‹ Histoire de Saint François d'AssiseChapitre 12 sur 23 · XII · texte numérisé non relu

XII

Séjour à Venise. — Empressement populaire à Bologne. — Le palais des Frères-Mineurs. — Retour à la Portioncule.

Le saint fondateur ne s'était pas trompé, lorsque, dans le chapitre général tenu l'année précédente, effrayé des éloges donnés à ses religieux par le cardinal protecteur, il avait prédit que l'Ordre ne tarderait pas à déchoir de sa première ferveur, et cela par la lâcheté de quelques-uns de ses membres. Plusieurs, en effet, s'étaient rangés du côté de Frère Élie, la division devenait évidente et le nombre de ceux qui se laissaient entraîner, s'accroissait de jour en jour.

François toujours éclairée d'en haut, jugeait devoir remédier le plus promptement possible à cet état de choses, et, débarqué à Venise, après une heureuse traversée, il s'empressa d'expédier des lettres-circulaires pour convoquer un chapitre général à Sainte-Marie-des-Anges; il en indiquait

de saint fbànçois d'assise. fOSS

PQuverlure au ~') septembre de la même année 1

Pendanl son séjour à Venise, il allait fréquemment, avec un de ses Frères, réciter l'office divin dans la campagne. Un jour, il s'arrête dans un lieu ombragé par de grands

arbres, et qui semblait inviter au recueillement; il commencée sa psalmodie avee frère Illuminé; mais aussitôt, une foule d'oiseaux l'accompagnent de leur chant le plus ioy mx. et le plus bruyant. Nos deux religieux ne s'entendaient plus :

« Petits oiseaux, dit François, laissez-nous dire l'office divin : cessez vos joyeux concerts jusqu'à ce que nous ayons Uni, et vous recommencerez ensuite à louer le Seigneur à votre tour. »

L es oiseaux se turent aussitôt, et, dit saint Bonaventure, ils ne chantèrent plus qu'après en avoir reçu la permission du saint, lorsque l'office fut achevé. Notre saint, touché de la bonté de Dieu qui donnait ainsi à ces petits oiseaux l'intelligence des paroles de l'homme, construisit sur ce lieu une cabane dans laquelle il établit deux Frères- Mineurs, afin que l'office divin y fût récité chaque jour en mémoire de cette grâce.

Saint Ambroise, archevêque de Milan, raconte, dans son livre de la Virginité, un trait que nous demandons la permission de rappeler à ce sujet :

« Les chrétiens s'étant réunis un jour, dit-il, dans le voisinage d'un marais, pour y écouter la parole de Dieu, dont ils étaient avides, le coassement des grenouilles couvrit bientôt la voix du prédicateur.

Un prêtre se lève, il ordonne à ces animaux de se taire et de témoigner par le silence le respect dû aux choses saintes. Les grenouilles se taisent au même instant, et donnent ainsi aux créatures raisonnables le double exemple de la soumission qu'elles doivent aux ministres

de Jésus-Christ, parlant en son nom, et du respect avec lequel la parole de Dieu doit être écoutée.

Le grand et illustre docteur de l'Église, qui rapporte ce fait, n'était pas un ignorant; il avait môme un peu d'esprit, croyons-nous ; mais en avait-il autant que les chrétiens du siècle des lumières ! C'est à ces derniers à répondre en toute humilité et sincérité.

« Ce genre de miracle, dit-on sérieusement, est un produit de la crédulité du moyen-âge; aujourd'hui il est inadmissible. »

Cette parole dans une bouche chrétienne, peint toute une époque.

Est-ce que l'Église, aujourd'hui comme autrefois, ne redit pas chaque jour l'admirable cantique des jeunes Hébreux renfermés dans une fournaise ardente, par ordre de Nabuchodonosor ? Est-ce que, aujourd'hui comme autrefois, elle ne se plaît pas à inviter chaque jour avec le roi-prophète, toutes les créatures, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, les bêtes féroces et les animaux domestiques à bénir, à louer, à exalter le Seigneur? Est-ce que le Saint-Esprit, en inspirant ces magnifiques expressions de la reconnaissance et de l'amour, assigna une époque de progrès où elles devraient cesser d'être à la hauteur de l'esprit humain ?

De Venise, saint François d'Assise se rendit à Padoue, céda au désir des habitants en acceptant une demeure pour des religieux de son Ordre, et gagna Bergame, où il rencontra saint Dominique.

Les deux amis, heureux de se revoir, eurent ensemble plusieurs conférences avec l'évêque, dans l'intérêt de la gloire de Dieu et du salut des âmes, puis, ils allèrent à Brescia, à Garda et à Crémone ; dans toutes ces villes on demanda des Frères-Mineurs, et on offrit au saint fonda-

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tour l'habitation la plus convenable à ses goûts. Pendant leur séjour à Crémone, les deux patriarches visitèrent les solitaires de la vallée d'Astino ; ces derniers, ravis d'une lelle visite, invitèrent saint Dominique à leur chanter la messe, et saint François à l'assister comme diacre. L'un et l'autre se rendirent à ce vœu des fervents solitaires, qui ne perdirent jamais le souvenir de cette belle et consolante journée. Les deux saints se séparèrent à Crémone, en se promettant de se retrouver à Bologne.

Les Frères-Mineurs de cette dernière ville attendaient leur bien-aimé Père; la nouvelle s'en était répandue promptement, et c'était à qui verrait le plus tôt et de plus près le saint de l'Italie, ainsi que l'on désignait François. L'université prétendait être la première à le recevoir à l'entrée de la cité ; la population dispute cet honneur aux écoliers. Les consuls veulent mettre tout le inonde d'accord en prenant le premier rang; mais, le jour venu, ils interposent en vain leur autorité méconnue. La foule se précipite dans les rues comme un torrent, les étudiants tentent de la repousser et se trouvent bientôt pris et environnés par la masse toujours grossissante, de telle sorte que la circulation était devenue matériellement impossible.

François paraît enfin ; c'était le 15 août, fête de l'Assomption de la très-sainte Vierge. 11 ne peut percer la foule, et celle-ci ne peut se mouvoir; il faut attendre que la partie la plus reculée ait consenti à se retirer dans les rues adjacentes ; alors seulement, on parvient à faire pénétrer l'humble Pauvre d'Assise jusque sur la grande Place. L*3, il lait entendre à cette population, avide de le voir et de l'écouler, cette paroie simple et brûlante à la fois, qui gagnait tous les cœurs. Au témoignage de ses plus anciens historiens, il prêcha avec tant de force et lit une si vive impression, que la plupart des pécheurs

se convertiront, et que plusieurs de ses auditeurs demandèrent la faveur d'entrer dans son Ordre. L'un des étudiants dont nous avens parlé, s'exprimait ainsi quelques années plus tard :

« Moi, Thomas, citoyen de Spalatro et archidiacre de l'église cathédrale de la môme ville, étudiant à Bologne, l'an 1220, j'ai vu, le jour de l'Assomption de la Mère de Dieu, saint François prêcher dans la place, devant le petit palais, où presque toute la ville était assemblée. Il commença ainsi son sermon : Les Avges, les hommes, les déliions Il parla de ces êtres intelligents, si bien et avec tant d'exactitude, que beaucoup de gens de lettres qui l'écoutaient, admirèrent un tel discours dans la bouche d'un homme simple. Il ne fit pas de morale sur différents sujets, à la manière ordinaire des prédicateurs, mais comme ceux qui haranguent sur un sujet particulier, il ramena tout au seul point de rétablir la paix, la concorde et l'union de la charité, entièrement détruites par de continuelles dissensions. Il était habillé fort pauvrement, avec un visage tout défait, et sans aucune apparence dans toute sa personne; mais Dieu donnait une si granie vertu à ses paroles, qu'elles portèrent à la réconciliation un grand nombre de gentilshommes extrêmement animés les uns contre les autres, et dont la fureur avait fait répandre beaucoup de sang. L'affection et la vénération pour le saint étaient si universelles et allaient si loin, que les hommes et les femmes couraient à lui en foule, et que l'on s'estimait heureux de pouvoir seulement toucher le bord de sa robe (1).

Le même dignitaire ecclésiastique ajoute qu'il lui fut donné d'être témoin d'un de ses miracles dont la bonté

1. Le P. Chalippe a reproduit ce témoi^nacre d'après Siproniu*, qui L'avait puisé dans les archives de l'église de Spalatro, où il était précieusement conservé.

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divine était si prodigue Ma prière de François. Le saint avait à peine achevé son premier sermon sur la grande place de Bologne, qu'un seigneur de la vil s s'approchait

de lui et lui pré entait son enfant en lui disant :

— Frère François, mon fils a une laie sur un œil ; nul remède n'a pu le guérir, tous les moyens sont épuisés, ayez la charité de lui enlever cette laie pour l'amour do Dieu !

François bénit l'enfant, et la taie disparaît en présence de la multitude qui couvrait la place. Plus tard, l'enfant , devenu jeune homme s'engageait au service de Dieu \ dans l'Ordre des Frères-Mineurs.

Saint Dominique était là : on se souvient qu'à Crémone les deux amis s'étaient donné remiez-vous à Bologne, où le cardinal Ugolini était légat. Le saint fondateur des Frères-Prêcheurs offrit l'hospitalité à celui d>s Frères- Mineurs; ear le couvent de ces derniers étant situé hors de la ville, et François ayant à conférer des intérêts de son Ordre avec le cardinal et du salut des âmes avec saint Dominique, il était ainsi plus à portée de l'un et de l'autre. Lorsqu'il eut terminé avec le légat, il se sépara de son ami et s'achemina vers la demeure de ses religieux, qui avait été bâtie aux Irais des premiers seigneurs de la ville, et qu'il ne connaissait pas encore.

En approchant de ce monastère, il en détourne les yeux et portant un regard sévère sur les frères venus à sa rencontre :

— Est-ce là, leur dit-il, la demeure des pauvres évangéliques? Ces palais sont-ils réellement habités par des Frères-Mineurs ? Je ne reconnais point cette maison pour une des nôtres! Je ne puis re ar 1er comme mes frères ceux qui l'habiteront désormais, et j'ordonne absolument à tons ceux qui voudront conserver le nom de Frère-Mineur, d'en sortir au plus tôt, et d'abandonner

aux riches du siècle, des bâtiments qui ne sont convenables que pour eux f

Et notre saint, cédant à l'indignation qu'il éprouve, reprend le chemin de la ville et rentre au couvent des Frères- Prêcheurs. Ses iils spirituels, avertis de son mécontentement et de ses ordres, sortent en toute hâte de leur demeure et se réfugient dans le bois. Les malades, fort nombreux en ce moment, demandent qu'on les transporte au-dehors, quel que puisse être le danger, et leurs frères s'empressent de les prendre sur leurs épaules et de les porler dans l'épaisseur du bois, afin qu'ils y soient plus abrités. Frère Léon, l'ami, le compagnon, le confesseur de François, était au nombre des malades et consigna le fait.

Le cardinal, bientôt instruit de cet événement, accourt auprès de François et lui dit qu'il ne peut voir les bons Frères, dont la plupart sont si malades, demeurer ainsi exposés à toutes les injures du temps :

— Loin de vous indigner, mon très-cher frère, ajoutet-il, vous devez remercier la Providence lorsqu'elle vous donne, par vos bienfaiteurs, des maisons où vos malades peuvent trouver l'air et l'espace dont leur santé a besoin, et ou les bien portants peuvent bien goûter un repos d'esprit toujours nécessaire après de grandes fatigues. Quant à la propriété, je vous assure que vos frères ne l'ont en aucune manière ; elle est entièrement aux fondateurs. Et s'il vous reste quelque scrupule à ce sujet, je vous déclare que je me charge de tout, au nom de l'Église.

Monseigneur et mon Père, répond notre saint, je me rends et vais ordonner à mes frères de rentrer dans ce palais; mais n'ayant pas besoin de tant d'esp ice pour ma santé, permettez que je reste chez les Frères-Prêcheurs pour le peu de temps que je dois séjourner ici.

Sur les instances d'un religieux de Saint-Dominique, il retourna néanmoins voir ses frères, mais ne voulut point

DE SAINT FftANÇOlS D'ASSISE. fcOl

demeurer avec eux dans ce qu'il appelait leur palais. Au moment ou il allait quitter Bologne, le légat lui proposa de faire avec lui une retraite ie quelques jours dans la solitude de Camaldoli, et ils partirent ensemble pour y

passer un mois. François y occupa une cellule que sainl Romuald avait habitée, et que depuis on appela la cellule de saint François. Le prieur seul a le droit de l'occuper, et tous les ans la fête de saint François y est célébrée avec solennité.

Après leur retraite, le cardinal et le saint patriarche allèrent visiter les religieux du mont Alvernia, où ils passèrent quelques jours et se séparèrent enfin, le cardinal pour revenir à Bologne, François pour aller tenir à Sainteilarie-des-Anges le chapitre qu'il y avait convoqué.

Il partit d'Assise avec Frère Léonard, toujours à pied, selon sa coutume. S^s souffrances habituelles, beaucoup plus vives en ce moment, lui rendirent la marche impossible après la première journée, et, pour éviter un retard fâcheux, il dut accepter un âne oilert par la charité. Frère Léonard qui suivait à pied, sentit bientôt la fatigue et regardait la monture de Français avec une sorte de regret de ne l'avoir pas à sa disposition. François était malade, il est vrai ; mais Léonard était si fatigué ! il Fêlait au point qu'il n'aperçut pas la tentation se glisser tortueusement dans son esprit, qu'il se dit intérieurement : « Ses parents n'allaient pas de pair avec les miens ; et pourtant, voici qu'il voyage sur une monture, tandis que je le suis à piedt » Au même instant, le saint patriarche met pied a terre et dit à frère Léonard :

— Non, mon frère, il est vrai qu'il ne convient pas que je voyage sur une monture tandis que vous êtes a ]> car vous êtes en ellet de meilleure famille qi e moi, et v us étiez beaucoup plus considéré dans le monde.

Léonard, tout confus de voir son supérieur pénétrer

ainsi ses plus secrètes pensées, se jette à ses pieds, lui avoue qu'il s'est laissé aller, en effet, à ce mouvement tout humain, lui en demande pardon avec une profonde humilité, et se reconnaît le dernier de tous ses entants pour ie mérite et la vertu.

Partout, sur sa route, François voyait accourir ses religieux des environs pour lui exprimer leur joie de son retour si désiré. Plus il approchait du but, plus leur nombre augmentait. Ce fut au milieu de ce doux cortège qu'il arriva à Sainte-Marie-des-Anges, pressé d'apporter un remède aux divers maux causés par l'administration de son vicaire-général. Ces maux étiient graves, l'Ordre se divisait, il était plus que temps de le rappeler à l'esprit de sa fondation.

Le bel habit de frère Élie. — Le jeune voyageur. — Faute d'Elie. — 11 est déposé.— François remet le gouvernement à Pierre de Gatane.

Tous les Frères-Mineurs du couvent de la Portioncule étaient réunis pour recevoir leur saint fondateur au moment de son arrivée. Dès qu'il parut, escorté de tous ses enfants dans la vallée de Spolète, frère Élie vint à lui et le félicita de son retour. Mais frère Élie avait soigné sa toilette, frère Élie, en sa qualité de vicaire-général, crut devoir se montrer dans tout l'éclat de sa haute position. Frère Élie portait un habit, plus propre et de meilleure étoile que les autres, nous dit le P. Chalippe, un capuce plus long, des manches plus larges. Il ajoute que sa démarche était peu convenable. François le regarde sans paraître étonné et lui dit:

— Frère Élie, prêtez-moi cet habit, je vous prie.

Frère Élie retire son habit, le remet à son supérieur et parait assez curieux de savoir ce qui va suivre. Le saint patriarche revêt ce bel habit par-dessus le sien, relève le

capuce de son mieux, arrange avec soin lès plis de a a tonique autour de sa ceintu e, I -vo Qèrément la tête, p un sourire, parfaitement dé laigneux et se promène an milieu de ses frères en affectant des airs superbes el disant : «Dieu vous garde, bonnes gens. » Puis, il ôte cet habit avec indignation, il le jette loin de lui, et dit à frère Élie :

— Ainsi marcheront les frères déchus de notre Institut. Il ne se borna pas à cette leçon ; il la lit suivre dune

instruction sur l'excellence de la pauvreté et de l'humilité et parla de manière à persuader tous ses religieux* que nul d'entre eux n'avait encore fait de progrès dans ces deux venus. Il s'occupa sans délai de réformer les abus intro luits et de révoquer tout ce que frère Élie avait ordonné de contraire aux statuts; mais il laissa l'abstinence de la viande. Dieu ne l'ayant pas suffisamment éclairé sur ce point, il s'en remettait au chapitre pour décider cette question.

Un jour, François étant en contemplation dans la foivt, un jeune voyageur frappe à la porte du couvent avec tant de force et d'une manière si précipitée, que tous les religieux retirés dans leurs cellules en sont émus, et se demandent intérieurement ce qui peut être arrivé. Frère Ifasseo, chargé alors des fonctions de portier, accourt, ouvre la porte et dit au jeune inconnu :

— D'où venez-vous donc, mon iils ? A la manière dont vous frappez je vois bien que vous êtes étranger à ce pays.

— De quelle manière frappe-t-on donc ici ? demande le visiteur.

— L'on frappe trois fois, dit le frère, en mettant un court intervalle entre chaque coup, et on attend ensuite (pie le frère portier ait récité le Pater et soit arrivé. Dans le cas où il ne se présenterait pas, on pourrait frapper de nouveau.

— Si j'ai frappé ainsi, reprend l'inconnu, c'est que je

suis très-pressé, et qu'avant de continuer mon voyage, je désirais parler à frère François ; mais je sais qu'il est en contemplation dans le bois, et je ne veux pas le distraire. Veuillez prier frère Élie de venir à sa place. Il est réputé sage, prudent et savant, il résoudra promptement la question que je viens lui proposer.

Frère Masseo va demander à frère Élie de venir parler au jeune étranger. Élie se fâche, le renvoie brusquement et refuse de se déranger. La situation était embarrassante pour le frère portier. S'il dit la vérité, le visiteur en sera scandalisé ; s'il dit que frère Élie est absent ou occupé de manière à ne pouvoir se présenter au parloir, il fait un mensonge. Quel parti prendre? Pendant que Masseo réfléchit ainsi, l'étranger frappe de nouveau sans prendre plus de ménagement que la première fois :

— Eh! bien, mon fils, dit le frère, vous oubliez drjà ma recommandation ? Vous frappez aussi fort et aussi longtemps que vous l'avez fait en arrivant î

— Mon frère, je sais que le frère Élie refuse de me parler, dit le jeune homme, allez donc trouver frère François et priez-le d'ordonner à frère Élie de venir sans retard, car je suis pressé.

Masseo se rend dans le bois, parle à François, dont le regard fixé vers le ciel, ne se détourne point, et qui, sans faire le moindre mouvement, lui répond :

— Allez dire à frère Élie que je lui ordonne, en vertu de la sainte obéissance, de parler au jeune voyageur qui désire l'entretenir.

Le frère portier s'empresse de transmettre à Élie Tordre de son supérieur; mais, ce jour-là, frère Élie n'était pas d'humeur facile : il se récrie contre tant d'exigences, et ne pouvant éluder l'ordre qu'il a reçu, il se présente au parloir sans dissimuler sa conlrariété et dit de son ton le plus courroucé au visiteur importun :

DE saint FRANÇOIS D'ASSISE. 205

— One me voulez-vous.' Pourquoi me déranger eto ce

moment?

— Frère, répond l'inconnu, prenez garde ;i l'émotion qui vous agite 1 La colère trouble l'âme et obscurcit l'esprit; elle empêche de discerner la vérité.

— Trêve de discours, reprend Élie, dites-moi ce que vous voulez, et hàtons-nous î

— Ce que je veux, mon frère, le voici, veuillez me répondre à cette question:

Ceux qui font profession de pratiquer la perfection évangélique, peuvent-ils mander de ce qui leur est présenté, ainsi que Jésus-Christ lui-môme le leur conseille? Et lorsqu'ils en ont fait le vœu, quelqu'un peut-il leur prescrire légitimement le contraire?

Frère Élie se redresse fièrement, regarde le questionneur avec un dédain écrasant et lui dit :

— Je sais tout cela et n'ai point de réponse à vous faire. Allez ! reprenez votre chemin !

— J'ignore ce que vous répondriez, reprit le jeune voyageur; mais je sais parfaitement ce que vous devriez répondre.

Cette dernière parole redouble l'irritation de frère Élie ; il se retire, ferme la porte du parloir avec violence, et rentre dans sa cellule en se demandant ce (pie peut être celui qui a osé lui parler ainsi. .Mais réfléchissant aussitôt sur ce qu'il trouvait en lui d'extraordinaire, il craignit de l'avoir scandalisé ; disons qu'il n'eût pas été fâché de savoir ce que signifiait ces derniers mots : « Je sais parfaitement ce que vous devriez répondre. » Frère Élie n'était pas tranquille, sa conscience criait, elle se troublait, il fallait éclaircir ce mystère. Il retourne au parloir, espé;\mt y retrouver encore le personnage inconnu... Celui ci était parti.

Le même jour, à la même heure, frère Bernard de (Juin tavalle venant d'Espagne pour se rendre au chapitre gé-

HisTonœ

lans les Pyrénées en deçà des frontières de France, au bord d'une rivière dont il cherchait le gué.

.ardait de Ions cotés» espérant apercevoir un muletier auquel il aurait demandé de loi faciliter le passage, en lui prêtant nne monture ; mais il ne i jeune homme, voyageant à pied, ci qui, hâ-

tant le pas, s'approcha et lui dit en italien :

— Dieu vou- -ret

Bernard est doocemenl a entendant cette langue

maternelle, toujours si chère à celui qui Tit loin de la patrie. Il r ir le compatriote qui vient de le saluer ment, et dont la modestie et la beauté lui

— D'où Tenez- ne homme? Ini demandent il.

— Je viens du couvent d Sa -Marie-des-An^es^ré-

le bel inconnu ait en contempla»

tion dms le bois, je ne voulais pas le dérang demandé à parle: se de me voir, et

• que sur Tordre du frère François. Il vif mécontt i point voulu

répondre à la question que je lui ai proposée ; il en a eu du : - nrné an parloir, pensant m* j tro

encore, mais il était trop ta parti. Main tenant, bon

arce que Pean est trop profonde, dit frère Bernard, ce serait m'exposer nporte par le courant

— Eh bien ! passons ensemble, bon frère, ajoute le

mystérieux personnage; avec moi, vous navex rien à dre, donnez -moi votre main.

tant, l'un et Fautre se trouvent trans-

— \ Bernard en se proster* moi

DK SAINT I KANCOIS D'ASSISE. 207

— Pourquoi cette question? Mon nom est merveilleux. En prononçani ces dernières paroles, le messager céleste

av;iii disparu.

Cependant François étail rentré au monastère; il avait fa ii appeler frère Êlie, et celui-ci s'étaii présenté sans se douter du motil de cet appel :

— Frère Élie, lui dit le saint fondateur, vous venez de

commettre une faute grave ! Vous venez de repousser et de

Chasser de la maison, un ange envoyé de Dieu pour nous

éclairer et nous instruire. Frère Élie, votre avenir m'épouvante ! .Je crains que votre orgueil ne vous rende indigne de porter jusqu'à la fin l9habit de Frère-Mineur, et que

vous ne méritiez de mourir hors de l'Institut.

Dieu avait fait connaître à François que celui qui demandait à parler à Elie était un messager céleste envoyé pour l'éclairer au sujet de l'abstinence ordonnée par ce livre, contrairement à la règle qu'il avait prescrite.

Bernard de Quintaville, dés son arrivée, peu de jours avant l'ouverture du chapitre général, racontait aux religieux de Motre-Dame-des-Anges, la rencontre de l'envoyé du ciel et les détails qu'il lui avait donnés ; il demandait s'il avait été le tauet d'une illusion, ou si les choses s'étaient

réellement passées ainsi. Frère Élie ne pouvait plus douter de la lumière que François avait reçue à ce sujet ; il se sentait mal à l'aise, sa conscience lui faisait de vif^ et cruels reproches.

Le 26 septembre, le Chapitre tenait sa première assemblée. François recueillit tons les motifs de plainte contre l'administration du vicaire-général et cassa tout ce qu'il avait fait de contraire à l'esprit de l'Institut dans les dl-* verses provinces, l'usage de viande fut rétabli, tout fut rendu à l'état primitif, et frère Élie lut déposé et remplacé pur Pierre de Catane,deuxième disciple d<* notre saint.

François avait pardonné aux Frères-Mineurs de Bologne

208 HISTOIHE

la faute qu'ils avaient commise en acceptant une demeure qu'il appelait un palais, mais il se plaignit vivement de cette infraction au chapitre, parla de la perfection de la pauvreté évangélique de manière à détruire toutes les illusions qu'avaient pu se faire plusieurs religieux sur ce point, renouvela ses recommandations sur le genre de construction des monastères de l'Ordre, et déposa Jean de Stracchia, provincial de Toscane, dont les tendances semblaient s'éloigner de l'esprit de l'Institut et se rapprocher des idées de frère Élie.

La fin du chapitre approchait, François, pressé par un profond sentiment d'humilité, se démit entièrement de la supériorité, dans la dernière assemblée, et abandonna toute l'administration à Pierre de Gatane.

— Je suis désormais mort pour vous, dit-il à ses religieux îéunis. Votre supérieur est Pierre de Gatane, à qui vous et moi devons obéir maintenant.

Et se prosternant aux pieds du nouveau supérieur, il lui promit obéissance en toutes choses, comme au ministre général de l'Ordre. A ce titre de ministre général l'assemblée tout entière se récrie. Nul d'entre les frères ne croit devoir reconnaître d'autre titre que celui de vicaire-général, au frère qui portera la charge de l'Ordre pendant la vie du saint fondateur. Celui-ci était à deux genoux, durant ce débat ; il tenait les mains jointes et le regard élevé vers le ciel; ses larmes coulaient; et, lorsque la conférence fut terminée, il s'écria :

« Mon Seigneur Jésus-Christ, je vous recommande cette famille qui vous appartient, et que vous m'avez confiée jusqu'à présent ; vous savez que mes infirmités ne me permettent plus de la diriger comme par le passé ; je la laisse entre les mains des ministres. S'il arrive que leur négligence, leur scandale ou leur rigueur excessive occasionne la perte de quelques frères, Seigneur, il vous en rendront compte au jour du jugement. »

ni: SAINT PHAXÇ01S D'ASSISE, 209

A partir de ce moment, François ne songea plus qu'à obéir, ne se considéra plus que comme le dernier de ses frères, el ne se mêla plus du gouvernement de sa grande famille, que pour donner à Pierre de Catane les conseils

que celui-ci se faisait un devoir de demander à ses lumières el à sou expérience* Un jour le vicaire-général

voyant des difficultés sans eesse renaissantes pour alimenter le grand nombre de religieux qui venaient à Sainte* Marie-des-Àngés, où les appelaient forcément les affaires

de l'Ordre, pensait qu'il serait prudent de réserver dansée but une partie de l'argent que les novices distribuaient aux pauvres avant de s'engapûr ; mais il ne pouvait prendre sur lui d'introduire un tel changement sans consulter le saint fondateur :

— Mon cher frère, lui répondit François, Dieu nous garde de cette sorte de piétél Elle nous rendrait impies à l'égard de notre règle.

— Que faut-il donc faire alors, pour nourrir nos frères, ajouta Pierre de Catane.

— Dépouillez l'autel de la sainte Vierge, lui dit François. Otez-en tous les ornements que vous y trouverez, disposez-en pour nourrir nos frères, et ayez confiance. Notre-Seigneur vous enverra de quoi rendre à sa mère ce que nous aurons employé pour exercer la charité. Soyez certain que la sainte Vierge nous verra volontiers dépouiller son autel pour nous conformer plus parfaitement à l'Évangile.

François ne se trompait pas : les aumônes arrivèrent en abondance, dès que l'on sut dans la vallée la pénurie de la Portioncule ; l'autel de la très-sainte Vierge retrouva ses ornements, la maison fut largement approvisionnée de vivres, et le saint fondateur put faire valoir une lois déplus, dan l'eausion e son amour et de sa reconnaissance, toutes les richesses de la parfaite pauvreté et toutes les

grâces attachée* à la sainte observance d'une règle donnée

par Notre-Seigneur lui-même. Sa parole était ardente, son

visage animé, &ea expressions brûlantes; tous les religieux

versaient des larmes. L'un d'eux, frère Gésaire de Spire,

savant théologien, lui demanda un entretien particulier,

, après cette pénétrante allocution, et le consulta sur ses dis-

j position * spirituelles. Avant de le quitter, à la fin de ceten-

' tretîen, il lui dit :

— Mon Père, j'ai pris la résolution d'observer exactement, avec la grâce de Dieu, et jusqu'à la mort, la perfection év.ingélique et les règles de l'Institut, selon l'intention de Jésus-Christ. Je vous demande une grâce : s'il arrive pendant ma vie que quelques-uns s'en écartent, ainsi que vous l'avez prédit, accordez-moi dès à présent la permission de me séparer des transgresseurs, et votre bénédiction pour que j'observe la règle jusqu'à latin avec ceux qui partageront mes sentiments.

Transporté de joie, en entendant parler ainsi le saint religieux, François le prend dans ses bras, le presse sur son cœur et lui dit :

— Mon fils, mon très-cher Césaire f ce que vous demandez vous est accordé, non-seulement par moi, mais par Jésus-Christ même !

Et posant sa main droite sur la tète du frère, il ajoute:

— Vota êtes prêtre pour V éternité, selon l'ordre de Melchisédech.

Le saint Patriarche venait de voir en Dieu que ses prédictions seraient littéralement accomplies, et que Jésus- Christ, fidèle dans ses promesses, réservait une inestimable récompense pour l'éternité, à ceux qui persévéraient jusqu'à la fin dans l'observance rigoureuse des règles prescrites par le fondateur.

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