vaisseau sur lequel il avait pris le passage était à peine au large, que les vents contraires le rejetaient sur les côtes de PEsclavonie. Un bâtiment allait faire voile pour Ancône, François demande au capitaine de le prendre à son bord pour l'amour de Dieu; cette charité lui est refusée. Ne pouvant rester ainsi, il parvient à se glisser inaperçu dans le navire, avec son compagnon, sans s'inquiéter du jeûne forcé auquel l'un et l'autre sont exposés, car ils n'ont rien à manger pour le temps de la traversée dont la durée dépendra du vent plus ou moins favorable que Dieu leur donnera.

François s'abandonnait en toute sécurité à la sollicitude maternelle de la Piovidence, il avait raison. Le vaisseau était sur le point de lever l'ancre, lorsqu'un personnage inconnu monte à bord, remet des provisions de bouche à l'un des passagers bon chrétien, et lui dit à voix basse :

— Je vous confie ces provisions pour deux pauvres religieux cachés dans le bâtiment; conservez-les pour leur en donner au besoin.

Le mauvais temps retarda la navigation, on ne pouvait ni avancer, ni reprendre terre, les vivres manquaient, il lallut recourir à ceux que la Providence avait envoyés pour ses pauvres volontaires, on y puisa constamment pour tous les passagers et matelots pendant cette longue traversée nul ne Souffrit de la disette, et ce fond miraculeux ne parut épuisable qu'au port d'Ancône. Tout l'équipage reconnaissant le prodige en remerciait Dieu, et le capitaine remerciait les deux religieux de s'être introduits furtivement daus son bâtiment et d'avoir ainsi sauvé la vie à ceui qui le montaient.

Notre saint, à peine débarqué, prêchait la pénitence et excitait les pécheurs au repentir. Il parcourait les villes

DG SAINT FUANÇiïs d'assisi:. tll

et les campagnes, dpéràdt partout des miracles el dcà to nirersiôns, et orî accourait de très-loin pour voiret efitehdfo te saint d'Assise, dont la réputation remplissait l'Italie.

11 prêchait un jour dans L'église du botiîg de San-Seve-

iriho, sur le ttiystètë de ta Croix qui A salivé 16 monde, lorscJUe Ttiri de ses auditeurs, venu d'Allemagne pour juger par lui-même celui dont on disait tant de merveilles, mais ignorant (pie ce tut le pauvre religieux qu'il entendait, vit tout à coup dëilt ép('cs se croiser sur la poitrine du prédicateur; ces deux épées partaient de sa tête etdesccn iaient jusqu'à ses pieds: « C'est là celui que je cherche », pensa-t-il.

Après le sermon, il va trouver le saint, lui dit qu'il est résolu de quitter le mande et ses folles vanités, et lui demande à être son disciple. Cet étranger n'était aulre qu'un trouvère célèbre, celui que l'empereur Frédéric II avait choisi et qu'il avait surnommé le prince des poètes. Notre saint lui dit en l'embrassant :

— Puisque vous renoncez si généreusement aux agitations du siècle, pour goûter la paix de Jésus-Christ, vous porterez désormais le nom de frère Pacifique.

Eu attendant que la Providence facilitât son projet patlr l'Orient, François visita ses monastères de la Toscane et retourna vers la fin d'octobre à Sainte-Marie-des-An-es, toujours prêchant dans tous les lieux qu'il traversait. ÏTant de fatigues avaient altéré sa santé, déjà très-allaiblie jpar l'excès des mortifications et un jeûne presque continuel ; car, outre le carême ordonné par l'Eglise, il en faisait huit par dévotion, dans le cours de l'année. Ainsi, il /jeûnait depuis le 7 janvier jusqu'au 18 février, en mémoire du jeûne de Notre-Seigneur dans le désert ; depuis le mercredi de Pâques, jusqu'à la Pentecôte, pour se préparer à recevoir le Saint-Esprit ; depuis le mercredi de la

Pentecôte jusqu'au 29 juin, pour se préparer à la fête des Apôtres saint Pierre et saint Paul. Il jeûnait encore depuis le 30 juin jusqu'au 15 août eu l'honneur de l'Assomplion de la très-sainte Vierge; et depuis le 16 août jusqu'au 29 septembre, en l'honneur de saint Michel. Le lendemain 30, il reprenait son jeûne jusqu'au 1er novembre, pour honorer tous les saints, et le jour de la fête des Morts, il le recommençait pour se préparer à celle de Noi;l. Enfin 5 il jeûnait depuis le 26 décembre jusqu'au 6 janvier, en l'honneur du voyage des Rois Mages à Bethléem. Son jeûne n'était donc interrompu que les jours de grandes fêtes.

A l'entrée de l'hiver il fut atteint d'une fièvre intermittente qui mit sa vie en danger. L'évoque d'Assise vint le voir et voulut le faire transporter à l'évéché pour le faire soigner sous ses yeux ; le saint dut obéir, et le prélat permit aux religieux de venir voir et consulter leur saint fondateur,, autant qu'ils le désireraient pour le bien de l'Institut ou leurs intérêts spirituels. Mais bientôt le saint malade se reprocha les soins paternels dont il était l'objet de la part de l'évêque, et sa santé commençant à se rétablir, il dit un jour à ceux de ses religieux qui étaient près de lui :

— - Il ne convient pas que le peuple me croie mortifié pendant que je suis si bien traité f

Il se lève et malgré son extrême faiblesse, se fait accompagner par ses Frères, va sur la place, appelle le peuple, qui accourt avec empressement, et se fait suivre à la cathédrale. Là il se dépouille de sa robe, ainsi qu'il était d'usage alors pour les pénitents publics, il passe une corde autour de son cou, il s'appuie sur le bras de son vicaire, il se fait traîner, par un froid glacial, et toujours suivi de la foule qui ne cesse d'augmenter, jusqu'au lieu où la justice

humaine fait exécuter les criminels, et s'adressait à lu multitude qui l'entoure, il lui dit :

— Mes frères, je vous demande de ne me point honorer comme un homme spirituel, car je jae suis qu'un homme charnel, sensuel, gourmand, que véus devez tous mépriser

comme il le mérite !

Cette héroïque action produisit une indicible émotion parmi le peuplé, qui savait si bien tout ce que François avait sacrifié à Dieu, et qui voyait l'austérité et la sainteté de sa vie appuyées chaque jour par de nouveaux miracles. L'on se demandait même si le plus ('tonnant prodige de cette admirable vie, n'était pas la fondation et la merveilleuse extension d'un Institut de pauvres mendiants volontaires, dans un temps où la pauvreté évangélique n'était plus comprise, où les conseils divins semblaient généralement méconnus, où la foi s'était considérablement affaiblie dans les âmes.

L'ordre des Frères-Mineurs s'accroissait en effet au delà de toute prévision humaine. De toute pari accouraient de nombreux aspirants, et de toute part aussi, de nouvelles maisons étaient offertes pour leur donner asile et faciliter le fructueux apostolat des disciples de François.

Un jeune seigneur milanais entraîné par les exemples

et les prédications des Frères-Mineurs établis à Milan, dé-

I s'irait entrer dans leur Institut. Sa naissance étant illustre,

j sa fortune considérable, et le train de sa maison des plus

fastueux. Li supérieur lui dit :

— Nul postulant n'est admis parmi nous, s'il n'a été examiné par notre supérieur général; vous serez donc obligé d'aller vous présenter à lui, à Sainte-Marie-des- Anges. De plus, pour être reçu au noviciat, il ne faut rien posséder sur la terre, car notre Ordre est fondé sur la plus stricte pauvreté. Vous serez donc tenu de vous dépouiller

lli HISTOIRE

de tout, de vendre fout ce qui vous appartient et d'en donner le prix aux pauvres, selon le conseil évangélique. Ce n'est pas tout : il ne suffit pas de se dépouiller des biens terrestres et d'y renoncer à jamais ; il (aut de plus se dépouiller de soi-même et se renoncer toujours. Réfléchissez et suivez votre vocation.

Le jeune gentilhomme réfléchit, admire tant de vertu, sent un vif attrait de la grâce, et se décide à tout quitter pour suivre Jésus-Christ. Il commence, tant il est résolu, par vendre tout ce qu'il possède, il en fait une magnifique disposition en faveur des pauvres, mais, comme il ne doit entrer au noviciat qu'après avoir été admis par le saint fondateur, il réserve une part de ses richesses pour voyager avec sa splendeur accoutumée, et arrive à Assise avec tout le fracas convenable à un homme de son rang.

Plusieurs de ses parents et de ses amis, chacun suivi d'un certain nombre de ses gens, tous à cheval, le jeune postulant lui-môme, monté sur son plus beau palefroi, magnifiquement harnaché et caparaçonné, tous les gens de sa suite revêtus de leurs plus riches habits, formaient la plus brillante cavalcade, le cortège le plus imposant. Un des religieux de Milan avait été prié d'accompagner le futur mendiant, afin de le faire agréer par le saint fondateur. Le bon Frère, nous devons l'avouer, n'était pas fâché de le conduire dans ce grand appareil, persuadé que rien n'était plus propre à rehausser aux yeux du vulgaire, l'Ordre nouveau des pauvres Frères-Mineurs. Il dut être satisfait sur toute la route, envoyant l'ébahissement du peuple qui regardait passer ce cortège et ne pouvait comprendre la présence de ce religieux au milieu de ces fiers chevaliers.

Le saint fondateur voyant arriver à Sainte- Marie-dcs- Anges ces personnages étincelants d'or et de pierreries, les regarde avec surprise, et s'adressant au Frère qui les accompagne, il lui dit ;

DE saint FRANÇOIS D'ASSISE, il')

— Qui sont ces seigneurs, mou ffère? Que désirent-ils de nous ?

— Mou père, — répond le peliffieus &vcc un air de satisfaction qui trahit le fond de su pensée, — c'est un jeune homme très-savant, extrêmement riche, et d'une des plus gran lôs e( «les plus illustres familles du Milanais, qui souhaite vivement d'être votre disciple.

— Ge jeune seigneur, réplique François, ne me paraît pas propre à notre Institut. Le faste qui l'entoure est l'indice d'un esprit orgueilleux, et donne lieu de penser qu'il n'a point d'aversion pour le monde, point de mépris pour ses vanités, et qu'il est peu disposé à sacrifier tout cela pour embrasser la pauvreté; mais je consulterai dos frères.

Le jeune homme apprit bientôt, en présence de toute la communauté, que l'avis général était opposé à son admission, à cause de son attachement aux vanités de la terre. Il fondit en larmes en entendant prononcer cet arrêt. François, touché de sa douleur, dit aux religieux :

— Mes frères, s'il consent à servir à la cuisine, voulezvous le recevoir? 11 perdra sûrement dans ces bas emplois ses idées de vaine gloire.

— Mou pèrel s'écrie lé postulant en se jetant à ses pie [s, je suis prêt à servir à la cuisine, à mendier de porte en porte, à faire tout ce qui me sera ordonné.

Cette promesse parut sull'isaiile au saint fondateur: le gentilhomme fut dépouillé de son argent et de beaux vêlements, que Ton remit à ses parents, et luimême fut envoyé à l'hospice de Saint-Biaise, à Home, pour y être employé dans la cuisine. Il y parvint bienlot à un tel degré de vertu, que peu d'années après François le nommait supérieur de ses irères dans ce même hospice,

Dans les premiers jours de l'année 1213, notre saint fut envahi de nouveau par la fièvre intermittente qui l'avait mis en danger quelques mois auparavant. Privé, par cette maladie, d'exercer le ministère apostolique, et toujours dévoré de zèle pour le salut des âmes, il écrivit quelques lignes d'édification aux fidèles d'Italie. Cette lettre, considérée comme une précieuse relique du bienheureux fondateur, fut copiée par une infinité de personnes et envoyée dans plusieurs États, et de toute part on faisait supplier le saint malade d'en écrire une plus étendue, qui pût, en quelque sorte, tenir lieu de ses pressantes exhortations. L'humilité de François céda aux vives instances des peuples ; il écrivit une seconde lettre, adressée : « A tous les chrétiens, clercs, religieux et laïques, hommes et femmes., qui sont par toute la terre », et qu'il terminait ainsi :

« Moi, Frère François, votre plus petit serviteur, disposé sincèrement à baiser vos pieds, je vous prie et vous conjure par la charité qui est Dieu même, de recevoir et de mettre en pratique, humblement et avec amour, ces paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et toutes celles qui sont sorties de sa bouche. Que ceux qui les liront et en comprendront le sens, les communiquent aux autres, afin qu'ils en profitent. S'ils persévèrent jusqu'à la fin dans l'usage qu'ils en doivent faire, qu'ils soient bénis du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. »

La lièvre ayant quitté notre saint vers le printemps, il voulut mettre à exécution son projet en faveur des infidèles, espérant toujours que, pour prix de son zèle, il obtiendrait la grâce dû martyre. Il remit une fois encore toute l'autorité à Pierre de Catane, et, après avoir donné ses dernières instructions à ses religieux, il les bénit, prit avec lui Bernard de Quintavallo et quelques autres frères, et partit.

Dr: SAINT FRANÇOIS D'ASSISE, 117

Miracles et prédications. — Le comte de Chiusi-Nuovo et le mont Alvernia. — La monastère du Feu.

François prenait cette fois une toute autre direction, pour aller porter l'Évangile aux Musulmans. Pressé du désir de faire le pèlerinage de saint Jacques de Compostclle, en Galice, il comptait prendre la mer en Espagne et se rendre dans le Maroc. Son plan était de s'aller présenter devant le Sultan, au nom de Jésus-Christ, et de le convertir ou de mourir martyr sur la terre africaine.

Le voyage fut long. François visitait sur son chemin tous les monastères de son Ordre, en fondait de nouveaux, examinait les postulants qui se portaient en foule sur son passage, prêchait dans toutes les localités qu'il traversait, et laissait dans chacune d'impérissables souvenirs de sa présence, par les miracles éclatants qu'il y opérait.

A Foligni, il fit le signe de la Croix sur la maison où il a reçu une pieuse hospitalité : quatre fois les habitations voisines sont incendiées, les flammes se jettent avec violence sur celle que le saint a bénie, elles sont repoussées, une puissance mystérieuse les force à se détourner ; et le peuple témoin du prodige, reconnaît et proclame le merveilleux elfet de la bénédiction du saint.

A Spolète, François apprend qu'un riche habitant de cette ville refuse I'aumônè aux Frères-Mineurs qui y sont établis, et qu'il se répand en invectives contre l'Ordre nouveau, par cela seul qu'il oblige à la mendicité. Le saint va lui-même quêter à la porte de ce riche, il est refusé. Il insiste et demande seulement un pain, qui lui est accordé de fort mauvaise grâce. Le saint le porte à ses religieux, le partage entre tous et leur recommande de réciter trois fois l'Oraison Dominicale pour celui qui l'a donné. La communauté n'avait pas achevé son frugal re-

Ilo HISTOIRE

pas, que le donateur, touché de repentir d'avoir traité si mal celui que toute l'Italie vénérait profondément, venait réparer ses torts, demandait pardon de sa dureté et protestait que désormais l'Ordre des Frères-Mineurs n'aurait pas d'ami plus dévoué à ses intérêts et à sa propagation. Il tint parole.

A Terni, François prêche dans l'église cathédrale, l'évêque assiste à ce sermon, monte en chaire après lui, et dit aux fHèles réunis :

« Mes frères, Dieu, qui a souvent éclairé son Église par des hommes illustres dans la science, nous a envoyé aujourd'hui ce François que vous venez d'entendre: homme pauvre, sans lettres, d'un extérieur chétif et misérable, Dieu Ta amené au milieu de vous, afin qu'il vous édiliat par sa parole et par son exemple. Moins il possède de science, plus on voit éclater en lui la puissance de celui qui choisit ce qui est insensé selon le monde, pour confondre la sagesse humaine. Le soin que Dieu prend do notre salut nous oblige à l'honorer et à le glorifier, car il n'a pas fait la même grâce à toutes les nations. »

L'évêque étant descendu de chaire, François le suit, se prosterne devant lui, baise sa main, et lui dit :

— Monseigneur, vous m'avez fait aujourd'hui un honneur tel, que je n'en reçus jamais de comparable. D'autres m'attribuent je ne sais quelle sainteté qui ne m'appartient point et qu'ils devraient ne rapporter qu'à Dieu seul, auteur de tout don parfait. Mais vous, Monseigneur, vous avez sagement fait la distinction entre le précieux et le vil, le digne et l'indigne, le saint et le pécheur. Vous avez rendu à Dieu la gloire qui lui est due, et vous n'avez vu en moi que l'homme chétif et pauvre. C'est, en effet, au seul Dieu, Il i des rois, immortel, invisible, que tout honneur et toute yloire so/it dus daus tous les sicclcs des sUcles.

! E SAINT FRANÇOIS l> ASSISE.

Ce n'était pas assez que d'avoir donna ce grandes

d'humilité, Dieu voulait qu'il laissai encore à c'il ville,

d'autres témoignages de sa saldtelé, François enten l quelques personnes se plaindre de l'acidité d'un vin

subitement; c'était une perte pour elles ; il en est touché, fait le signe de la Croix sur œ vin, et le rend meilleur qu'il n'était auparavant. Les témoins de ce miracle sont nombreux; et, le lendemain, lorsqu'un mur en s'écrou^ lanl écrase un pauvre entant et le tue sur le coup, ils l'enlèvent, le portent à saint François et lui demandent tout simplement de lui rendre la vie.

L'entant est méconnaissable, il n'a plus forme humaine. Le saint le prend, le pose à terre, s'étend sur lui, comme autrefois Elisée sur le fils de la Sunamite, et, après avoir prié quelques instants, il se relève, iend la main à reniant, et le rend à ses parents plein de vie et de santé.

A Narni, il reçoit l'hospitalité chez un homme qu'il trouve plongé dans la douleur; il en demande la cause et apprend que son frère est tombé dans la rivière et (pie les plus actives recherches n'ont pu faire découvrir son corps. François se met en prière. Il avait pour demeure un petit ermitage, hors de la ville, près de San-Urbino, à quelques pas de la rivière dans laquelle le frère de son hôte avait perdu la vie. Après avoir prié, il dit, en désignant l'endroit :

— Cherchez là, le corps y est arrêté an fond par les habits qui le couvrent.

Toute la famille était présente : on plonge, on rapporte le malheureux noyé, le saint le bénit, lui ordonne de reprendre la vie au nom de Jésus-Christ, et le mort ressuscite.

Les grandes austérités de François, et les fréquents retours de fièvre auxquels il était sujet, avaient sensiblement altéré l'état habituel de sa santé. Il éprouvait depuis

quelques jours des défaillances d'estomac, accompagnées de fièvre, qui le retenaient à San-Urbino plus longtemps qu'il n'avait eu l'intention d'y rester. Dans une de ses défaillances, il demande un peu de vin ; mais il n'en buvait jamais, ses religieux pas davantage, et il ne s'en trouvait point à l'ermitage. Il demande alors à un frère de lui apporter de l'eau, puisque c'est là tout ce que leur pauvreté peut leur offrir ; il bénit cette eau, et aussitôt elle pre \d la couleur et le goût du meilleur vin. Le saint boit quelques cuillerées de cette liqueur miraculeuse, et elle lui rend la santé, sinon parfaitement, du moins telle qu'elle était avant cette maladie.

L'évoque de Terni lui fait porter un jour un homme perclus depuis cinq mois, et lui ordonne de le guérir. Quelle que lut son humilité en présence du prélat, le saint fait sur lui un grand signe de Croix, de la tête aux pieds, et le malade est guéri au même instant.

Une femme aveugle était là, amenée par sa famille; le prélat veut qu'elle recouvre la vue par un nouveau miracle de François, et François fait un signe de Croix sur les yeux éteints de cette femme et lui rend la vue.

A Orti, il redressait un enfant dont la tête touchait presque les pieds, et à San-Gemini, il délivrait une femme possédée du démon. Tant de prodiges excitaient partout le désir de posséder des religieux de son Ordre et faisaient surgir les vocations les plus inattendues. François dut céder aux instances des peuples encouragés par l'appui des évêques, et semer sur son passage les couvents de Frères- Mineurs si vivement désirés.

En traversant la vallée de Marecchia, pour se rendre à Montefcltro, il apprend que toute la noblesse du pays est réunie au château, atin de célébrer la majorité du jeune comte de Montefeltro, qui va recevoir la ceinture et les éperons de chevalier. Pendant quelques jours, il devait y

avoir des joules, des passes d'armes, des tournois et des festins ; le moment était peu favorable à la prédication des apôtres de la pénitence; mais noire saint n'en poursuivait pas moins son chemin. Ils étaient encore loin de la demeure seigneuriale, lorsque le son des fanfares venant jusqu'à lui, il dit à ses frères :

— La cérémonie religieuse va commencer, et les amusements lui succéderont; allons-y, et tâchons de nous opposer de toutes nos forces aux entreprises du démon, qui ne manque jafriais de dresser des pièges à ceux qui prennent part à ces sortes de réjouissances. Souvenonsnous que nous devons, aulaut qu'il nous est possible, travailler en tout lieu au salut des âmes.

Arrivés à temps, les religieux assistèrent à la messe dans la chapelle du château, et, aussitôt après, ils se placèrent près de la porte, au-dehors, tandis que François, étant monté sur une pierre, faisait entendre la parole de Dieu à ceux qui sortaient de la chapelle. Tous s'arrêtaient ébahis de cette singularité; car le sermon en plein air n'était nullement indiqué par le programme. La curiosité avait tout d'abord arrêté les nobles auditeurs ; bientôt un attrait secret les fixa autour de l'apôtre. Nul ne le connaissait; mais chacun se disait: « Ce ne peut être que Français d'Assise, le saint de Tllalie. » Et cette pensée disposait les âmes à recevoir la parole évangélique, de manière à lui faire porter des fruits. Le comte Orlando de Chiusi-Nuovo di Gasentino était au nombre des auditeurs les plus émus. Il s'approche de notre saint aussitôt après son sermon, et lui dit à voix basse:

— Père François, je désire vous entretenir en particulier du salut de mon âme; voulez-vous me donner quelques instants?

— Seigneur comte, lui répond le saint, vos amis vous ont invité à la fête, et voici le moment du repas : allez-y,

et quand il sera termine vous me trouverez tout disposé à vous rendre service dans l'intérêt de votre salut.

Le comte revint, comme il était convenu, rejoindre François, à qui Ton avait donné la plus honorable hospitalité ainsi qu'à ses religieux. L'entretien se prolongea longtemps, et le seigneur Orlando fut si touché des avis et de la sainteté du Pauvre d'Assise, qu'il lui dit en terminant :

— Père, je possède en Toscane une montagne abrupte, loin de toute habitation, et bien propre à un monastère (Je votre Ordre; si vous la trouvez aussi convenable que je 1 pense, pour des religieux qui aiment la solitu le et le silence, je vous J'offrirai bien volontiers pour le salut de mon àme ; c'est le Monte-del-Alvernia dont la main de l'homme n'a jamais touché le sol.

— Dieu vous rendra le bien que vous ferez à ses pauvres, seigneur comte, dit François. J'enverrai deux de mes frères voir le mont Alvernia, et s'il convient à la vie religieuse, je l'accepterai avec reconnaissance. Pour cela, il faut que vous soyez de retour au château de Ghiusi-Nuovo.

Quelques jours après, le comte retournait en Toscane, et François lui envoyait deux religieux qu'il reçut avec bonheur et qu'il accompagna au Mont- Alvernia à la distance d'un mille environ du château de Ghiusi-Nuovo. Cinquante soldats les précédaient pour les défendre contre les animaux féroces, ou contre les brigands qui s'étaient choisi une retraite dans les cavernes de ce lieu sauvage, et d'un si difficile accès pour les habitants de cetle vallée.

Au-dessus d'énormes rochers, un petit plateau incliné entouré de helres de la plus grande beauté, parut aux religieux le lieu le plus désirable pour le but qu'ils se proposaient; Orlando s'empressa de donner ses ordres et y lit mettre les ouvriers, sans prévoir assurément la célébrité qui s'attacherait un jour h cette fon iation.

Cependant, notre saint continuait sa marche, toujours

préchant, toujours convertissants toujours opérant des prodiges. A Imota, il se présenta devant Péyèque at lui

demande l'autorisation de prêcher au pwptei

— Je préehe, répond le prélat, et cela suffit.

Le saint se. retire humblement, et reparait une heure après.

— Encore? s'écria le prélat; que voulez-vous? que demandez-vous ?

— Monseigneur, lui dit François, lorsqu'un père chasse son lils par une porte, eelui-ei s'empresse de rentrer par une autre.

— Votre humilité nie désarme, reprend Pévêque. Prêchez, vous et les vôtres, dans mon diocèse, tant que vous le voudrez, et que Dieu veuille bénir voire zèle!

Les religieux profitèrent de la permission, et là, comme partout, la parole de notre teint porta des fruits abondants qui consolèrent haine du prélat et le firent remercier Dieu de l'insistance do son apôtre.

Nos voyageurs cheminaient un soir, toujours priant, lorsque, surpris par la nuit et n'ayant pas un rayon de lune pour les éclairer, ils se trouvèrent à peu près égarés entre la rive du Pô et des marais impraticables. FrJ re Léon s'alarme et dit à François :

— Mon père, priez Dieu de nous délivrer des dangers que nous courons !

— Si cela plaît à sa bonté, répond le Père, il peut nous donner de la lumière pour dissiper les ténèbres de la nuit.

Au même instant, une lumière miraculeuse éclaire tout le pays devant eux, et, comme autrefois les Hébreux, guidéç par la nuée lumineuse dans le désert, nos religieux Turent éclairés par cette lumière divine jusqu'au village où ils devaient s'arrêter. En reconnaissance de ce prodige, le saint fondât jur établit une maison de Frères-

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Mineurs sur le lieu même où cette clarté mystérieuse s'était montrée, et lui donna le nom de Monastère du Feu, nom qu'il porta toujours depuis.

François poursuivit sa marche à travers le Piémont, qu'il évangélisa avec un succès croissant, et où il fonda également un très-grand nombre de couvents, les vocations se multipliant partout sur ses pas.

Le malade abandonné. — Miracles de François. — Les Frères-Mineurs en Espagne. — Le charbonnier de Compostelle et la concession des Bénédictins. — Retour à la Portioncule.

François d'Assise et ses compagnons avaient traversé le midi de la France et la Navarre, ils étaient entrés en Espagne par la Biscaye, et ils approchaient de Logrono lorsqu'ils virent, gisant sur le chemin, un pauvre malade qui semblait abandonné. François l'interroge, s'émeut de sa souffrance et de son délaissement, et dit à Bernard de Quintavalle.

-— Restez avec lui, mon très-cher frère; donnez-lui tous vos soins, vous ferez dans un autre temps le pèlerinage de Saint- Jacques, et nous vous reprendrons au retour.

Bernard s'agenouille et accepte humblement cet misj sion de charité. Pendant qu'il s'en acquittait avec un dévoûment tout fraternel pour le pauvre inconnu, François allait à Compostelle, et après avoir satisfait sa dévotion envers l'apôtre saint Jacques, il revenait en Biscaye et rejoignait à Logrono son cher Bernard, dont les soins avaient rendu la santé au malade.

Frère Bernard, privé de faire le pèlerinage avec son supérieur, ne se trouvait peut-être pas suffisamment récompensé de son sacrifice par la guérison que son dévoûment avait amenée, car il dit à François :

DE SAINT fRANÇOIS D'ASSISE, 123

— Mon père, il y a un jeune gentilhomme, Dis du seigneur Medroni, l'un des plus braves officiers du roi, qui se meurl si vous ne le guérissez; je vous conjure, mon très-cher Père, de lui rendre La santé.

François se fait conduire auprès du jeune Medroni, prie pour lui, le béni! et le guérit Ce miracle fait accourir la foule sur les pas de l'apôtre, un grand nombre de jeunes gens demandent à entrer dans son Ordre, et notre gaint toujours éclairé d'en haut, et sachant par révélation que Dieu veut établir en Espagne les Frères-Mineurs et y multiplier leurs Monastères, prend la route deBurgoset va demander au roi Alphonse IX, père de notre reine Blanche, de vouloir bien admettre le nouvel ordre dans ses Etats.

L'aïeul maternel de Saint-Louis examina la règle de François, admit l'Institut en Castille, et lui donna la petite église de Saint-Michel, près de BurgOS, ainsi (pie le presbytère attenant. Le saint fondateur y établit deux de ses compagnons avec les postulants qu'il avait agréés. Il se disposait à partir pour le Maroc, lorsque le signor Medroni, dont il avait guéri le fils, le lit supplier de revenir à Logrono ; François s'y rendit :

— Mon père, lui dit l'officier, par vous, Dieu m'a rendu mon fils, par vous je désire lui en témoigner ma reconnaissance: le roi autorise, dans son royaume de Castille, l'Ordre des Frères-Mineurs, je vous prie de vouloir bien accepter ma maison et mon jardin pour fonder un de vos couvents à Logrono.

François, heureux de ce succès, prit possession de cette demeure et y laissa un religieux et des novices, ta ville de Yittoria lui offrit aussi une maison et une église, qu'il pourvut également d'un religieux et de plusieurs aspirants dont la vocation lui était assurée. C'était lu commencement de Tannée 1214-

12C HISTOIHE

Toujours désireux d'aller chercher le martyre dans les Etats du Maroc, il était sur le point de partir pour aller s'embarquer ; mais celte fois encore la Providence mani-

ta une volonté contraire au désir de notre saint, en lui envoyant une maladie violente qui mit sa vie en danger. Il reconnut l'opposition divine, se soumit et promit à Dieu de retourner en Italie. Toutefois, sa mission n'était pas achevée en Espagne. Dieu lui fit connaître qu'il en devait parcourir les principaux États, afin d'y multiplier les Frères-Mineurs ; il obéit.

Un jour, en Aragon, il avait à traverser une rivière et ne voyait aucun moyen de passer à l'autpe bord, la trouvant partout trop profonde pour la traverser à pied. Un jeune homme de la ville voisine, con luisant des chevaux, voit l'embarras des religieux, leur offre sa monture et les passe :

— Que le Seigneur, lui dit François, vous récompense de ce que vous avez fait pour nous, lorsqu'il récompensera les justes !

Peu de temps après, ce bon jeune homme fervent chrétien, était à Rome, où un sentiment pieux l'avait conduit, et il demandait à Dieu la grâce de mourir plutôt que de commettre un péché mortel. Il revint en Espagne èfc meurt en arrivant. On célèbre ses funérailles, trente Frères-Mineurs s'y trouvent, quoique nul ne sache comment, car il n'y en a point dans les environs, le père du défunt n'en a point demandé, et ceux que l'on voit prier, que l'on entend chanter avec le clergé paroissial, sont parfaitement inconnus de tous les assistants. Mais on se souvient de la parole de François, que le jeune homme aimait à redire, et aussitôt chacun pense qu'elle a porté ses fruits, et que Dieu se plaît à faire connaître que le juste a reçu la récompense éternelle souhaitée par le saint, en le bénissant.

Nôtre-Soigneur avait ordonné au saint fondateur de

Mûr un convint <»n (ialico, près de Cmnpo telle, entre deux vallées &| palmes, l'une vallée do Dieu, l'autre vallée d'Enfer. François se rend à CompostelV. reçoit l'hospitalité chez un pauvre charbonnier, nommé Cololaï, et l'jnter- K>ge sur le terrain dent il doit dispeser. La charbonnier, lui apprend que cVst uno propriété dos Bénédictins de l'abbaye d \ SaintdYdago, c 1 11 î vient d'rli'o transférée à colle de Sain(-Mar(in. François s\ n réjouit intérieurement ; ear . Sainte-Marie-des-Anues lui a été généreusement accordée , par les religieux de Saint-I>enoit ; et le même Ordre sVst v empressé do lin abandonner, à Home, la demeure occupée par ses frères. Il va donc, en toute oonliance, demander à l'Abbé la permission do Mûr un couvent entre les doux vallée-.

François était profondément humble et point du tout timide; il allait tout simplement demander ce qu'il jugeait lui être nécessaire, il trouvait très-naturel qu'on le lui refusât et il ne s'étonnait jamais qu'on le lui accordât, l/inuocence de son aine lui donnait la candeur et la naïveté d'un enfant. L'abbé de Saint-Martin le considère d'abord avec étonnement et lui dit :

— Que nie donnerez-vous en retour? que] prix y mettez-vous ? <

— Comme je suis très-pauvre, répond notre saint, que je n'ai ni argent ni autre chose à vous offrir, si vous m'accordez la grâce que je vous demande et qui me sera trèsprécieuse, je vous donnerai tous les ans, par redevance, un petit panier do poissons, si l'on en peut prendre dans la rivière.

L'abbé ne put réprimer un doux et léger sourire. La proposition était si sérieuse de la part de François, et sa simplicité toucha si doucement le bon abbé, qu'il en voulut perpétuer le souvenir. Il accorda le terrain à François,

et fît dresser un acte de cette concession, portant la condition de redevance d'un petit panier de poissons, si Von en peut prendre dans la rivière. Cet acte est conservé dans les archives de l'abbaye.

Notre saint raconta son succès à Gotolaï, et ajouta :

— Mon cher hôte, Dieu veut que ce soit vous qui bâtissiez le couvent ; disposez-vous donc à travailler t

— Eh ! comment le pourrais-je, s'écrie le charbonnier, moi qui suis si pauvre et qui ne vis que de mon travail?

— Ayez bon courage t reprend le saint ; prenez un hoyau, allez à la source voisine, creusez un peu profondément, et vous y trouverez un trésor qui vous donnera les moyens d'exécuter Tordre du ciel.

Gotolaï, plein de confiance, prend son outil, va à la source, creuse, fouille, trouve le trésor et bâtit le monastère qui porte le nom de Saint-François. Le fait est consigné dans les archives de l'abbaye de Saint-Martin, et dans deux inscriptions anciennes, l'une sur le tombeau de Gotolaï et de Maria Bicos, sa femme, l'autre sur la porte de l'église du couvent. C'est dans cette église que l'on voit le tombeau du charbonnier et de sa compagne.

A la fin de Tannée, François, après avoir fondé un grand nombre de maisons de son Ordre dans les divers royaumes de la vieille Espagne, repassa les Pyrénées et gauna le Roussillon , laissant à Perpignan des Frères-Mineurs instamment sollicités par les habitants. Il traversa le Languedoc sans s'y arrêter, le considérant « comme le champ destiné aux travaux de saint Dominique1 » et ne prêcha qu'à Montpellier, où il prédit que Thôpital dans lequel il avait trouvé un asile, deviendrait avant peu la gloire de ses religieux 2.

Un si long voyage à pied, dans une saison aussi rigou-

i. Chalippe.

2. En 1220,1a ville donnait en effet cet hôpital aux Frères-Mineurs.

reuse, avait épuisé les forces de notre s:\int; son estomac se refusait à tous les aliments qui lui étaient présentés. Frère Bernard s'en affligeait et lui dit un jour :

— Mon Père, il faudrait pourtant bien vous redonner des forces ! Ne pourriez-vous penser à ce que votre estomac accepterait sans dégoût?

— J'y ai pensé, répondit le saint : il me semble que je mangerais volontiers un oiseau sauvage ; mais ce serait trop ditîicile à trouver, et surtout trop délicat pour des pauvres comme nous.

Il avait à peine achevé de parler, qu'un jeune homme, à l'air noble et distingué, se présentait devant lui, portant le mets désiré; et il le lui remit, très-délicatement apprêté, en lui disant :

— Serviteur de Dieu, recevez ce que le Seigneur vous envoie.

Et il disparut aux yeux de François et des compagnons. Fortifié, guéri par cet aliment miraculeux, le saint reprit sa marche par le Dauphiné, entra en Piémont, et au commencement du printemps de Tannée 1215, il arriva enfin dans son cher monastère de Sainte-Marie-des- Anges, ou de la Portioncule, dont il était absent depuis si longtemps.

Son retour fut une fête pour ses religieux ; et leur joie était d'autant plus grande, qu'ils avaient à lui présenter, pour célébrer sa bienvenue, un nombre considérable de jeunes aspirants ; tous attendaient son retour pour être reçus dans l'Institut, ou en être rejetés suivant sa décision ; mais tous espéraient que cette décision leur serait favorable.

Instruction de François à ses religieux sur la pauvreté, L'humilité,

rôbêièshncè et la prière.

Si les religieux de SainteMarie-des-Ànges étaient jbyéiii du relourde leur Père, celui-ci, dans le premier moment, était loin de partager leur douce satisfaction. En arrivant au monastère, François ne s'y reconnaissait plus. Il avait laissé une maison de modeste apparence, et il trouvait un bâtiment considérable, vaste, commode dans sa distribu* lion et solidement construit.

— Qu'est ceci ! dit-il à Pierre de Gatane ; où sommesnous ?

— Mon Père, — répond le vicaire dont les pouvoirs de supérieur général expiraient en ce moment, — nous n'avions pas de lieu convenable pour réciter en commun l'office divin; nous n'en avions *tus non plus peur loger les hôtes nombreux qui nous viennent souvent de trèsloin.

— Frère Pierre, reprit le saint fondateur, ce lieu-ci est la règle et le modèle de TOrdre. Je veux que ceux qui y viennent souffrent les inconvénients de la pauvreté comme ceux qui y demeurent, afin qu'ils puissent dire à ceux des autres monastères, combien on vit pauvrement à Sainte Marie de la Portioncule. Songez que si les hôtes se voient logés dans de bons bâtiments et si on leur donne tout ce qu'ils peuvent souhaiter, ils prétendront en avoir autant dans leurs provinces et diront qu'ils Ûé font en cela que ce qui se fait à la Portioncule, mère de l'Institut. Il faut détruire cette construction sans retard.

Les religieux lui représentèrent la nécessité de la conserve;, précisément par le motif qui le portail à ordonner sa destruction. Ils lui démontrèrent l'impossibilité déloger,

DE saint FRANÇOIS d'àSISSE. 134

même momentanément, les aspirants dont le nombre augmentait chaque jour, si l'on se restreignait au petit presbytère où l'ordre avait pris naissance:

— J'y ooii&ens, dit François, mais souvenez-vous que l'Ordre fondé sur la pauvreté ne pçut vivre et se soutenir que par la pauvreté, et lorsque vous êtes envoyés pour bâtir une do nos demeures, faites en sorte que la pauvreté

y reluise en toutes choses. \e demeurez pas dans vos maisons eoinmesi elles vous appartenaient; mais bien comme

si elles appartenaient à autrui J babifez-les en qualité de

voyageurs, regarde&-vous comme des étrangers à qui la Providence vêtit bien donner l'hospitalité dans le lieu où l'obéissance vous envoie. Si un seigneur ou autre personne riche demande d(^ {tètes et leur offre un terrain pour y élever un monastère, tes frères doivent examiner ce terrain, voir l'étendue qui leur est exactement nécessaire, et faire grande a Imtion à la pauvret<i qu'ils ont promis h Dieu d'observu»/, ainsi qu'au bon exemple qu'ils doivent donner sur ce poilit. Ils doivent enclore ce terrain par un fossé et unwhaie, non par des murs qu'il faut laisser aux riches et aux grands. Les maisons ne doivent être construites qu'avec le bois et la terre, et avoir des cellules où les frères puissent prier et travailler, afin d'éviter l'oisiveté et de garder la bienséance de leur ('lut. L'église doit être pet;le; il ne Faut pas, (pie sous je de la prédication ou pour tout autre motif, l'on en bâtisse de grandes ei belles. Le peuple sera plus édifié d'entendre prùcher les frères dans les autres églises, et lorsqu a clésiastiques ou dis reli-

gieux des autres Ordres viendront les voir, une ('-lise et une maison pauvres, des cellules étroites seront pour eux des sermons plus éloquents que les discours les mieux étudiés.

Tous les religieux avaient écouté avec le plus profond

13c2 histoire

respect les avis de leur Père, et tous se rejouissaient intérieurement d'avoir triomphé de ses répugnances relativement aux constructions élevées en son absence ; car ils avaient leur secret. Un des principaux motifs qui avaient déterminé cet agrandissement, était la qualité des personnages qui venaient souvent de fort loin pour consulter leur saint fondateur, ou seulement pour le voir et admirer sa sainteté. Des seigneurs, des princes venaient de tous côtés, et d'ordinaire avec une suite nombreuse, et l'on ne pouvait les recevoir tous à couvert. Eux-mêmes avaient demandé ces constructions et en avait fait les frais ; mais l'humilité de François devait ignorer ces détails; elle l'eût rendu inexorable.

Pendant son séjour à Sainte-Marie-des-Anges, le saint fondateur s'occupa des intérêts spirituels de ses frères, leur prodiguant ses instructions et ses exhortations pour leur propre avancement. Plusieurs d'entre eux étaient jeunes, d'autres n'étaient que novices, il tenait à les établir solidement dans l'humilité et l'obéissance.

« Mes frères, mes enfants bien-aimés, leur disait-il, le fils de Dieu s'est abaissé du sein de son Père jusqu'à nous, pour nous enseigner l'humilité par ses exemples et par ses paroles, en qualité de Seigneur et de Maître. Ce qu'il y a d'élevé aux yeux des hommes est en abomination devant Dieu. L'homme n'est que ce qu'il est devant Dieu, rien de plus. C'est folie de se glorifier des applaudissements humains, et il vaut mieux être blâmé que loué ; car le blâme porte à se corriger, tandis que la louange occasionne des chutes. Nul homme ne doit s^applaudir de faire les choses qu'un pécheur comme lui peut faire. Un pécheur peut prier, jeûner, pleurer, macérer son corps; mais ce qu'il ne peiH faire, tant qu'il est pécheur, c'est d'être fidèle à son Seigneur, en lui rendant la gloire qui lui est due. Or, voilà de quoi il faut se faire gloire de

DE saint FRANÇOIS D'ASSIS! , IS3

rendre à Dieu toute la gloire qui lui est due, de le servir fidèlement, de lui rapporter tout ce qu'il donne, el de nous souvenir que nous tenons tout de lui. Heureux l«i serviteur qui se trouve aussi humble parmi ses frëros, qu'en présence de son supérieur ; heureux le serviteur qui no se croit pas meilleur quand les hommes le combien! de louanges, que lorsqu'il parait à leurs yeux, simple, vil, abject, méprisable; heureux le serviteur qui souffre la réprimande avec douceur; qui reconnaît humblement sa faute et en fait volontiers pénitence ; qui accepte avec humilité, sans s'excuser, le reproche et la honte (Tune faute dont il n'est point coupable : heureux le religieux qui n'a point souhaité l'élévation et voudrait toujours être sous les pieds des autres. Malheur au religieux que les autres ont élevé à une place honorable, et qui n'a pas le désir d'en descendre ! i

Il leur recommandait également la pratique de la parfaite obéissance religieuse, comme leur étant absolument indispensable, et tous savaient qu'il eût proféré mille t'ois pour lui-même l'obéissance au commandement. Dans tous ses voyages, il voulait que l'un de ses compagnons lût son supérieur, il lui promettait obéissance et, pendant toute là durée de sa course apostolique, il lui était soumis comme un novice. Il disait un jour aux religieux qui voyageaient avec lui :

— Dieu m'a fait cette grâce, que, si Ton me donnait pour gardien un novice d'une heure, je lui obéirais aussi ponctuellement qu'au plus ancien et au plus grave des Frères.

Dans ses instructions sur celte vertu, la plus indispensable aux vrais religieux, il disait à ses frères :

« Pour acquérir la parfaite obéissance, mes tivs-ehers enfants, il faut renoncer à sa propre volonté et la regarder comme le fruit défen lu, dont le premier homme ne

put manger sans se rendre coupable. Il faut s'abandonner à la direction de son supérieur, ne rien faire et ne rien dire de ce qu'il détend, exécuter ce qu'il ordonne, ne jamais attendre pour cela qu'il ait parlé deux fois, et ne se point inquiéter si ce qu'il ordonne est difficile ou môme impossible ; car si ce qu'il ordonne est au-dessus de vos forces, la sainte obéissance vous attirera la grâce de l'accomplir. Il faut soumettre son jugement à celui du supérieur, non pour lui obéir s'il exigeait des choses contraires au salut, mais pour pratiquer celles qu'il ordonne lorsque Ton croit pouvoir en faire de meilleures et de plus utiles. Dans l'obéissance que l'on rend au supérieur, il ne faut jamais considérer l'homme ni ses qualités, mais seulement son autorité, la place qu'il occupe, Dieu, pour l'amour duquel on est soumis à l'homme. Le véritable obéissant doit être semblable à un corps mort. Prenez un cadavre, mettez-le ou il vous plaira, il ne témoignera nulle répugnance, il ne murmurera point de sa situation, il ne se plaindra point d'être laissé là. Si vous lui donnez une place honorable, ses yeux resteront baissés ; si vous le posez sur la pourpre il n'en paraîtra que plus pâle. Tel est le véritable obéissant : il ne s'informe pas pourquoi on le met en mouvement; en quelque lieu qu'on le place, il ne demande point à être changé ; s'il est élevé à la dignité de supérieur, il n'en demeure pas moins humble ; plus il est honoré, plus il se juge indigne de l'être (1). J'ai vu souvent un aveugle conduit par un petit chien, et allant par-

1. Depuis trois siècles l'esprit rie parti se récrie sur l'obéissance exigée dans la compagnie de Jésus ; à entendre les détracteurs de cet ordre illustre, il semblerait que suint limace de Loyola fût le premier fondateur qui ait imposé j obéissance aveugle à ses religieux. Est-ce illusion, est-ce ignorance ? il suffit de jeter les yeux sur Ihs Statuts des ordres dont l'ori'.'ine remonte beaucoup plus haut, pour se convaincre du contraire. Saint Benoit voulait que le religieux désobéissant fût excommunié, s'il persistait, et Ton voit ici que saint

DE SAINT hànçojs d'assise. \:\:\

tout où son gOÎéte le menait) dans les mauvais cliemins comme dans les bous; e/esl encore ià une ifQgge du religieux vraiment obéissant, qui ferme \m veii\ tu aveugla S r les ordres de son supérieur, et s'y soumet lmmblemnit sans examiner s'il lui sera aisé ou dilïieile de les exécuter, n'ayant en vue (jue l'uulorilé de celui qui commando et le mérite de celui qui obéit. Ayez horreur de ht désobéissance ; elle est une production de l'orgueil et la source de tous les maux. »

Un jour, on amène à François un jeune religieux coupable de désobéi -sauce ; la faute était légère, celui qui l'avait commise en témoignait un vif repentir, le saint crut devoir pardonner; mais pour l'exemple, il jugea nécessaire d'imposer une pénitence et dit :

— Otez-lui son capuce et donnez-le moi.

— Le voilà, mon Père, dit le frère qui avait conduit le coupable devant son juge.

François prend le capuce, le fait jeter dans le feu, fait une réprimande toute paternelle au jeune religieux, et ordonne d'aller retirer son capuce du feu et de le lui rendre. Ce capuce revient intact, le feu l'avait respecté. Saint Bonaventure, en rapportant ce miracle, dit que Dieu prouvait ainsi combien l'humilité qui accepte la pénitence est agréable à ses yeux.

François se montra plus sévère à l'égard d'un frère dont l'attachement à sa volonté propre semblait tenir de l'opiniâtreté. Il le fit dépouiller en sa présence, le fit des-

François d'Assise s'était servi delà comparaison du corps mort, du cadavre, plus de trois cents ans avant talnt I-nace. Nul ne boupq pourtant u blâmer le fondateur de- Frères-Mineurs d'une telle comparaison, taudis qu'on ne cesse de la reprocher a celui de la Compagnie de jT'sns. Pourquoi ? Saint François d'Assise comme saint Benoît voulait des religieux parfaits. N était-il pas permis a saint limace de former le nir-inc vu u et de prendre ses mesures en conséquence? Pauvre esprit humain l qu'il est parfois inconséquent J

cendre dans une fosse, le fit poser debout, fit combler la fosse en disant au coupable qu'on allait l'enterrer pour l'apprendre à mourir à lui-même, et lorsqu'on eut mis de la terre jusqu'à la hauteur de son cou, le saint lui demande :

— Eh bien f mon Frère, êtes-vous mort?

— Oui, mon Père ; car je sens maintenant que je mérite en effet la mort pour mon péché !

— Qu'on le déterre ! — dit le Père ; et s'adressant ensuite au pécheur repentant, il ajoute : — Si vous êtes véritablement mort, ainsi qu'un religieux doit l'être au monde et à lui-meme sortez de là. Obéissez désormais au moindre signe de vossupérieurs et ne résistez pas plus que ne le ferait un corps mort aux ordres qu'ils vous donneront. Je veux pour religieux, non des vivants, mais des morts (1).

Le frère Juniperus plantait un genévrier ; François le fait appeler, Juniperus achève sa plantation et se rend aussitôt après à l'appel de son supérieur qui lui dit :

— Pourquoi n'étes-vous pas venu de suite mon frère?

— Mon père, je plantais un genévrier et j'allais avoir fini.

Le saint descend aussitôt dans le jardin, et jette sa malédiction sur l'arbuste, qui ne put croître ni porter son fruit, bien qu'il restât toujours vert. Juniperus était pourtant d'ordinaire un modèle d'obéissance, et son nom signifiant précisément genévrier, François disait quelquefois en parlant de lui :

— Plut à Dieu que nous eussions parmi nous beaucoup de genévriers semblables I

Notre saint recommandait fortement aust-i l'esprit d'oraison à ses frères, et leur disait qu'un des moyens les plus

i. Saint Ignace de Loyola n'alla jamais si loin.

propres à attirer à soi l'espril divin, était la solitude. files engageait à choisir un lieu n tiré, paisible et complètement silencieux, tel que les bois pour y prier avec plus de recueillement, assurant que le Saint-Esprit s'y communiquait aux âmes plus familièrement. Aussi aimait-il à s'enfoncer souvent dans le bois qui touchait au monastère. Là, il s'oubliait de longues heures, et y recevait d'ineffables consolations, des faveurs incomparables. Là, ses frères le surprenaient quelquefois à genoux, le regard fixe, les bras en croix, et (ont environné de lumière. Que se passait-il

alors (Mitre Dieu et l'angélique François? Nul n'aurait pu le dire.

Un jour, un religieux ayant besoin de lui parler et ne le trouvant pas dans sa cellule, va le chercher dans le bois. Bientôt il l'entend jeter de grands cris et implorer avec larmes la miséricorde divine en faveur des pauvres pécheurs, dont il sollicitait la conversion, et invoquant ensuite la très-sainte Vierge, il la suppliait humblement de lui montrer son adorable l'ils.

Le frère était immobile; il lui semblait qu'une force invisible le clouait à l'endroit où il s'était arrêté. Tout à coup, il voit la sainte Vierge descendre du ciel, et déposer l'Enfant-Dieu dans les bras de François. Le saint le reçoit avec la plus profonde humilité, le presse sur son cœur, le conjure de convertir les malheureux: pécheurs, et lui exprime en termes brûlants l'amour qui remplit son me.

En ce moment, le religieux se sent terrassé, tombe et J meure sans connaissance, jusqu'à l'heure où le saint, entrant au monastère, le trouve étendu sur son chemin. 111e relève, fait cesser sou évanouissement, l'interroge et lui défend de parler de ce qu'il a vu. Le soir même toute la communauté le savait. Ces sortes d'indiscrétions n'étaient pas rares à Saint >-Marie-des-Anges.

L'évêque d'Assise y venait souvent pour s'entretenir avec François. Dans une de ses visites, il va droit à la cellule du Père, bien qu'il fût assuré de le trouver en oraison : il ouvre la porte, le voit en extase et se sent repoussé en dehors par une force irrésistible. Il veut lutter, son corps se raidit, sa langue môme est immobile, il lui ' serait impossible d'articuler une seule parole. Convaincu, ' par cette expérience, que Dieu ne veut pas que l'on trouble son serviteur dans ses communications avec le Ciel, le prélat cède à la main invisible qui le repousse, et, retrouvant alors la liberté de ses mouvements, il va raconter à la communauté l'accident miraculeux qu'il vient d'éprouver.

François exhortait encore ses religieux au plus profond recueillement dans la récitation de l'office divin, pendant laquelle lui-même se tenait toujours debout, quelles que fussent ses souffrances. Les livres étaient rares de son temps; il n'existait que des manuscrits d'un prix trèsélevé, et il n'était pas toujours possible d'en posséder un nombre suffisant, pour en emporter en voyage. Le saint fondateur ne voulait pas que cette pénurie fût un sujet de trouble pour ses frères ; il les engageait à remplacer alors l'office divin par la répétition des Psaumes que leur mémoire avait retenus, par celle du Pater, ou même par celle du seul verset Gloria Patri, qui était pour son àme une mine inépuisable. C'était le cri de son allégresse et de sa reconnaissance. Un jour, voulant remercier Dieu d'une faveur nouvelle, il fait appeler frère Léon, son confesseur, et lui demande de chauler le Magnificat, auquel il répond lui-même, à chaque verset, par le chant du Gloria Pain,

Un autre jour, un frère employé aux bas offices lui demande la permission d'étudier; le bon religieux avait

envie de devenir un savant ; son supérieur général lui répond :

| — Mon cher frère, ce désir n'est qu'une tentation. Ap- ; prenez le (iloria Pal ri, et vous saurez toute ['Écriture- ' Sainte, avec la uràce et le secours de Notre-Seigneur. i Mais ces religieux ne recevaient pas des lumières surnaturelles aussi claires, aussi fréquentes, aussi abondantes que celles dont il était favorisé, ce qui leur rendait quelquefois difficiles à comprendre les enseignements qu'il leur donnait. 11 en était de même pour certaines paroles échappées du cœur de notre saint, dans les épanehements de l'amitié. Souvent ils étaient obligés de lui en demander l'explication. Parfois aussi, les bons religieux, se plaisaient à l'interroger pour leur propre instruction, et les réponses du bienheureux Père étaient précieusement recueillies, car elles devaient être un inappréciable héritage pour ses enfants.

Un jour, le frère Pacifique, un des plus favorisés de Dieu, fut ravi en extase, pendant son oraison, et vit plusieurs trônes dans le ciel, parmi lesquels il en remarqua un plus brillant et plus magnifiquement orné que les autres. Il se demandait à qui pouvait être destinée cette place, lorsqu'un ange, répondant à sa pensée, lui dit : « Ce trône était celui d'un ange que son orgueil a perdu; maintenant il est réservé à l'humble François. »

Frère Pacifique ne s'en tint pas là. Il désira s'éclairer sur les sentiments les plus intimes de notre saint, et lui dit quelques jours après :

— Mon Père, on assure que nul ne se connaît soimême ; mais ne pensez- vous pas que les âmes auxquelles Dieu veut bien se communiquer habituellement dans l'oraison, doivent être plus éclairées que d'autres sur ce point?

— Oui, certainement, mon très-cher frère.

— Alors, mon Père, vous devez être assez heureux pour vous connaître vous-même ?

— Oui, je vois ce que je suis, je sais ce que je mérite !

— Mon Père, que pensez-vous donc que vous soyez et que vous méritiez ?

— Je pense que je suis le plus grand de tous les pécheurs !...

— Gomment ! mon très-cher Père, vous qui avez tout quitté pour Dieu, qui lui avez tout sacrifié ; qui vivez de pénitence, de mortification, de prière ; qui travailles audelà de vos forces pour le salut des âmes, pouvez-vous, eu toute vérité, dire que vous vous croyez le plus grand des pécheurs !...

— Frère Pacifique, dit François, écoutez bien ceci : je suis persuadé que si le plus scélérat des hommes avait ressenti au même degré que moi la miséricorde de Jésus- Christ, il en serait plus infiniment reconnaissant que je ne le suis.

Frère Pacifique comprit alors toute l'humilité du saint fondateur; il comprit également la parole de l'ange, et il lit part à ses frères de sa vision ainsi que de l'entretien qu'il avait eu avec leur bienheureux Père.

Voyage au mont Àlvemîa. — Le paysan et la source miraculeuse. —

Les oiseaux de l'Alvernia. — Le loup changé en agneau.

Quelques-uns des frères du mont Alvernia étaient venus voir leur Père à Sainte-Marie-des-Anges, et lui rendre compte de leurs travaux. François avait appris avec joie le bien que Dieu avait fait par leur ministère, et il leur avait promis d'aller visiter leur monastère, dont ses religieux louaient la solitude et le calme, et qu'ils assuraient être le plus favorablement situé pour les âmes contemplatives.

Di: SAINT FRANÇOIS d'assise. 14!

Bientôt, en effet, notre suint prenait le chemin de la Toscane, accompagné des frères Hasseo, Léon et An 'de Rieti ; au moment du départ, il appela le premier et lui dit:

— Frère Hasseo, vous serez notre supérieur pendant la durée du voyage ; vous veillerez à l'exactitude et à la piété pour la récitation de l'office divin, à l'observance du silence, à la modestie dans la démarche et dans le maintien; mais je vous défends de vous inquiéter du soin de nous nourrir; la Providence y pourvoira.

Le voyage s'effectua comme à l'ordinaire, en louant et bénissant Dieu, en prêchant sa miséricorde et son amour, en faisant partout des miracles et d'innombrables conversions. Les démons, jaloux de la sainteté de François, des laveurs qu'il recevait du ciel, du bien que Dieu opérait dans les âmes par sa parole, s'efforçaient d'abattre, ou tout au moins d'affaiblir son courage : mais vainement ils mettaient en œuvre tous leurs moyens d'attaque; François restait inébranlable.

Dans ses fréquentes pérégrinations, il s'inquiétait peu du pile qui devait l'abriter pour la nuit. N'y avait-il pas l'hôpital ou la léproserie près des villes, une étable ou un hangar dans les villages, une cabane de pâtre ou une vieille ruine dans la campagne?

Yn soir, il s'était retiré dans une église abandonnée, et il allait se mettre en oraison, lorsque l'ennemi deshommes, après avoir inutilement cherché à l'en détourner, l'attaque avec fureur dans sa personne, le traîne sur le pavé, le frappe rudement, et voyant qu'il ne peut le vaincre, ni l'empêcher de louer Dieu, qui lui donne la force de résister à de telles violences <lt de combattre si vaillamment, il s'avoue vaincu, vomit un dernier blasphème et prend honteusement la fuite.

François, après cette courageuse lutte, resta anéanti phy-

siquement, mais plein de reconnaissance envers Dieu ; car il lui avait prêté des forces merveilleuses dans ce terrible combat. Le matin, la faiblesse du vainqueur était extrême, il lit à ses religieux l'aveu de ce qui s'était passé, et ajouta qu'il lui serait bien difficile de marcher. Ses frères comprirent que difficile signifiait impossible, le frère Masseo lui dit :

— Je vous supplie, mon Père, de permettre que nous al lions vous chercher une monture pour continuer le voyage .

— Je ne puis l'accepter, répondit-il, qu'à laconditio; qu'elle me sera prêtée pour l'amour de Dieu. Si vous trouvez quelqu'un qui veuille me faire cette aumône, j'y consens ; allez.

Les religieux vont à l'entrée du village le plus proche, et voyant un bon paysan les saluer avec respect, ils l'abordent, etTun d'eux lui dit:

— Frère François d'Assise, notre Père, est près d'ici ; trop faible et trop malade pour continuer sa marche jusqu'au château du seigneur comte Orlando, il aurait besoin dune monture ; voulez- vous lui en prêter une pour l'amour de Dieu ?

— Je veux bien, répondit le paysan, prêter mon âne au Frère François, car on dit que c'est un saint, et qu'il porte bonheur à ceux qui lui rendent des services ; je le conduirai moi-même au château de Ghiusio.

Et allant chercher son àne, il se rendit auprès de François, qui lui demanda de s'arrêter devant sa maison. Il bénit la demeure du bon paysan et dit à ce dernier :

— Dieu vous donnera une postérité de longue durée, et qui jouira toujours d'une modeste aisance, sans jamais être exposée aux inconvénients de la pauvreté, ni aux dangers des richesses.

Celte prédiction s'est littéralement accomplie.

Le niùme jour, vers midi, notre saint arrivait chez le

DE SÀINÏ MÛNÇOtS D*ASSÎSË. lit

comte Oriatido; et y était freçtJ à titdA ouverts. ."> ■ pouvant obtenir qu'il séjournât au château, le comte 1' rcompagna, après le dihe^, au mont Alveruia, mais le paysan demanda au saint de tvpron Ire sa monture et (te s'en servir jusqu'au terme du voyage, ce qu'il aeeepta. La montée était difficile et rude, le sentier très-étroit j le villageois tenait la bride de son âhô fel maivhait à sa tête, pour le conduire plus sûrement ; le saint lui témoignait sa reron- J naissance pour ses soins attentifs, lorsque son ^onduc- : teur se retournant d'un air capable lui dit :

— Mon trere, je le tais paive que tout le monde dit (pie vous êtes un saint, et il est vrai, d'après ee que j'entends raconter, que Dieu vous a fait de grandes grâces, dont vous lui êtes redevable ; appliquez-vous donc à être tel (pie l'on vous dit. Ne changez jamais, Frère François, afin que ceux qui vous croient un saint ne soient pas trompés ; c'est un avis que je vous donne, protitez-en î

— François, ravi de la simplicité du paysan et de la sagesse de son avis, met pied à terre, se prosterne devant lui, baise ses pieds et le remercie avec etïusion.

Un peu plus loin, et à l'endroit de la montagne le plus pénible à gravir, François est ému de la fatigue de son guide, il voudrait changer les rôles et le faire reposer en lui donnant sa place. Bientôt il l'entend sïvrier :

— Je me meurs de soif!

C'était trop pour le ctetir de notre saint. Il demande à Dieu de soulager ce pauvre homme qui se dévoue pour ses serviteurs, et il ne cesse de prier que lorsqu'il se sent exaucé. Heureux de cette nouvelle faveur, il dit à son guide, avec l'accent de la plus douce joie :

— Voyez-vous cette grosse pierre? allez regarder derrière, vous y trouverez de l'eau de source que Jésus Christ, daïli sou infinie miséricorde, vient de faire jaillir du rocher.

Le villageois court à l'endroit désigné, se désaltère à souhait, et voit la source tarir. Jamais on n'avait vu de l'eau à cet endroit de la montagne, et jamais on n'en vit depuis ce miracle, attesté par celui en faveur duquel le saint l'avait demandé.

L'àme de François était si simple et si pure, nous l'avons dit, que Dieu lui avait donné, ainsi qu'il l'avait foit précédemment à plusieurs saints, et qu'il l'a fait depuis pour d'autres, un empire absolu sur les animaux. Ceuxci, de leur côté, le suivaient, l'entouraient, le fêtaient et semblaient reconnaître en lui ce roi de la création, à qui, dès le commencement, ils devaient être soumis par la volonté du Créateur.

François était à peine arrivé sur le plateau de la montagne, but de son voyage, qu'une multitude d'oiseaux l'environnait ; les uns se posaient sur sa tète ou sur ses épaules, les autres sur sa poitrine ou dans ses mains; tous agitaient leurs ailes et faisaient entendre leur plus doux ramage, pour lui témoigner leur joie et fêter sa bienvenue:

— C'est un bon signe, disaient les religieux ; Dieu approuve le choix de ce lieu pour notre demeure, puisque les oiseaux se réjouissent ainsi de l'arrivée de notre Père.

François se montra en effet très-satisfait de ce lieu inculte, désert et environné de bois épais et touffus, propres au recueillement et à la prière. Il était charmé de cet éloignement de toute habitation et de cette ditficulté d'accès pour les séculiers ; mais ce qui lui parut infiniment plus appréciable, ce fut l'extrême pauvreté qu'il remarqua en toutes choses. Le comte Orlando, heureux de sa joie, le laissa tout à ses frères et revint le voir le lendemain, suivi de quelques-uns de ses gens, apportant le diner de la communauté. Il demanda à François l'honneur de le partager avec lui et avec ses

frères, et après ce frugal repas, il dit aux religieux.:

— Mes bons frères, votre fondaterr approuve la situation de ce couvent; il a donné son consentement à la donation que je vous fis de cette montagne, il y a deux ans, elle vous appartient donc désormais, en totalité. Mais, je vous demande, en retour, de compter sur moi et sur les miens, en toute occasion, comme sur vos serviteurs les plus dévoués, et, si j'ose l'ajouter, de me regarder comme votre meilleur ami.

Tous les religieux étaient vivement émus! François remercia leur bienfaiteur au nom de tous, et, après le départ de ce dernier, il dit à ses frères :

— Mes bien-aimés enfants, c'est Dieu qui tourne ainsi les cœurs des fidèles du côté de ses petits et inutiles serviteurs ; et c'est une grnnde faveur. Ce que nous avons déjà reçu, doit nous être un motif d'espérance pour l'avenir. C'est peu de chose, en apparence; mais le Seigneur, infiniment libéral, y ajoutera beaucoup par sa bonté, si nous sommes fidèles. Abandonnez-lui donc le soin de tout ce qui vous regarde, et lui-même vous nourrira, comme il nourrit autrefois Elie, Paul et Antoine dans le désert. Les oiseaux du ciel ne sèment ni ne moissonnent, ils n'amassent point dans des greniers et noire Père céleste les nourrit: Combien plus le fera-t-il pour ses serviteurs? S'il vous éprouve, ce ne sera que pour un temps ; car il est écrit dans les psaumes : il ne laissera pas le juste toujours exposé à Vorage, et il a sans cesse les yeux ouverts sur ceux (/ni le craignent et espèrent en sa bonté, afin de les secourir dans le danger et de pourvoir à leurs besoins. Ne rous appuyez pas sur les princes de la terre, ni sur les offres charitables du comte Orlandoj car nous lisons dans le prophète Jérémie : Maudit est l'homme qui met sa confiance en l'homme et qui s'appuie sur un bras de chair. Le comte

a noblement agi avec nous, selon sa piété ; agissons de même avec lui : c'est-à-dire, n'ayons point recours à sa générosité comme à un trésor qui nous appartient, et tenons-nous sur ce point dans une telle réserve, que nous ne blessions jamais la sainte Pauvreté, en quoi que ce soit. Soyez assurés, mes très-chers enfants, que notre ressource la meilleure et la plus certaine, est de n'en avoir aucune. Si nous sommes de vrais pauvres évangéliques, le monde aura compassion de nous et nous donnera libéralement le nécessaire; mais si nous nous écartons de la sainte Pauvreté, le monde nous fuira ; et les moyens que nous prendrons pour éviter l'indigence, nous la feront sentir davantage.

Il n'y avait encore, sur l'Alvernia, qu'une chapelle provisoire; mais François ayant approuvé l'établissement de ses religieux sur cette montagne, le comte Odando s'empressa de taire élever une église d'après le plan du saint fondateur, et que l'on disait lui avoir été tracé par la très-sainte Vierge.

Pendant ces travaux, François se plaisait à parcourir la montagne en tout sens, cherchant les endroits les plus favorables au recueillement et à la contemplation. Il découvre un jour des masses de rochers, qui semblaient suspendues sur des abimes et prêtes à s'y engloutir ; il va de l'une à l'autre, les examine, se demande quelle peut être la cause de ce grand bouleversement, et, passant derrière ces énormes blocs, il voit un rocher fendu d'une manière assez extraordinaire pour fixer son attention. 11 approche, regarde dans cette fente, voit une grotte assez spacieuse, en cherche l'entrée, parvient à la découvrir, pénètre dans l'intérieur, et rend grâces à Dieu, car il espère se retirer fréquemment pour prier et méditer dans ce lieu solitaire, et sûrement inconnu.

Apres botte excursion il parle au comte Orlando de ces blocs de rochers détachés ci mcniçints, ainsi que de celui donl la fente l'a tant frappé* el il apprend que la croyance populaire attribue Ioub les bouleversements du ;

mont Alvcniia au tremblement de terre qui ébranla le ' monde entier au moment de la mort du Sauveur des t h enmes. Ce fut un motif de plus pour rendre ce lieu cher au cœur de François, si brûlant d'amour pour Jésu$-Chri$t. Chaque jour il allait le revoir, et se jetant à genoux, il demandait ardemment à Jésus crucifié de fendre son cœur par la douleur, comme il avait fendu ces pierres, insensibles de leur nature, pour reprocher à L'homme sa propre insensibilité.

Sur la même montagne, et de l'autre côté du précipice au bord duquel étaient penchées les masses de rochers dont nous venons de parler, François en avait vu d'autres beaucoup plus élevées. Il apprit que l'on n'y pourrait arriver qu'en y jetant un pont, et qu'il était dangereux de le tenter, attendu que le plus célèbre bandit de la contrée s'était retranché sur cette élévation avec ses complices, et n'en sortait que pour piller la vallée ou dévaliser les voyageurs. Souvent même il faisait enlever ces derniers, les faisait transporter dans sa caverne, et les retenait captifs jusqu'au moment où il recevait le prix de leur rançon. Ce brigand était un Sarmate, que sa cruauté avait fait surnommer le Loup.

i Le loup, fort contrarié du voisinage des religieux, les .avait souvent menacés de mort, s'ils persistaient à vivre sur la montagne; mais les Frères- iineurs, persuadés que la Providence ne les avait pas placés là sans motif, i s'inquiétaient peu des injonctions et des menaces du Sarmate. Un jour, néanmoins, le fameux bandit en veut venir à l'exécution, et, ne doutant pas que sa seule pré- Sjnce ne mette en fuite les paisibles voisins, il accourt

comme un furieux et se trouve en face de notre saint. François l'accueille avec tant de douceur et de charité, que le malheureux voleur se sent désarmé, et lui promet que ni lui ni ses religieux ne seront inquiétés désormais sur le plateau où ils ont établi leur demeure. Ce traitement charitable, si nouveau pour celui qui était la terreur du pays, semblait aller jusqu'à son cœur. Il revint voir les frères, passa quelques jours avec eux, sentit le repentir naître dans son âme et dit enfin à François :

— Père, votre vie est admirable, et je suis un scélérat, indigne de votre charité ; mais si vous vouliez m'accorder la grâce de vivre près de vous t...

— Dieu soit béni ! s'écria le saint ; du loup ravisseur il a fait un agneau par sa grâce! Eh bien I vous resterez avec nous, vous ferez pénitence sous l'habit des Frères- Mineurs, et vous porterez le nom de frère Agnello.

A quelque temps de là, le brigand de l'Alvernia prit en effet le saint habit de l'Ordre, expia rigoureusement ses crimes et vécut et mourut en parfait religieux. Toutefois le peuple si longtemps épouvanté par ses meurtres et ses rapines, ne le désignait que sous le nom de frère Loup, et la tradition en conserve le souvenir; car le rocher derrière lequel se retranchait le malfaiteur, a toujours porté, depuis, le nom de rocher du frère Loup, Sasso di Fra Lapo.

L'eau changée en vin — Approbation de l'Ordre. — Instruction de François à ses religieux. — Le trésor de François. - Rencontre de saint Dominique. — Un discours étudié. — Assistance divine.

Le IVe concile de Latran devait s'ouvrir à Rome le 11 novembre 1215. C'était un concile œcuménique et Fran-

rois d'Assise tenait ;i obtenir du pape une reconnaissance solennelle de son ordre, en présence de tous les prélats assemblés. Il se sépara donc de ses religieux de l'Aver-

nia, à la fin d'octobre, et reprenant avec lui les frères Masseo, Léon et Àngelo de Rieti, il se dirigea vers la capitale du monde chrétien.

Suivant son usage, il prêchait dans tous les lieux où il s'arrêtait. A Fabriano, il parlait sur la grande place, lorsque le bruit de plusieurs ouvriers, occupés à travailler à un palais de cette même place, couvrit entièrement sa voix. Il les invite k cesser, et les prie d'attendre qu'il ait achevé ; les ouvriers n'en tiennent compte et semblent redoubler leur étourdissant travail. François n'insiste pas, il s'écrie seulement :

« Ce travail est inutile; le Seigneur ne bâtit point cette maison, elle tombera avant peu ; mais sa chute ne blessera ni hommes ni animaux. »

Quelques jours après l'achèvement de ce palais, il s'écroulait avec un épouvantable fracas, et ne blessait nl hommes ni animaux.

Des religieuses bénédictines, effrayées des dangers occasionnés par la guerre, avaient abandonné leur monastère de Notre-Dame-de-Val-Pierreux, à peu de distante de Fabriano, et s'étaient fixées dans l'intérieur de cette ville. François désirant établir là des Frères-Mineurs, demanda et obtint la donation de ce monastère et de son église. Il s'y rendait un jour pour en examiner le détail, lorsqu'il s'aperçut qu'il s'était trompé de chemin. Dans l'impossibilité de se reconnaître et d'arriver à son but, il s'adresse à un laboureur et lui dit avec sa douceur accoutumée:

— Mon bon frère, je me suis complètement égaré voudriez-vous, pour l'amour de Dieu, prendre la peine de me conduire jusqu'au Val-Pierreux?

— Comment ! s'écrie le paysan, vous voulez que je quitte ma charrue et que je perde mon temps pour vous conduire?

— Mon bon frère, reprend le saint, Noire-Seigneur vous rendra au centuple ce que vous ferez pour l'amour de lui, en faveur de son plus inutile serviteur , je vous promets, en son nom, que vous ne recevrez aucun dommage de ce dérangement.

Le laboureur vaincu se rend au désir de notre saint et lui sert de guide. A son retour, il trouvait son champ entièrement labouré, et reconnaissait qu'au lieu de perdre du temps, il en avait beaucoup gagné. François semait toujours les miracles sur sa route.

Près d'un village nommé Trabe-Bonata, dos ouvriers travaillant à une maison destinée aux Frères-Mineurs, se trouvaient accablés de fatigue, et voyant venir le saint, ils lui demandent un peu de vin pour les fortifier. François ne pouvant leur donner ce qu'il n'avait pas, envoie deux de ses religieux prier un de leurs bienfaiteurs d'accorder ce soulagement à ceux qui travaillent pour les pauvres du Seigneur. La ( ourse devait être de longue durée, entre l'aller et le retour, et les ouvriers trop fatigués ne travaillaient plus. Une eau de source coulait limpide et fraîche, non loin de l'endroit où ils se reposaient ; le saint, touché de compassion, s'approche de la fontaine, la bénit, et aussitôt ce n'est plus de l'eau qu'elle donne en abondance, c'est un vin délicieux.

Les heureux témoins de ce prodige veulent tous boire et recueillir la liqueur miraculeuse, et, durant une heure entière, la bonté de Dieu se prête à leur empressement, en prolongeant cette merveille. Le bruit se répand dans le pays avec une étonnante rapidiié, les nombreux témoins sont partout entourés et interrogés, et tous proclament la sainteté de celui par lequel Dieu opère de si

surprenantes ehoses. La foule accourt de tous oôtés pour voir et entendre François sur sou passage, les jeunes s le suivent et ne veulent plus se. sépare? de lui, (pie pour entrer dans sou Ordre ; dans la seule ville d'Osimo, il en reçoit plus de trente.

Arrivé à Rome, dans les premiers jours de novembre, avant l'ouverture du concile, il voit le Pape, en obtient la promesse désirée, et, bientôt après, \] apprend avec bonheur que le Souveraiît-Pontite a fait connaître Tordre des Frères- M eurs à l'auguste assemblée des prélats, l'une des plus nombreuses qui fut jamais, et qu'il a déclaré bavoir ouvé, bien qu'il n'ait p s encore donné h bulle qui doit l'autoriser et assurer son * xistenee pour l'avenir.

Le but de François était atteint. 11 écrivit une cm; culaii ^ à toutes les communautés de ses religieux, pour les convoquer en chapitre général à la Portioneule, (haut la première assemblée au 30 mai de Tannée suivante 12H>. et il reprit, la route d'Assise, au commencement de décembre, avec les trois religieux qu'il avait amenés.

Un sujet de joie l'attendait à son retour à Sainte M iriedes-Ànges. Les Bénédictins du mont Soubazio voyant le prodigieux accroissement, de son Institut et le bien qui en résultait pour le salut des âmes, ne se contentèrent pas de lui avoir donné le couvent de la Portioneule, ils lui en offrirent encore un autre sur leur montagne, et il en prît ssion à son arrivée. C'est le lieu que Ton désigna depuis sous le nom de Prisons de Saint-François, parce qu'il armait à s'y retirer souvent et à y passer plusieurs jours dans une entière solitude. Il se lit une petite cabane, dans l'endroit le plus solitaire : mais Teau lui manquait ; il la demanda tout simplement, tout eonti lemment à Notre Seigneur, et une source jaillit de la roche et s'est toujours conservée pure et limpide depuis plus de sk cents ans.

A la lin de mai 1216, les Frères-Mineurs étaient réunis

à Sainte-Marie-des-Anges, et le 30, fête de la Pentecôte, François les assemblait en chapitre. Les progrès de l'Ordre étaient tels que Ton décida de nommer des provinciaux, ayant le pouvoir de recevoir les novices dans leurs provinces, car il devenait trop difficile de les envoyer tous au saint fondateur, ainsi que cela s'était fait jusqu'alors.

Jean de Strachia fut nommé provincial de Lombardie ; Benoît d'Arezzo, de la Marche d'Ancône ; Danielo Toscana, de la Calabre : Augustin d'Assise, de la Terre de Labour; Élie de Cortone, de la Toscane ; et un autre, de la Pouille. Bernardo de Quintavalle et quelques autres furent désignés pour les provinces d'Espagne ; Jean Bonelle eut la Provence, où il conduisit trente religieux, et Jean de Penna en emmena soixante en Allemagne. François se réserva Paris et les Pays-Bas. Il fut décidé que, par esprit d'humilité, le supérieur de chaque communauté ne prendrait plus d'autre titre que celui de Gardien.

Lorsque toutes les affaires de l'Ordre furent réglées, chacun dut se diriger vers le lieu de sa destination. A l'exception de ceux qui allaient en Provence, tous partaient le même jour, et avant de se séparer de leur père commun il se prosternèrent à ses pieds en lui demandant sa bénédiction. François, le cœur doucement ému, leur dit :

« Mes bien-aimés enfants, mes bien chers frères, allez au nom du Seigneur : marchez deux à deux avec modestie et humilité ; gardez exactement le silence depuis le matin jusqu'à Tierce, en priant intérieurement. Qu'on ne puisse entendre parmi vous de paroles oiseuses. En voyage, vous devez être aussi humbles, aussi recueillis que dans un ermitage ou dans votre cellule, et cela, parce que, de quelque l'ei que nous soyons, où que nous allions, nous sommes toujours dans notre cellule ; car notre frère, le corps, est notre cellule; l'âme en est l'ermite, elle y habite pour penser à Dieu, pour l'aimer, le louer et le bénir en tout

temps. Si Pâme ne sait pas goûter la paix dans sa cellule du corps, les cellules extérieures ne lui seront d'aucune utilité. Conduisez-vous de te le sorte, que les hommes en vous voyant eten vous entendant, soient touchés de dévotion et portés à louer le Père céleste, à qui toute gloire appartient. Annoncez la paix à tous ; mais qu'elle soit dans votre cœur bien plus encore que sur vos lèvres. Ne donnez à personne aucune occasion de colère ; que votre douceur, au contraire, porte tout le monde à la bénignité, à l'esprit d'union et de concorde. Nous sommes appelés pour guérir les blessés, consoler les affligés, rappeler ceux qui s'égarent. Plusieurs qui vous paraissent aujourd'hui les enfants du démon, seront un jour les disciples de Jésus-Christ. »

Après ces paroles, le saint fondateur bénit ses religieux, les embrassa tendrement, et les vit s'éloigner en les recommandant à la bonté de Dieu. Lui-même ne devait partir qu'après les frères qu'il allait envoyer en Provence.

Le jour du départ de Jean Bonelle et de ses trente compagnons, le pain manquait à Sainte-Marie-des-Anges; mais Clara, abbesse des Pauvres Dames de Saint-Damien, envoya deux pains, on en apporta un troisième de la ville et tous les religieux en ayant mangé suffisamment, il s'en trouva beaucoup de reste. Cette attention maternelle de la divine Providence combla de joie les bons frères et les remplit d'une douce confiance pour l'avenir.

A la fin de juin, François, accompagné de Masseo de Marignan, prenait la route de Rome afin d'aller mettre son voyage de France sous la protection des saints Apôtres. Un jour, après avoir recueilli, dans le bourg qu'ils venaient de traverser, la quantité de morceaux de pain nécessaire à leur petit repas, François aperçoit une source et à côté de la source une large pierre :

— Frère Masseo, dit-il à son compagnon, asseyonsnous là, sur la mousse, et bénissons le Seigneur.

J5f': HISTOIRE

Ils s'asseyent de chaque côté de la pierre; François puise dans sa besace, el en retire plusieurs restes de pain dur, assez peu propres et fort peu appét:ssants ; il les dépose sur la pierre, les considère un instant avec joie et s'écrie :

0 Frère Massco î nous sommes indignes de tant de richesses ( Quel trésor ! quel précieux, quel inappréciable trésor (

— Mon père, lui dit le bon Masseo, de quel trésor parlez-vous ?

— Des richesses qui nous entourent,, mon cher frère ! Oh î le cher trésor, le ravissant trésor !

— Mais, mon Père, reprend le religieux, comment pouvez-vous nous trouver si riches quand tout nous manque ? Car nous n'avons point de table ni de couteaux, nous n'avons ni plats ni assiettes ; les riches ont une maison et des serviteurs ; nous ne possédons rien de tout cela, où sont donc nos richesses ?

— Eh ! mon frère, c'est là précisément notre trésor lui dit François ; c'est que tout ce que nous avons en ce moment, nous vient de la Providence î Voyez cette source qui nous donne une eau pure et fraîche pour no s désaltérer ; voyez cette belle pierre qui nous sert de table; cette mousse qui nous sert de siège, ce pain que la charité a bien voulu nous accorder pour l'amour de Dieu I Prions Dieu de tout notre cœur, de nous faire aimer, chérir le précieux trésor de la sainte Pauvreté 1 Ce trésor qui a Dieu lui-même pour gardien.

Us entrèrent ensuite dans la première église qu'ils aperçurent, et notre saint y demeura longtemps en oraison, conjurant Noire-Seigneur de lui donner l'amour de la sainte Pauvreté. En sortant, il dit à son compagnon :

— Nous voici bien près de Rome, allons au tombeau de saint Pierre et de saint Paul, prier ces saints apôtres de

nous faire bien apprécier l'incomparable trésqrde lq h sainte Pauvreté, et de nous aidejr à l'acquérijr. P ces apôtres du Christ, qui furent les parfaits amateur cette pôrlp évaqgélique, de dçmandgr à Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'il daigqe, en sa tyrès-grande miséricorde, nous accorder la grâce d'être nous-mêmes les zéjés observateurs et les humbles disciples de la très-précieuse et très-aimable Pauvreté évapgélique.

En arrivant à Rome, ils allèrent d'abord à Saint-Pierre et se placèrent derrière Fautel du saint tombeau, l'un à dr< ite, l'autre à gauche. Pendant que François priait avec le plus d'ardeur, il vit devant lui saint Pierre et saint Paul brillants de gloire ; le Prince des Apôtres lui dit :

a Le Seigneur nous envoie pour t'annoncer que ta prière esl exaucée ; il t'accorde à loi, et à ceux qui viendront après loi, le trésor de la sainte Pauvreté. Nous te promettons aussi, de sa part, quêtons ceux qui, à ton nple, aimeront et pratiqueront cette vertu, jouiront du bonheur éternel ; et pour gage de cette promesse, voici que la bénédiction divine va se repu n Ire sur toi et sur tes disciples. »

Et les rleux saints apôtres ayant béni François, disparurent. Notre, saint, ravi de bonheur, fit part à son compagnon de la faveur qu'il venait de recevoir, et le pria de s'unir à lui pour en rendre grâce à Dieu.

Pendant qu'il était à Rome, l'Église eut à pleurer la perte du grand pape Innocent III ; mais Dieu ne la laissa pas longtemps privée de son c\v>\'; Ilonorius III remplaçait Innocent, p°u de jours apr s, et se montrait merveilleusement disposé à marcher sur les traces de son prédécesseur.

Une nuit, pendant ce même séjour à Rome, François j étant en oraison vit Notre-Seigneur prêt à lancer sur les

pécheurs les plus terribles châtiments ; sa divine Mère tâchait de l'apaiser, lui demandait grâce pour les coupables, et lui présentait deux hommes qui allaient travailler à la conversion du monde et ramener une infinité de brebis égarées. François se reconnut dans l'un de ces deux apôtres ; quant à l'autre il l'ignorait absolument.

Le lendemain, il priait dans une église que ses historiens ne désignent pas, et tout à coup il se sent pressé dans les bras d'un inconnu qui lui dit :

— Vous êtes mon compagnon, nous travaillerons de concert, nous nous appuierons Tun sur l'autre en marchant vers le même but, et nul ne prévaudra contre nous I

François avait déjà reconnu l'homme de sa vision : c'était saint Dominique, qui lui aussi, avait eu une vision semblable, et, qui, en voyant François en oraison dans l'église où lui-même venait d'entrer, l'avait reconnu, et poussé par l'esprit de Dieu, il était allé à lui et le pressait sur son cœur tout brûlant de la charité de Notre-Seigneur. Dès ce moment, ces deux saintes âmes s'unirent du lien le plus tendre et le plus fort, et ce lien transmis par les deux patriarches à leurs innombrables enfants, s'est toujours précieusement conservé et a toujours uni les deux grandes familles, qui n'ont cessé de se perpétuer dans l'Église de Jésus-Christ.

Quelques jours après la rencontre merveilleuse de saint Dominique et de saint François d'Assise, ils assistaient l'un et l'autre à l'office, dans la basilique de Saint-Jean-de- Latran. Un religieux de l'Ordre des Carmes et prédicateur célèbre, devait s'y faire entendre : c'était Fra Angelo, qui depuis eût la gloire de mourir martyr en Silice. Pendant qu'il prêchait, Fra Angelo aperçoit François et Dominique parmi ses auditeurs, et, inspiré par le Saint-Esprit, il s'arrête, les regarde, et s^écrie avec un accent prophétique dont tout l'auditoire est vivement impressionné, que

DE SAINT FRANÇOIS d'aSSI^F. V')7

Dominique et François seront deux puissantes colonnes de l'Église.

Après le sermon, il les attend, les embrasse, leur prédit une partie des faveurs que Dieu leur réserve, el les deux saints, à leur tour, éclairés par une lumière surnaturelle, lui dévoilent les principaux événements de son avenir. En sortant de l'Église, ils rencontrent un lépreux, et par un mouvement spontané, tous les trois à la fois le bénissent et lui rendent la santé.

L'Esprit divin les avait réunis, et les retint ensemble durant toute la nuit suivante, et leur pieux entretien resta dans le souvenir de chacun d'eux comme un bienfait Mu ciel.

François, toujours occupé de ses projets apostoliques pour la France et les Pays-Bas, quitta Rome vers la lin de l'année, et s'achemina vers la ville de Sienne où il s'arrêta quelques jours ; il visita toutes les communautés de son Ordre, qui se trouvaient sur la route, alla donner plusieurs jours encore à son cher monastère de l'Alvernia, et arriva à Florence pour y voir le cardinal Ugolini, vers le milieu de janvier 1217.

Le cardinal aimait François, il le vénérait profondément, et il avait une haute idée du bien que la vie apostolique de ses religieux était appelée à produire dans tous les lieux où elle serait connue ; il jugeait utile que le saint fondateur ne s'éloignât pas de Rome, et il désapprouvait son voyage en France :

— Votre Institut est à peine né, mon cher François, lui dit-il, et vous savez toutes les oppositions qu'il a rencontrées à la cour romaine. Vous y avez encore des ennemis secrets, à qui il serait aisé de faire révoquer l'approbation qui vous a été accordée, si vous n'aviez dans le sacré collège un protecteur qui défendit les intérêts des Frères-Mineurs, et si vous-même n'étiez en mesure de les

défendre en personne, dans le cas où les circonstances l'exigeraient. Croyez-moi, votre présence sera très-utile au maintien de votre ouvrage ; et vous pouvez compter sur moi, car je suis tout à vous.

— Monseigneur, répondit notre saint, je rends grâce à votre grandeur 1 de l'intérêt qu'elle daigne témoigner à ses très-humbles serviteurs ; mais j'ai envoyé un très grand j nombre de mes frères dans des pays très-éloignés, et si je demeure en reposa si je ne partage pas leurs travaux, n'auront-ils pas lieu de s'en plaindre? Ces pauvres religieux souffrent la faim et la soif, au milieu des peuples étrangers ; si je travaille dans les mêmes conditions qu'eux, ils souffriront plus volontiers, et je pourrai plus facilement leur trouver des imitateurs.

— Et pourquoi, mon frère, dit le cardinal, exposezvous vos disciples à de si grands voyages et à de si dures privations ?

— Monseigneur, reprend le saint sur le ton de l'inspiration, ne pensez pas que Dieu n'a fait cet Institut que pour l'Italie ; car, je vous le dis en vérité, il l'a établi pour le bien de l'univers, pour le salut de tous les hommes, même des infidèles. Un jour les Frères-Mineurs iront dans les contrées lointaines, porter le nom de Jésus-Christ à des peuples qui l'ignorent, et si ces religieux conservent l'esprit de leur Institut, et vivent conformément à l'Évangile, Dieu pourvoira abondamment à tous leurs besoins, au milieu même des ennemis de son nom !

— Je n'y vois qu'un ntotif de plus, ajouta le cardinal, pour que vous consolidiez l'existence de Votre Institut, avant de penser à vous éloigner de Rome. Attendez la bulle qui doit assurer son avenir, c'est le parti le plus prudent. •

\. Lf* titre d'Éminence ne fut donné aux cardinaux que dans le

xvue siècle.

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