‹ Histoire de Saint François d'AssiseChapitre 13 sur 23 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

Les martyr?. — Ffimand do Bouillon. — rôlie vicalfe-général. — Frêle Jordiani. — Frère Antoine.

Après le chapitre de 1219, saint François d'Assise, on s& le rappelle, avait envoyé en Afrique, dans le Maroc, six de ses religieux ; c'étaient les frères Bérard, Olto ou Othon, Pierre, Ajut, Accurse et Vital. Ce dernier était le supérieur de la petite colonie; mais une maladie Payant retenu en Espagne, il avait ordonné à ses frères de poursuivre leur voyage sans lui, il avait désigné Bérard pour le remplacer dans sa charge, il avait donné sa bénédiction à tous, et il les avait vus s'éloigner en enviant la couronne qu'ils allaient conquérir.

Les cinq missionnaires avaient gagné le Portugal. A Coïmbre, le roi Alphonse II et la reine Uiaca les avaient reçus avec bienveillance, la reine surtout leur témoignait une profonde vénération, elle leur dit un jour :

— Mes bons frères, j'ai beaucoup de confiance dans vos prières, et puisque vous désirez me prouver, dites-vous, votre reconnaissance pour l'appui que je veux donner à votre Institut, en Portugal, je vous prie de m'obtenir la grâce de connaître le temps de ma mort, afin que je puisse me préparer à la mieux recevoir.

— Nous sommes indignes d'obtenir une telle lumière. lui répondit Bérard; toutefois nous la demanderons puisque Votre Altesse le désire de ses pauvres serviteurs.

21^ iiïSTOini:

Peu de jours après, Uraca leur demande s'ils ont obtenu la grâce qu'elle attend par leurs prières.

— Votre Altesse est exaucée, lui répondit le frèreBérard. Voici ce que nous avons appris et que nous venons vous faire connaître de la part de Dieu : nous allons prêcher Jésus-Christ aux infidèles du Maroc ; nous aurons l'honneur d'être mis à mort par les sectateurs de Mahomet ; un prince de votre royale famille recueillera nos restes mortels et vous les enverra ; vous les recevrez avec les plus grands honneurs, vous les placerez dans une église de cette noble cité et après avoir accompli ce pieux, devoir, vous serez appelée à une autre vie.

La reine remercia les missionnaires et leur demanda leur bénédiction ; car ils allaient partir et elle ne devait plus les revoir. Leur prédiction se réalisa de tous points. Le frère du roi Alphonse, l'infant Don Pedro, s'était brouillé avec lui, et avait quitté le royaume pour se soustraire à sa puissance ; il avait pris le commandement des armées du roi du Maroc, et ce fut lui qui protégea les religieux de saint François et les sauva plusieurs fois delà mort ; mais l'intrépidité de ces apôtres leur valut enfin le martyre dont ils étaient altérés, et lorsqu'il fut consommé le 16 janvier 1220, l'infant Don Pedro ramena leurs corps en Espagne et les renvoya en Portugal, après en avoir donné avis à son frère.

Le roi et la reine se portèrent au-devant des précieux restes des martyrs, et ils les reçurent avec la plus grande pompe, et les firent déposer dans l'église du monastère des chanoines réguliers de Sainte-Croix, à Coïmbre. La reine mourut quelques jours après subitement, mais préparée depuis longtemps à ce passage, dont elle voyait approcher le moment avec la plus parfaite sérénité.

Le frère Vital toujours malade à Saragosse, apprit avec joie le triomphe de ses compagnons, et ne tarda pas à les

aller rejoindre au ciel. Quant à notre saint, il était dans la jubilation ; il ne cessait de remercier Dieu d'une telle gloire pour son Ordre, et disait souvent en pleurant de joie :

— Dieu soit béni à jamais ! Maintenant je suis assuré d'avoir eu, par sa grâce, cinq véritables Frères-Mineurs t

Nous avons dit que les restes précieux de ces glo- » rieux martyrs avaient été transportés solennellement à Coïmbre, et déposés dans l'église des chanoines réguliers de Saint-Augustin, du monastère de Sainte-Croix. Parmi ces chanoines, Ton distinguait alors Fernand de Bonillon, aussi éminent par sa science que par ses vertus et l'illustration de sa naissance.

Son père était de la famille des comtes de Bouillon, qui donnèrent un souverain, le célèbre Godefroy, au royaume de Jérusalem ; sa mère était une Tavera, l'un des plus grands noms du Portugal. En 1210, n'ayant encore que quinze ans, Fernand, élevé dans l'innocence et la piété, et voulant conserver Tune et l'autre en se consacrant à Dieu, entra dans TOrdre des chanoines réguliers du monastère de Saint-Vincent, près de Lisbonne. Mais le jeune religieux se voyant exposé à de trop fréquentes vis;tes et à d'incessants témoignages de regret, demanda à son supérieur de l'éloigner de ses amis et de l'envoyer au monastère de Sainte-Croix. Le supérieur y consentit à regret, et Fernand plus calme, plus tranquille à Coïmbre, s'attacha à l'étude avec un succès merveilleux ; ses progrès dans la vie spirituelle n'étaient pas moins rapides et moins admirés.

Les reliques des martyrs du Maroc semblèrent redoubler son zèle et sa ferveur. Il priait fréquemment sur le tombeau de ces religieux qui avaient eu le bonheur de mourir pour Jésus-Christ, et il se relevait, chaque fois, dévoré du plus ardent désir de voler lui aussi à la conquête du martyre.

Bientôt, ce désir devient un besoin de son âme ; il consulte Dieu dans de longues oraisons, et se croyant assuré de sa volonté, il se détermine à quitter les chanoines réguliers. Toutefois, il juge ne devoir rien précipiter, garde son secret et attend le moment de la Providence.

Un jour, deux Frères Mineurs du couvent de Saint- Antoine-d'Olivarez, près de Coïmbre, viennent quêter au i monastère dp %inte-Croix ; Fernand les aperçoit, va les joindre et lem exprime le désir de les entretenir en particulier. Peu de jours après, il demandait à son supérieur la permission de sortir de son Ordre pour entrer dans celui de saint François, qui lui serait une voie ouverte pour courir au martyre, objet de tous ses vœux. Cette permission lui lut accordée après d'assez longues et difficiles négociations, car le savant et fervent religieux était le modèle de tous, et sa perte était grande pour Tordre qu'il abandonnait.

Les Frères-Mineurs vinrent au jour fixé lui donner leur habit dans Téglisede Sainte- Croix, et il se sépara desbons chanoines qui ne purent l'embrasser et lui dire adieu sans répandre des larmes. Un seul s'était raidi pour la circonstance. Lorsque Fernand voulut Fembrasser,il lit un pas en arrière et lui dit sur le ton de l'ironie :

— Allez, allez, mon frère ( Vous comptez sans doute devenir un saint ailleurs?

— Si vous l'apprenez un jour, lui répondit Fernand, je suis sûr que vous en louerez Dieu.

En quittant Sainte-Croix, il se rendit au couvent de Saint-Antoine, et en y entrant, il demanda au supérieur de lui donner le nom du saint sous la protection duquel la Providence le plaçait en le recevant dans l'Ordre des Frères-Mineurs. Le supérieur aussitôt le nomma frère Antoine, et depuis il ne fut plus connu que sous ce nom qu'il devait illustrer à jamais.

frère Antoine n'était entré dans le nouvel Ordre qu'avec là promesse d'être envoyé en Afrique; c'était son unique bui. Il le rappela au supérieur dès son arrivée, et peu de

jours après il s'embarquait pour aller prêcher Jésus-Christ aux musulmans africains. C'était en L220.

Dieu voulait, il est vrai, que frère Antoine exerçât l'apostolat; mais il le destinait à d'autres contrées et ne le laissa

pas dans les pays infidèles. Une maladie retint l'apôtre dans l'inaction durant l'hiver et le força de se rembarquer pour l'Europe dès les premiers jours du printemps de Tannée suivante. L83i. Il devait revenir en Portugal; les

vents contraires le jetèrent sur les côtes de la Sicile; Dieu le voulait en Italie. Au débarquement, il apprend que François va tenir un chapitre qu'il ouvrira le jour do la Pentecôte* et, malgré son extrême faiblesse, il pari

avec frère Philippino, castillan, et se dirige vers Notre-

Dame-des-Anges, ravi de l'occasion qui se présente pour lui, de voir, de connaître le saint fondateur des Frères- Mineurs.

François, en effet, s'était vu dans la nécessité de convoquer un nouveau chapitre; car Pierre de CatalM venait de se démettre d'un fardeau que ses forces ne pouvaient plus soutenir. François s'était éloigné de là Portioneule pour visiter quelques couvents d'Italie, les religieux, du parti de frère Eiie avaient profité de son absence pour renouveler la division, et tandis qu'une partie des frères restaient fidèles à la règle et soumis au vicaire-général, les autres secouaient le joug et méconnaissaient l'autorité chargée de maintenir la parfaite observance. Pierre de Gatane avait écrit à saint François, avait reçu ses avis, les avait suivis littéralement sans le moindre succès, et, convaincu que les efforts d'un autre de ses frères ne seraient pas frappés de la même Stérilité, il avait Supplié François de le décharger du Gouvernement.

Le saint patriarche accourut à la Portioncule, reçut sa démission et conjura Notre-Seigneur de lui désigner celui qui devait être choisi à sa place. Notre-Seigneur lui ordonna de remettre la charge à frère Élie, malgré l'esprit de relâchement qui avait forcé de le déposer quelques mois auparavant. Il suffisait à notre saint que la volonté divine lui fui connue. Il la communiqua à quelques-uns de ses religieux et au chapitre de la Pentecôte, il nomma frère Élie vicaire-général.

Certes, s'il fut jamais pour François une circonstance dans laquelle la volonté de Dieu lui parut d'un douloureux et difficile accomplissement, ce dut être celle-ci ! Il n'en témoigna rien, néanmoins; il obéit sans laisser paraître la moindre émotion. La nomination proclamée, François s'assit humblement aux pieds de frère Élie, et ses souffrances ne lui laissant pas la force de se faire entendre, il fit passer à ses frères, par le vicaire-général, tout ce qu'il désirait leur communiquer. A la fin de la dernière assemblée, il tira à lui la tunique d'Élie ; celui-ci ayant prêté l'oreille,le saint patriarche lui parla pendant quelques instants et frère Élie s'adressant ensuite aux religieux leur dit :

— Mes frères, voici ce que dit le Frère, — on l'appelait souvent ainsi, le désignant comme frère par excellence : — Il y a un pays, l'Allemagne, dont tous les habitants sont chrétiens et pieux ; vous les voyez traverser notre pays, à l'ardeur du soleil, portant de longs bâtons et de larges bottes, en chantant les louanges de Dieu et des saints ; ils vont ainsi visiter les lieux de dévotion. J'ai envoyé de nos frères chez eux, et on les a maltraités, aussi je n'oblige personne à y aller. Mais si quelques-uns d'entre vous se sentent assez de zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, pour entreprendre ce voyage, je leur promets un mérite d'obéissance plus grand encore que s'ils allaient outre mer.

Quatre-vingts frères se présentèrent aussitôt pour ces missions qui pouvaient leur procurer la palme du martyre. Le frère Césaire leur fut donné pour supérieur provincial. Il pouvait leur être d'autant plus utile, comme

chef, qu'il était Allemand ; c'était un prêtre de Spire, dont les prédications de frère Élie avaient déterminé la vocation religieuse, et qui jouissait dans son pays d'une réputation de savoir et d'éloquence sur laquelle on fondait de justes espérances pour la colonie apostolique. Les supérieurs chargèrent le frère Césaire de choisir dans les quatrevingts religieux, qui s'étaient offerts, ceux qu'il jugeait le plus propres à la mission d'Allemagne. Il en choisit vingt-sept seulement, dont plusieurs étaient Allemands ou Hongrois ; douze étaient prêtres et prédicateurs distingués ; les autres laïques. On engageait frère Césaire à adjoindre à ces derniers le bon frère Jordani ; il suit ce conseil, appelle le naïf religieux et lui dit, croyant le charmer :

— Mon frère, je vous emmènerai aussi 1 Remerciez Dieu d'être appelé à une telle mission.

— Moi, mon frère? s'écrie Jordani. Mais je ne demande pas du tout à vous suivre ! Si je me suis levé en même temps que les autres, c'était pour embrasser les frères qui allaient chercher le martyre. J'aurais une telle peur de perdre la foi si j'étais exposé à la cruauté des Allemands ou aux artifices des hérétiques, que je demande tous les jours à Dieu de me préserver des uns et des autres ! Je n'irai donc pas au-devant d'eux, certainement.

— Comment t mon cher frère, reprend Césaire, vous ne comptez donc pas sur la grâce de Dieu ?

— J'y compte pour me préserver des Allemands et des hérétiques, et je n'y compterais plus si j'allais me livrer aux mains de ces mécréants.

— Vous aimez Notre-Seigneur, mon bon frère, et vous

ne voulez pas mourir pour lui?

— J'aurais peur de ne pas mourir au contraire ! dit vivement Jordani. Si j'étais sûr de tenir ferme et de conserver la toi, j irais mourir avec vous, mais étant incertain, je

et pourtant j'envie votre sort.

Frère Gésaire avertit le vicaire-général de ce refus, celui-ci l'ait appeler le timide Jordani et lui dit avec autorité :

— Mon frère, je vous ordonne en vertu de la sainte obéissauce,de vous décider absolument à aller en Allemagne ou à n'y point aller.

Jordani, plus embarrassé que jamais va trouver un des frères qui déjà avait été envoyé en Allemagne et y avait beaucoup souffert. Il lui exposa la situation :

— Si je me décide à rester maintenant que le vicairegénéral s'est ainsi prononcé, lui dit-il, j'aurai à me reprocher d'avoir agi d'après ma propre volonté et d'avoir perdu lapins belle couronne! Si je me décide à partir... mais, non, je ne puis me résoudre à affronter les cruels dangers qui attendent nos frères. Je venais vous consulter et voilà que ma peur redouble ! Non ! non)

— Je vais vous donner un conseil, mon frère, lui dit ce religieux. Allez chez le vicaire-général, dites-lui que vous ne voulez ni partir pour l'Allemagne, ni rester ici : mais que vous ferez tout ce qu'il vous ordonnera. Je vous promets que cette démarche faite, vous trouverez la paix. Ce qui vous trouble est votre volonté propre, embarrassée de sa liberté. Que votre supérieur vous en délivre, et vous ne craindrez plus ni Allemands, ni hérétiques, ni la perte de la foi, ni le martyre.

Frère Jordani, heureux de ce trait de lumière, court à la cellule de on supérieur :

— Décidément, mon frère, lui dit-il, je ne veux ni aller me faire martyriser en Allemagne, ni rester ici, mais je suis prêt h faire tout ce que vous m'ordonnerez.

saint fiunt.ois d'assise. SM8

— Parte/ avec frère Césaire, lui dit Élie; je vous l'or- (1 mie en vertu de la sainte obéissance.

Le bon frère oublie au même instanl toutes ses lerr urs, il pari gaiement, va travailler avec ardeur au milieu des iciribles Allemand» et des langareui hérétiques, qui tant de lois avaient doublé son sommeil, et tait un imm bien sans rencontrer l'apparence même du martyre si redouté, avant que l'obéissance ne l'eût rendu désirable.

> Le chapitre était terminé, chacun recevait sa nouvelle destination et partait avec le provincial qui l'avait demandé lorsque, un frère, que nul provincial ne connaissait et dont on ne s'occupait point, s'approche du frère Gratien et lui dit du ton le plus humble :

— Mon très cher frère, voulez-vous me permettre d'aller dans votre province de Bologne pour y être formé à la discipline régulière par votre expérience et votre charité?

— Mais vous paraissez bien faible, mon frère, dit Gratien.

— J'ai été très malade en Afrique, répond le jeune religieux ; mais la solitude achèvera de rétablir ma santé.

Gratien demande alors de prendre frère Antoine et son compagnon Philippino, et les emmène sans se douter du trésor qu'il vient de rencontrer. Philippino fut envoyé à Gita-di-Castello, pnis à Golombario, où il mourut en odeur de sainteté. Antoine, ne désirant pour le moment que U solitude, obtint du provincial la permission de rester à l'ermitage du Mont-Saint-Paul près de Bologne*

Un religieux s'était creusé dans le roc une cellule entièrement séparée des autres : Antoine la considérai! une sorte d'envie, et laissait entrevoir combien il serait heureux de l'habiter. Le frère qui l'occupait la lui céda avec empressement, et le noble fils des Bouillon el des lavera s'y relira avec joie. Là, tant que l'obéissance ne

l'appelait pas ailleurs, il passait de longues heures dans la contemplation, il se nourrissait seulement de pain et d'eau, .il macérait son corps, il cherchait à se dédommager du martyre que Dieu lui avait refusé. Son provincial avait appris son origine par le frère Philippino; mais tous les autres l'ignoraient, et l'humble frère Antoine s'efforçait de la cacher sous les apparences de la simplicité la plus commune. Il dérobait avec le même soin, à la connaissance de ses frères, la science qu'il avait acquise par ses grandes études et les lumières merveilleuses que Dieu lui prodiguait dans Foraison ; ce qu'il ne pouvait dissimuler, c'était les vertus éminentes que chacun admirait en lui.

Le Tiers-Ordre. — Luchesio et Bona-Dona. — Pauvres-Dames de Florence. — Lettre de sœur Agnès.

Saint François d'Assise ayant repris un peu de force, après la tenue du chapitre, recommença à prêcher la pénitence dans rOmbrie et dans la Toscane. A son approche, les populations accouraient en masse et ne pouvaient plus se résoudre à s'éloigner de lui. Jamais l'empressement ne s'était montré aussi vif autour du saint de l'Italie. François ne marchait plus qu'au milieu d'une foule altentive et recueillie, qui le suivait avec amour et vénération, et sa parole était accompagnée d'une grâce si puissante sur les âmes, que tous ses auditeurs voulaient quitter le monde et servir Dieu dans la vie religieuse.

Presque effrayé d'un tel su, ces, l'apôtre s'efforçait de calmer cet excès d'exaltation, et n'y parvenait qu'en promettant à ceux qui se trouvaient engagés dans les liens du mariage ou de la famille, une règle au moyen de laquelle ils pourraient vivre dans le monde aussi parfaitement que

des religieux, sans cesser de remplir les devoirs de leurs diverses positions.

Aussitôt, le bruit se répand dans tontes les villes de la Toscane, que le sainl patriarche va fonder un Ordre pour les séculiers, et chacun se prépare à mériter son admission dans cet Ordre nouveau, dont le nom même est encore inconnu ; il suffit à tous que François l'institue. Florence n'attend pas son arrivée pour construire un monastère destiné aux femmes qui voudront suivre la règle si austère des Pauvres-Dames de Saint-Damien dont sainte Claire était la première abbesse, et, lorsque le saint parait dans la ville et fait entendre sur la place publique sa parole toujours prodigieuse par sa Fertilité, il voit surgir une multitude de vocations religieuses. Hommes et femmes sollicitent le cloître. Il examine avec soin ces vocations, en reconnaît un grand nombre venues du ciel et les admet, soit dans l'Ordre des Frères-Mineurs, soit dans celui des Pauvres-Dames ; il promet aux autres celui qu'il prépare pour les séculiers.

L'impatience était grande pour toutes ces âmes altérées de la perfection dans le service de Dieu ; elles pressaient l'apôtre de répondre à leurs ardents désirs, et il ne le pouvait qu'après avoir élaboré, sous le regard divin, la règle qu'il devait leur prescrire. En attendant, il réunit tous ces fidèles en deux congrégations, Tune pour les hommes, l'autre pour les femmes : il leur indiqua les exercices de : iété qu'ils devaient faire, leur recommanda la pratique de toutes les œuvres de miséricorde, donna un chef à chacune et s'éloigna de Florence pour porter ailleurs la parole du salut.

Les congrégations qu'il venait d'établir devaient être bénies du ciel comme tout ce que François entreprenait pour la gloire de Dieu. Un ancien historien toscan assure qu'elles rappelaient les assemblées des chrétiens de la pri-

mitive Église; c'est-à-dire que tous ces fidèles n'avaient qu'un cœur et qu'une âme, que leur vie était exemplaire, qu'ils se dévouaient sans cesse pour les pauvres, les malades et les prisonniers, que leurs aumônes étaient si abondantes qu'en très peu de temps elles suffirent à fonder et à doter un hospice pour la vieillesse.

Notre saint, en quittant Florence, alla prêcher à Gagiano près de Poggi-Bonzi, et y rencontra un marchand de sa connaissance, qui, nouvellement converti, vivait très chrétiennement, a;nsi que sa femme, mais désirait servir Dieu plus parfaitement encore. Luchesio, ainsi se nommait ce marchand, consulta François et le pria de le guider dans cette voie :

— Attendez encore, lui répondit le saint ; je pense à instituer un Ordre dans lequel les personnes mariées pourront être admises et vivre dans le monde comme des religieux. Je crois que vous feriez sagement d'y entrer avec votre compagne.

Luchesio et Bona-Dona, sa femme, acceptèrent avec joie la proposition de François, et se jetèrent à ses pieds en ie conjurant de leur donner un règlement de vie, en attendant l'exécution du plan qu'il méditait. Le saint patriarche ne put résister à ce désir. Il leur fit adopter un vêtement de l'étoffe la plus modeste, de forme très simple, et de couleur grise; un cordon à plusieurs nœuds leur servait de ceinture.

Dans le moyen âge, la ceinture était une sorte de parure indispensable, dont chacun proportionnait à sa position :a qualité et les ornements. Elle «'tait d'étoffe plus ou moins belle, les broderies en étaient plus ou moins riches ou éclatantes; les princes y mêlaient les pierreries à l'or, à l'argent et à la soie; les veuves la portaient en laine noire à plusieurs nœuds. François d( n iait aux Frères de la Pénitence la cordelière de lia avec des nœuds à distance.

DE SAINT ThANÇOIS D'ASSISE. ?23

Quelques mois après, il enrôlàïl dans POrdre < annoncé pour les séculiers, toàa les Bcftlei q i; laîent dans les conditions exigées! L'àfflùi aeefal Tous les membres 'les congrégations établies i

premiers inscrits, la foule suivit, et partout où la pa de Papôtre se faisait entendre, le nombre des frèi Pénitence devenait prodigieux.

François ayant fondé déjà deux Ordres religieux, les lineurs et les Pauvres-Dames, Troisième Ordre ou Frères de la Pénitence, On lui donna depuis celui 4e Tierçaires ou Tiers-Ordre de saint Fran-

. On sait combien il se répandit dans tous catholiques, et avec quel empressement les c , les

évoques, les princes, les souverains même s'enrôle ent cette sainte bannière.

Pour être admis dans le Tiers-Ordre, l'institua la pureté de la foi romaine, la restitution des

•ut acquis, la réconciliation sincère avec le procl l'observation exacte des lois de Dieu et de de la règle. Les femmes mariées n'étaient re l'autorisation de leurs maris. Du reste, la règle du Ti rs- Ordre n'obligeait point sous peine de péché.

Le vêtement devait être uniforme et pauvre; le ; était interdit dans l'ameublement, en proportion de la position sociale de chacun. Les plaisirs du théâtre, les festins, les divertissements trop mondains étaient défendus. La vie humble, mortifiée et sanctifiée par la prière et les bonnes œuvres, était la seule convenable aux aux sœurs de la Pénitence. Chacun devail ment afin de prévenir toute discussion, tout" Inimî les héritiers. Ils ne devaient jamais porter d'an; sives, à moinî que ce ne fût pour la défense de PI pour celle de la patrie.

Bientôt, une irrésistible vocation à vivre entièrement se-

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parés du monde entraîna un grand nombre de membres; les frères ou les sœurs de la Pénitence se réunissaient en communauté et donnaient de si grands exemples de sainteté qu'il devint nécessaire de diviser le Tiers-Ordre en régulier et en séculier. Il fut permis au premier d'adopter la clôture et les vœux de religieux ; le dernier, toujours maintenu par les Souverains-Pontifes, a reçu quelques modifications, suivant les exigences des temps ou des lieux. L'un et l'autre ont donné plusieurs saints à l'Église.

Luchesio et sa femme avaient été les premiers à recevoir l'habit du Tiers-Ordre, et des grâces abondantes avaient été le prix de leur saint empressement à le solliciter des mains de François; ils faisaient d'admirables progrès dans la piété et dans la vertu, ils étaient les modèles du bourg de Gagiano. Toutefois, Bona-Dona se plaignait souvent de la générosité de son mari, et l'engageait à restreindre des aumônes qu'elle trouvait exagérées relativement à sa fortune. Mais Luchesio ne savait pas refuser ce qui lui était demandé pour l'amour de Dieu.

Un jour, plusieurs mendiants s'étant succédé sans être refusés, la provision de pain se trouve épuisée dans la maison du charitable marchand, et sa femme lui fait de nouveaux et vifs reproches sur son excessive prodigalité Luchesio accepte ces reproches et n'y répond que par de douces et pieuses paroles, sans nul effet sur l'esprit prévoyant de sa femme. Bientôt après, un nouveau mendiant se présente et demande un morceau de pain pour l'amour d e Dieu. Luchesio, sachant que le pain manque, dit à Bona-Dona:

— Donnez quelque chose à ce pauvre homme! il a faim î

— Et que puis-je lui donner, répond-elle, quand vous

DE SAINT P.1ANÇ0I9 d'assise. K5

avez tout épuisé dans la maison? le n'ai rien; qu'il aille chercher ailleurs !

— Bona-Dona, reprend le marchand, voyez s'il n'y

aurait pas un peu de pain: regardez-y.

— En vérité, s'écrie sa femme, les jeûnes et les veill( s

(mu endommagé votre cerveau ! Le pain ne peut venir

tout seul, et ni vous ni moi n'avons été en chercher que je sache, depuis que viks pauvres ont tout emporté.

— Bona-Dona, lui dit Luchesio avec la plus grande douceur, vous oubliez la puissance et la bonté de Celui qui rassasia plusieurs milliers de personnes avec quelques pains et quelques poissons. Sa puissance et sa bonté sont aujourd'hui ce qu'elles étaient alors. Regardez dans la huche où vous mettez la provision de pain, et regardez-y avec confiance en Celui pour qui nous aimons les pauvres et pour qui nous voudrions les soulager tous.

Bona-Dona se sent adoucie et calmée : elle connaît la vivacité de toi de son mari et ne s'étonnerait pas que Dieu fit un miracle à sa prière. Elle cède donc à ces instances, et que voit-elle? La huche est aussi pleine de pain frais, que si l'on avait pétri la veille dans la maison, ainsi qu'on le faisait à certains jours I Bona-Dona tombe à genoux devant ce miracle, elle fond en larmes, elle demande pardon à son mari de son emportement, et celui-ci se contente de lui répondre avec son calme et sa douceur ordinaires :

— Cela prouve que l'aumône faite pour l'amour de Dieu enrichit plus qu'elle n'appauvrit.

« Dès ce moment, dit le père Ghalippe, elle n'eut plus besoin d'être exhortée aux œuvres de miséricorde, le mari et la femme s'y portaient avec émulation et s'y employèrent jusqu'à la mort, qui arriva en un même jour. »

Le monastère des Pauvres- Dames, à Florence, comptait déjà une communauté nombreuse et fervente, et demandait instamment au saint patriarche de lui donner pour abbesse une religieuse de Saint-Damien. Les deux monastères suivant la même règle et devant leur existence au môme fondateur, seraient plus sûrement animés du même sentiment et vivraient de la même vie.

François, après en avoir conféré avec le cardinal Ugolini, désigna sœur Agnès et la sépara de sa bien-aimée Clara, de sa sœur Béatrix, de sa mère Ortolana, de toutes les vierges réunies sous la direction de sainte Glaire, et qu'elle chérissait comme autant de sœurs. Agnès n'eut pas la pensée de résister un seul instant ; mais le sacrifice fut bien douloureux; nous pouvons l'apprécier par l'expression de regret qu'elle adressait peu après à sa sœur Clara, et que l'histoire nous a conservée. La voici telle que M. Chavin de Malan la reproduit * :

« A sa mère vénérable, à sa maîtresse dans le Christ, la bien-aimée Clara, et à toute sa communauté ; Agnès, très-humble servante de Jésus.

« La condition des choses créées est de ne jamais demeurer dans le même état; aussi, lorsqu'on se croit dans le bonheur, on est plongé dans un abîme de maux. Sache/ donc, ma mère, qu'il y a au fond de mon cœur une grande tribulation et une immense tristesse : combien je souffre d'être séparée de vous ! de vous, auprès de qui j'espérais vivre et mourir ! ce malheur a commencé, je ne sais quand il finira; il est une de ces choses qui se déroulent sans cesse et dont on ne voit pas le bout; il est connue une grande ombre qui croit indélj.ninient sans

Il Traduite, de l'ancien historien Wadding.

décliner; il est nomme un poids sut taon âme, et j puis récarier. Je croyais que ceux qui sont n ciel par la même foi et la même conversion avoir sur la terre le même vie et la même mort; même tombeau devrai! renfermer le m n même nature; mais j'ai été trompée; je suis a née, et mon àme déborde de tristes

« 0 mes sœurs très-douces, avez pitié de avec moi, et pi iez Dieu de ne pas vous faire Comprenez qu'il n'est pas de douleur semblabl douleur : une douleur qui me crucifie sans une

langueur qui toujours me torture, une ardeur qui toujours me dévore. Les afflictions me p utes parts; de grâce I aidez-moi par vos pieuses pri res, qu e Dieu me donne la force de les supporter. 0 ma n que ferais-je? que dirais-je? Moi, qui nV revoir ni vous ni mes sœurs t oh! si je pouvais e ma pensée selon mon désir ! oh ! si je pouvais e\ devant vous, dans cette lettre, ma longue douleur I cœur est brûlé intérieurement par le feu de l'affliction. Je gémis et je pleure. Je cherche une consolation, trouve pas. J'enfante douleur sur douleur; j sous le poi Is de la pensée que je ne vous reverrai Personne ici ne pourrait comprendre ma peine.

« Une seule chose me console, et vous pouvez vous en réjouir avec moi, c'est la parfaite union qui lans

notre communauté. On m'y a reçue avec un grau l j; et une grande joie; on m'y a promis obéissance av ;c pect et dévouement. Toutes se recommandent à ; vous. Pensez à nous et regardez-les ainsi que des filles et des sœurs, qui toujours seront sincèrement disposées à recevoir vos avis, à exécuter vos i

« Le Seigneur Pape a acquiescé à mes désirs r ment à l'affaire particulière que vous savez. Pri .. frère

Élie, de ma part, de nous visiter et de nous consoler plus souvent. Adieu. »

La douleur d'Agnès la trompait. Les deux sœurs devaient se revoir encore en ce monde ; mais ce ne devait être qu'au moment où sainte Claire, heureuse de voir se rompre les liens qui retenaient son àme captive ici- bas, allait prendre son essor vers le ciel.

— Agnès, pourquoi pleures-tu ? disait-elle à sa sœur désolée. Puisqu'il plaît à Dieu que je parte, demeure joyeuse ici, en attendant le jour où nous serons réunies pour ne plus nous séparer; car je t'assure que tu viendras bientôt me rejoindre.

Et au frère Reinaldus, qui l'encourageait à souffrir avec patience, sainte Claire répondait :

— Frère très-cher, depuis que j'ai connu la grâce de mon Dieu, par son serviteur saint François, nulle peine ne m'a été amère, nulle pénitence ne m'a été difficile, nulle maladie ne m'a été fâcheuse.

Indulgence de la Portioncule. — Voleurs du Mont-Casale.

Au mois d'octobre de la môme année, 1221, François était de retour à Notre-Dame-des-Anges. 11 remerciait Dieu du bien que sa dernière mission venait de produire dans les âmes; mais il était douloureusement affligé à la pensée de la multitude de pécheurs qui ne ressaient d'offenser la Majesté divine, et qu'il aurait voulu sauver au prix de sa vie.

Une nuit, pendant qu'il répandait des larmes am(TC3 'if l'ingratitude et l'aveuglement des pauvres pécheurs, un ange se présenta devant lui et lui dit :

— Franrois, allez à l'église : Jésus-Christ et sa sainte Mère vous appellent et vous attendent.

Il se rend à L'église au même instant, et se trouve ébloui par la gloire qui la remplit. U se prosterue, il adore, il est dans un inexprimable ravissement. Jésus- Christ est là, en eiïet ; il y est visiblement, la très-sainte Vierge est près de lui, une lumière éclatante les environne, les anges les entourent dans l'altitude de Fadoration, de l'empressement et de l'amour. Une voix se fait entendre, le cœur de notre saint ne peut la méconnaître) c'est la voix divine :

— François, dit Notre-Seigneur, toi et les tiens avez un grand zèle pour le salut des âmes ; il t'est donc permis de demander une grâce en leur faveur, pour la gloire de mon nom.

— Notre Père très-saint,dit François, je supplie votre infinie bonté, quoique je ne sois qu'un misérable pécheur, d'accorder aux hommes que tous ceux qui visiteront cette église reçoivent une indulgence plénière de tous leurs péchés, après s'en être confessés aux prêtres ; et je prie la bienheureuse Vierge votre Mère, l'avocate du genre humain, d'intercéder pour m'obtenir cette grâce.

Marie porte sur son divin Fils un long regard d'amour, et aussitôt, le Fils qui ne se refusa jamais aux désirs de sa Mère, dit à François :

— Ce que tu demandes est grand ; et tu recevras néanmoins des faveurs plus grandes encore. Je t'accorde celleci, mais tu dois aller la demander à celui qui est établi mon vicaire sur la terre, et à qui j'ai donné le pouvoir de lier et de délier.

Les cellules des religieux entouraient l'église, et la ferveur était si grande au couvent de la Portioncule, que les frères passaient en oraison la plus grande partie de la nuit. Tous entendirent les paroles que nous venons de

rapporter, tous virent l'église remplie d'une éblouissante lumière, tous purent contempler les anges qui entouraient Noire-Seigneur et sa très-sainte Mère, et tous en rendirent témoignage.

Le lendemain, chacun s'empressait de parler au eaint patriarche de cette grande merveille ; mais François leur imposait silence et leur défendait de la faire connaître à ceux qui l'ignoraient. Le pape Honorius III était en ce moment à Pérouse ; notre saint, prenant avec lui Masseo de Marignan, s'achemina sans délai vers cette ville, pressé de solliciter du pape la ratification de la faveur que Jésus-Christ lui-même venait de lui accorder.

Il désirait que cette indulgence pût être facilement obtenue afin de procurer le salut du plus grand nombre de pécheurs. L'usage était alors de n'accorder des indulgences qu'à la condition d'une offrande destinée aux frais des guerres de la Terre-Sainte, ou à la réparation des églises d'Italie, dont la plupart tombaient en ruines.

Arrivé à Pérouse, François se présente devant le Souverain-Pontife et lui dit :

— Très-Saint-Père, il y a quelques années, je réparai une église de votre domaine : je vous supplie d'accorder à ce sanctuaire une indulgence entièrement libre et sans condition d'aucune offrande.

— Vous demandez une chose impossible, répondit le pape, et que je ne puis raisonnablement vous accorder. Il est juste que celui qui tient à gagner une indulgence fasse au moins une œuvre de charité pour l'obtenir. Pour combien d'années me demandez-vous une telle indulgence ?

— Très-Saint-Père, qu'il plaise à Votre Sainteté me donner des âmes bien plus que des années !

— Et de quelle manière voulez- vous que je vous donne ces âmes î

DE SAINT l'liANCOIs D'ASSISE. 231

— S :; ni -Père, je souhaite ardemment que, sous le bon plaisir d Votre Sainteté, ceux, qui entreront dans l'église de 8ainte-Marie-des-Ànges, contrits, confesses et afa par un prêtre, reçoivent Une entière rémission de leurs péchés pour ee monde et pour l'autre, depuis leur baptruie jusqu'au moment où ils y entreront.

Le pape adressant alors à François, sans le savoir, les mêmes paroles que Notre-Seigneur lui avait adressées, lui dit:

— François, ce que vous demandez est r/rand; la Cour romaine n'a pas coutume d'accorder semblable indulgence.

-— Tiès-Saint-Père, reprit le saint, je ne vous la demande pas de moi-même, c'est Jésus-Christ qui m'a envoyé : je viens de sa part.

Et le pape qui connaissait la sainteté de François et les miracles par lesquels Dieu se plaisait à la ma ni l'ester chaque jour, le nape lui dit:

— Je veux bien nue vous l'ayez, frère François. Je veux bien que vous l'ayez; oui, je veux bien que vous l'ayez.

Plusieurs cardinaux étaient présents et entendirent ces paroles du Souverain-Pontife; ils s'en alarmèrent et lui firent observer qu'en accordant une telle indulgence, il nuisait à celles de la Terre-Sainte et à eelles du tombeau des Saints-Apôtres, qui ne seraient plus recherchées, ce qui détruirait la dévotion à ces saints lieux.

— Sa concession est faite, répondit le pape, nous ne la révoquerons pas ; nous pouvons la modifier seulement.

Et rappelant François qui s'éloignait, il ajouta :

— Noms vous accordons l'indulgence que vous demandez, pour tous les ans, à perpétuité ; mais seulement pendant un jour naturel, depuis un soir, y comprenant la nuit jusqu'au soir du lendemain.

François s'inclina profondément et se retirait lorsque le pape s'écria :

— Homme simple! Où allez-vous? Quelle assurance avez-vous de ce que vous venez d'obtenir ?

— Saint-Père, répondit-il, la parole de Votre Sainteté me suffit. Si cette indulgence est l'œuvre de Dieu, luimême la manifestera. Que Jésus-Christ, sa sainte Mère et les anges soient à cet égard notaire, papier et témoins ; je ne demande pas d'acte plus authentique.

Cette confiance si naïve dans la parole qu'il savait réelelement avoir entendue de Jésus-Christ lui-même, toucha le Souverain-Pontife et les prélats de son conseil. On savait que François ne se faisait point d'illusion, que ce qu'il disait avoir vu et entendu ne pouvait être un jeu de son imagination, ni une tromperie du démon ; la sainteté de sa vie, sa profonde humilité, ses nombreux miracles, ne laissaient pas douter de ses fréquentes communications avec le ciel.

Heureux de la promesse du pape, et bien certain que Dieu achèverait son œuvre, notre saint reprit la route d'Assise avec le frère Masseo de Marignan. Au village de Colle, il s'arrêta pour prendre un repos nécessaire à ses souffrances et à la faiblesse de sa constitution ; car les longues marches lui étaient toujours très-pénibles. Le village de Colle possédait un hôpital destiné aux lépreux, ce qui détermina le saint à le choisir pour se remettre de sa fatigue et reprendre la mesure de forces nécessaires au reste du voyage. Il y passa la nuit et s'accorda un court sommeil. A son réveil, il appela son compagnon :

— Frère Masseo, lui dit-il, je puis vous assurer une chose qui me cause une grande joie; c'est que l'indulgence que le vicaire de Jésus-Christ vient de m'accorder est confirmée au ciel.

Le jour où cette indulgence pourrait être gagnée n'était pas déterminé, mais François était assuré de la volonté divine, il venait d'avoir une seconde révélation confirmant

la première, il n'en demandait pas davantage po-ir le moment et laissait à la Providence le soin de compléter l'œuvre de miséricorde qu'il avait sollicitée. En attendant, il continuerait à prier et à faire pénitence pour les pauvres

pécheurs dont le saint lui était si Hier. Il avait coutume de dire: Rien n'est préférable au salut des âmes, el il aurait donné mille fois sa vie, s'il avait pu, pour assurer la conversion de celles qui vivaient dans l'oubli de Dieu et de l'éternité d'une autre vie.

On raconte que se trouvant un jour au couvent du Mont- Casale, le frère Àngelo, supérieur, lui dit :

— Mon Père, il y a ici, dans notre voisinage, trois voleurs qui ne cessent de dévaster le pays ; et non contents de faire le plus grand mal aux pauvres paysans, ils nous enlèvent jusqu'au pain de la quête.

— Mon frère, répondit François, si vous suivez le conseil que je vais vous donner, j'ai confiance dans le Seigneur que vous gagnerez leurs âmes.

— Je suis prêt à vois obéir en toutes choses, avec la grâce de Dieu, mon très-cher Père, lui dit le gardien.

— Eh bien î reprit le saint fondateur, ces voleurs, tout voleurs qu'ils sont, n'en sont pas moins nos frères : allez les trouver. Portez-leur du pain et du vin, et ce que vous avez de meilleur; étendez à terre un linge bien propre et bien blanc, et, de votre voix la plus douce, de votre ton le plus cordial, invitez-les à manger. Pendant qu'ils prendront cette petite réfection, dites-leur de bonnes et pieuses paroles, vous et votre compagnon ; parlez-leur de la manière la plus insinuante et la plus persuasive, et priez-les humblement de vous promettre qu'ils ne feront plus de tort à personne. S'ils vous le promettent, retournez le lendemain leur porter quelque chose à manger, avec votre meilleur pain et votre meilleur vin, en leur disant que vous leur apportez cela comme à des frères et à des amis

qui vous ont accord*'» ce que vous désiriez d'eux. Si vous v agissez ainsi une troisième fois, ayez confiance, Dieu les éclairera, les touchera et les ramènera au bien et à la vertu.

Le gardien suivit exactement ce conseil : les trois voleurs se convertirent, devinrent les amis dévoués des bons religieux, et bientôt, vivement frappés de leurs vertus, et profondément touchés de la grâce, ils consacrèrent leur vie à la pénitence la plus rigoureuse. L'un prit l'habit de saint François, le second entra dans un autre Ordre, et le troisième vécut saintement dans la solitude jusqu'à sa mort.

Claire à Notre-Dame-des-Anges. — L'incendie. — Préférence d'Élie.

Au xme siècle, les religieuses des Ordres les plus sévères n'étaient point tenues à une clôture rigoureuse et absolue ; il leur suffisait de l'autorisation de leur supérieur particulier, pour sortir de leur monastère en toute régularité. Plus tard seulement, la clôture devint obligatoire et perpétuelle, et chaque religieuse, au jour de sa profession, dut s'engager par vœu à la garder jusqu'à la mort.

Les Pauvres-Dames, instituées par saint François d'Assise, n'étaient donc pas assujetties à la clôture absolue, et la sainte abbesse de Saint-Damien éprouvait un ardent désir de revoir l'église de Notre-Dame-des-Anges, où elle :ivait eu le bonheur de se consacrer à Dieu pour toujours, par le ministère de saint François. Toutefois, ele ne pouvait avoir cette consolation qu'avec sa permission, et notre saint la lui refusait ; Glaire insistait et lui faisait renouveler sa prière par les Frères-Mineurs chargés (Je la direction du monastère. François refusait toujours. L'un de ses religieux lui dit enfin, en présence de plusieurs frères :

DK saint fuan<;ois d'assisi .

— Père, il nous sembla que vous liiez envers notre sœur Clara d'une trop grande rigueur. Cette A

chérie de Dieu, sa sainteté ne peut être mise eu dou eVst VOUI qui l'avez consacrée à Jésus-Christ, c'est à votre voix qu'elle a tout quitté; elle est votre (ille spirituelle, pour quoi vous refuser à satisfaire son désir, bien légitime, assurément, de revoir le sanctuaire où elle s'est dépouillée de la livrée du monde pour se revêtir de celle de Jésut» Christ ?

— Votre avis est donc, dit François, que je devrais lui accorder cette consolation?

— Oui, Père, — lui répondirent à la fois tous les religieux présents, qu'il avait interrogée du regard, — notre sœur Clara le mérite.

— Alors j'y consens, reprit notre saint; et afin dé donner à cette chère sœur une satisfaction plus complète, nous lui lirons prendre ici un petit repas que nous partagerons avec elle au nom du Seigneur,

Le jour de cette fête de famille ayant été fixé, aussitôt deux Frères-Mineurs sont députés par le saint patriarche pour en porter la nouvelle à Saint-Damien. La sainte abbesse s'empressa de la communiquer à ses tilles; mais les élans de <a pieuse joie ne trouvent nul écho dans les cœurs; un nuage de tristesse voile subitement tous les visages, et des larmes s échappent de tous les yeux. Claire s'en étonne et veut connaître les motifs de cette doule ; elle interroge l'une de ses premières compagnes; celle-ci porte sur elle un regard attendri et lui répond :

— Ah! douce Mère! avez-vous donc oublié que notre Père François tous a dit souvent : « Tenez-vous toujc - « prête, ma sœur, car il peut se faire que vous soyez enu voyée dans un autre monastère, si votre direction y est « jugée nécessaire. » Et vous, ma Mère, n'avez-vous pas toujours témoigné que vous étiez disposée à quitter Saint-

Damien au premier signal, et n'avez-vous pas dit chaque fois à notre Père François : « Père, je suis prête à me rendre partout où l'obéissance m'enverra. » Or, ne pourrait-il se faire que vous ne rentriez plus à Saint-D.imien, et que vous nous soyez enlevée tout à coup comme notre bien-aimée sœur Agnès, pour la fondation d'un nouveau monastère? C'est là, douce Mère, le sujet de notre affliction.

Depuis leur séparation d'avec Agnès, les filles de Claire, en effet, tremblaient de perdre aussi leur abbesse chérie, et chaque fois que la sainte leur parlait de son désir de revoir Notre-Dame-des-Anges, leur crainte devenait plus vive et elles se demandaient Tune à l'autre, à voix basse : « La reverrons-nous jamais, si notre Père lui accorde cette faveur ? »

Claire s'efforça de remonter les courages et de consoler les cœurs ; elle disposa ses filles atout accepter de la main divine, en leur rappelant qu'elles avaient embrassé, bien volontairement, une vie d'abnégation, de sacrifice, d'immolation continuelle : toutefois, elle leur donna l'assusurance que le saint fondateur ne lui avait encore rien dit qui pût justifier leurs appréhensions du moment.

Au jour fixé, deux Frères-Mineurs venaient à Saint- Damien, chercher Claire et une de ses filles, et les conduisaient à l'église de Notre-Dame-des-Anges. Après une assez longue oraison devant l'autel qui lui rappelait de si chers et de si touchants souvenirs, la sainte abbesse obtint la permission de visiter le couvent, dont l'entrée n'était point encore interdite aux femmes aussi absolument qu'elle le fut depuis. Lorsqu'elle l'eût parcouru, François fit servir à terre, selon sa coutume, un frugal repas qu'il l'invita, ainsi que sa compagne, à partager avec lui et ses religieux. Chacun prit place autour des pauvres mets mendiés à la charité, et plus propres à entretenir l'esprit de mortification

qu'à satisfaire le goût et l'appétit, Mais François jugeant la nourriture spirituelle plus nécessaire à la vie de Pâme que les éléments matériels ne peuvent l'être à la vie du corps, voulut, avant de commencer le diner, parler de Dieu à ceux qui se pressaient auprès de lui. Il le lit avec tant d'onction et une telle sublimité de langage, il s'abandonna si entièrement à l'inspiration de l'Esprit divin, que ses auditeurs se trouvèrent insensiblement ravis en Dieu, et perdirent tout sentiment des choses de. la terre. Tous, les yeux et les mains élevés vers le ciel, semblaient ne plus voir, ne plus entendre, ne plus goûter que le ciel. Leur vie terrestre était comme suspendue, ils étaient dans la plus douce extase.

Cependant, les habitants d'Assise, de Betone et de plusieurs lieux environnants, venaient d'apercevoir au loin la lueur d'un vaste incendie : le feu dévorait, disait-on, l'église et le couvent de la JPortioncule, il menaçait la forêt, les secours arriveraient trop tard, et qui pouvait dire les ravages qu'il avait déjà occasionnés ? Chacun, saisi d'effroi, se porte en courant vers le lieu du sinistre...

Ce n'était point un incendie. Le saint fondateur des Frères-Mineurs, ses fervents religieux, sainte Claire et sa compagne étaient environnés d'une lumière céleste si vive, si brillante, si éclatante, que les populations du voisinage y avaient été trompées. Dieu avait voulu manifester ainsi sa présence au milieu de ceux qui s'étaient réunis en son nom, et il avait permis Terreur qui attirait de si nombreux témoins.

On s'était porté en foule à Notre-Dame-des-Anges, on avait re:'( nnu une lumière surnaturelle; on était entré dans le couvent, on avait vu la sainte réunion, on avait contemplé l'attitude extatique des pieux personnages dont elle se composait, et on s'était assuré que le foyer de lumière, dont les rayons avaient un instant effrayé le pays,

planait au-dessus d'elle. Nul ne s'en étonna : François avait pour ainsi dire habitué l'Italie aux plus graudes merveilles.

Revenus de leur extase, les saints religieux refusèrent toute nourriture corporelle, et Claire et sa compagne reprirent le chemin de Saint-Damien, sous la conduite de quelques Frères-Mineurs.

La joie fut vive et expansive dans le monastère des Pauvres-Dames, en revoyant Fabbesse bien-aimée ; l'allégresse était dans tous les cœurs, on ne se lassait pas de rendre grâces à Dieu de ce retour inespéré : jamais Glaire ne s'était vue comblée de tant de témoignages de tendresse et de vénération. Dieu, sans doute, en lut touché, car il ne permit plus que la Mère si aimée fût séparée de ses filles un seul instant jusqu'à sa mort. Pendant les quarantedeux années qu'elle dirigea ce premier monastère, elle no sortit que cette fois.

L'Ordre des Frères-Mineurs ne cessait de s'accroître; les hommes les plus remarquables par la science, le mérite ou la naissance accouraient de toutes parts et demandaient leur admission dans cet Institut, dont la mortification égalait la pauvrelé. Frère Élie ne pouvait se défendre d'un sentiment de préférence pour ces derniers, et il lui arrivait souvent de le leur témoigner de la façon la plus blessante pour les autres. François parlait rarement à son vicairegénéral, sachant bien que ses observations demeuraient stériles; toutefois, il crut ne pouvoir passer sous silence une faute aussi grave et qui tendait à devenir une coutume des plus fâcheuses dans un ordre religieux. Il dit donc un jour à son vicaire :

— Frère Élie, je vois avec douleur que, contrairement à la recommandation de l'apôtre saint Jacques, vous faites acception de personnes lorsque nos frères des diverses provinces viennent à la Porlioncule, pour se retremper

au berceau de l'Institut, ou pour voir et consulter le père commun. Vous rende/, des honneurs à ceux que leur science, leur origine mondaine ou leurs dignités peuvent rendre plus remarquables aux yeux des hommes ; vous leur donne/ avec une sorte d'affectation, les places les plus honorables, vous leur parlez avec une considération marquée et ne leur laissez rien à désirer; tandis que vous ne faites nulle attention aux autres, et que vous les laissez manquer du nécessaire. Si l'exemple que vous donnez sur ce point dégénère en coutume parmi nous, je suis épouvanté de l'avenir de l'Ordre I Rélléchissez-y devant Dieu, mon frère.

Frère Élie tenait à ses idées et appréciait peu la simplicité de notre saint; disons le mot : il en était humilié. Un homme sans étude et sans lettres, pensait-il, était incapable de jug; r sainement des choses, et surtout de diriger un savant tel que son vicaire général. Donc, frère Élie ne tint aucun compte des remontrances de son saint supérieur et il continua de faire acception de personnes. François ne lui en parla plus ; mais il lui donna un jour une leçon sévère.

Plusieurs Frères-Mineurs venaient d'arriver à Notre- Dame-des-Ànges au moment du repas, François bénit les aliments, selon sa coutume, et fait placer à ses côtés deux des arrivants, en les comblant des témoignages de sa tendresse et de son estime. Quant aux autres, il ne s'en occupe presque point. Frère Élie était tout à eux. Inutile d'ajouter (pie les deux premiers étaient les plus simples, et les moins instruits, mais non les moins fervents et les moins humbles.

Frère Élie était sur des charbons ardents; il souffrait pour l'amour-propre des savants auxquels le fondateur ne paraissait faire aucune attention.

« Ah! frère François, pensait-il, votre simplicité sera

la perte de l'Ordre que vous-même avez institué I Vous honorez des hommes dépourvus d'intelligence et d'instruction, et vous humiliez ceux dont la science et la réputation peuvent jeter un brillant éclat sur notre Institut, et être par là beaucoup plus utiles à la religion ! » François répondit aussitôt à la pensée de frère Élie, que Dieu venait de lui dévoiler ; il lui dit, en présence de fc^as ses religieux:

— Et vous, frère Élie, vous nuisez bien davantage à l'Ordre par la vanité et votre prudence humaine 1 Dieu est impénétrable dans ses jugements ; il vous connaît tel que vous êtes, et néanmoins il veut que vous soyez un jour supérieur général de l'Institut : il veut que je le laisse entre vos mains !... Hélas ! je crains que tout ce peuple et celui qui le gouvernera ne Unissent par se ressembler, et que Dieu n'ait prévu, en lui donnant un tel { asteur, à quel point le troupeau devait déchoir !... Malheureux frère Élie I Vous ne mourrez point dans l'Ordre que vous aurez gouverné ! vous avez été mis dans la balance, et vous avez été trouvé trop léger I Vous n'avez que l'enflure de la vaine science mondaine !...

Frère Élie, épouvanté de ce qu'il venait d'entendre, saisit le moment le plus opportun, va se prosterner aux pieds de François et lui dit amèrement :

— Mon Père, ayez pitié de moi I intercédez pour moi auprès de Notre-Seigneur, afin que je ne sois pas perdu éternellement! Priez, mon cher Père! priez, et Dieu se laissera toucher, il me convertira et je serai sauvé. Promettez ces secours de votre intercession à un de vos enfants dont le repentir est sincère, et qui veut travailler avec courage à se corriger !

— Je vous le promets, répondit François vivement ému.

Le saint pria en effet, il pria beaucoup, et Notre-Seigneur

DE SAINT FRANÇOIS D'àSSJ &U

te laissa toucher, ainsi que L'avait espéré le coupable : il promit de sauver L'àme cTÉlie pour l'éternité: mais il ne v au pas lui accorder la faveur de mourir dans l'Ordre des Fières-M aeurs.

Quelques semaines après le vendredi 6 août, Fran< perdait pour un temps son ami le plus cher, celui dont lame était unie à la sienne comme rame de David Pétait à celle de Jonaihas ; sainl Dominique quittait la terre à l'âge de cinquante et un ans, et les Frères-Prêcheurs s'empresaieut d'en envoyer la nouvelle au fondateur des Frères- Mineurs. François, trop certain du bonheur de son ami pour déplorer sa perte, se réjoui! en Dieu d'avoir acquis un protecteur de plus dans le ciel. Mais ce qui le réjouit bien plus encore, ce lut le martyre de sept Frères-Mineurs, qui, après une glorieuse captivité, étaient allés à la mort avec la plus grande joie et avaient eu la tète tranchée par le cimeterre musulman, dans la ville de Ceula, sur la càte africaine, le 10 octobre 1221. Le saint patriarche en rendait grâces à Dieu avec des larmes de bonheur, et déplorait en même temps de se reconnaître indigne de cette palme du martyre qu'il avait si ardemment désirée, et que Dieu persistait à iui refuser.

L'enfant boiteux. — Le seigneur <los Ursins.— L'apneau et la brebis Les rosiers de Subi. un». — La barque de Gaëte. — Le loup de

Gubbio. — Saint Antoine de Padoue. — Alexandre de liâtes.

Saint François d'Assise toujours favorisé des grâces les plus extraordinaires, et de plus en plus dévoré par le (eu du divin amour, avait besoin de s'abandonner exclusivemenu de temps à autre, à la vie contemplative ; c'est ce cpii le ramenait si fré juemment à sa oien-aimée solitude de Nolre-Dame-des-Ànges. Il venait d'y passer quelques

mois dans les plus intimes communications avec Notre- Seigneur, lorsque le désir de lui gagner des âmes, ou peut-être l'ordre qu'il en avait reçu du ciel, le pressant de reprendre ses prédications, il quitta de nouveau le lieu béni et s'achemina vers le royaume de Naples qu'il voulait évangéliser. C'était dans les premiers jours de Tannée 1222.

Il devait s'arrêter quelques semaines à Rome, la nouvelle en avait été répandue, chacun se promettait de le voir, de le consulter, de lui demander sa bénédiction, et comme toujours, le bruit des merveilles qu'il opérait sur son passage précédait sa venue. L'on parlait surtout, au moment de son arrivée à Rome, de l'admiration qu'il avait excitée à Toscanella. Un chevalier de cette ville, sachant toutes les grâces que Dieu se plaisait à répandre sur ceux qui offraient l'hospitalité à François, s'était empressé d'aller à sa rencontre et l'avait conjuré d'accepter l'hospital'té chez lui. Le saint avait accepté en toute simplicité, et le chevalier avait mis à profit le trésor dont il s'était emparé. Son enfant éprouvait dans les membres et dans tout son corps, des douleurs aiguës que nul moyen n'avait pu calmer, et qui depuis fort longtemps le faisaient boiter des deux côtés. Le mal était déclaré incurable. Le chevalier présente son fils à François en lui demandant de le bénir et de le guérir; le saint s'en défend par humilité, mais vaincu par les instances et les supplications de son hôte, il lui impose les mains, fait le signe de la croix sur lui, et l'enfant, parfaitement redressé et complètement délivré de ses douleurs, marche comme s'il n'avait jamais eu d'infirmité.

A Home on se disputa l'honneur de le posséder quelques instants dans les plus somptueux palais ; il en souffrait et tierchait avec d'autant plus d'empressement tout ce qui pouvait l'humilier aux yeux des hommes.

de saint niAKçon d'assise 2W

Mathieu do Rubeis, de la maison des Ursins, Pavait invité à dîner on Jour avee loi ; Franc pàêefti

devoir refuser ; à l'heure désignée, il se présentai! au palais avec la rigdtireusfe exactilu le du religieux. En ce moment An des gens distribuait* tux pauvres mendiants

qui entouraient la porte de lertfce par laquelle on avait coutume de taire cette distribution. Le maître de la maison, n'ayant pas dans ses habitudes la même ponctualité que notre saint, n'était pas encore rentré chez lui ; François profite de ce retard : il se glisse parmi les m n liants qui tendent leur écuelle, il reçoit sa portion, s'assied à terre dans la e >ur. avefc les pauvres, et se dit qu'il répond ainsi à l'invitation du seigneur des Ursins, puisqu'il dine chez lui et à ses frais. Au même instant, ce seigneur arrive et demande si le saint l'attend ; on lui répond qu'il s'est présenté, et qu'en apprenant l'absence du maître de la maison, il s'est retiré, il n'y avait qu'un moment. Mathieu le fait chercher aux alentours du palais, et, de sa fenêtre, l'aperçoit dans la cour, prenant son repas comme nous l'avons dit, il va droit à lui :

— Frère François, lui dit-il, puisque vous ne voulez pas dîner avec moi, je dînerai avec vous.

Et il s'assied près du saint, se fait servir une part des pauvres et la rnan^e avec eux. Après ce dîner plus que frugal, le seigneur des Ursins se retira dans son palais ave • Franc us et fit apporter son Bis Jean, afin que le saint lui donnât sa bénédiction. C'était, un enfant encore \ la mamelle. François le prit dans ses bras, le bénit et dit à son père :

— Cet enfant portera un jour la triple couronne des Souverains-Poe tifes et sera la gloire de* votre maison .

Et portant son r< r le calme visage du petit I<

il lui dit du ton le plus

— Très-doux enfant, lorsque vous serez assis sur le

siège de Saint-Pierre, je vous conjure de vous souvenir de la prière que je vous adresse en ce moment : soyez favorable à l'Ordre des pauvres Frères-Mineurs !

Il continua en reportant les yeux sur le père :

— Cet enfant ne sera pas religieux de notre Ordre, mais il en sera le protecteur : on ne le comptera pas au nombre des enfants; on le reconnaîtra pour père, et les nôtres se verront, avec une grande joie, couverts de son ombre. Je considère les insignes bienfaits que nous recevrons de cet enfant; je les vois déjà dans ses petites mains (1).

Cette prédiction remplit de joie le cœur paternel du seigneur des Ursins ; mais il sut en garder le secret, ainsi que la prudence l'exigeait, jusqu'au jour de son accomplissement.

Pendant son séjour à Rome, notre saint était partout accompagné d'un petit agneau dont on lui avait fait présent, et auquel il s'était attaché comme à l'emblème choisi par FHomme-Dieu immolé pour les péchés du monde. Mais le doux petit animal ne pouvant suivre François dans le voyage apostolique qu'il allait entreprendre, il le confia à Dona Jacoba de Settisoli, si dévouée à François et à son Ordre. L'agneau comprit qu'il devait s'attacher à la noble veuve et lui témoigner sa reconnaissance et celle de François. Et, assurent les historiens du saint patriarche, il la suivait partout, même à l'église, où il demeurait aussi longtemps qu'elle, dans l'attitude la plus respectueuse. Lorsqu'il arrivait à Dona Jacoba de prolonger son sommeil au delà de l'heure accoutumée, l'agneau

i. Cînqunnte-cinq ans après, en 1277, cet enfVmt devenu le cardinal des Ursins, du titre de Saint-Nicolas, était élu pape et prenait le nom de Nicolas III. Pendant tout.*' la durée de son pontificat, il combla de bienfaits l'Ordre des Frères-Mineurs et il n'oublia jamais la prédiction de son saint fondateur que son père se plaisait à lui répéter depuis son élévation au Saint-Siège.

du saint renaît bêler auprès de son lit pour la réveiller, et dès qu'elle étaii habillée, il prenait les devants pour lui indiquer le chemin de l'église. Saint Bonaventure assure qu'elle le conserva jusqu'à sa mort, « le considérant comme un disciple de François, devenu pour elle un maître dans la dévotion ».

On raconte que déjà notre saint avait accepté une brebis qu'on lui avait donnée à Sainte-Marie-des-Anges, connaissant son affection pour les animaux, et surtout pour ceux qui lui semblaient être le symbole de l'innocence et de la douceur. En la recevant, il lui avait dit, comme s'il eût été certain d'être bien compris :

« Chère petite brebis, image d'innocence et de simplicité, vous vivrez avec nous, mais vous assisterez aux chants des louanges de Dieu, votre créateur et le nôtre, et vous ne serez jamais une occasion de dérangement ou de distraction pour les frères dans ce lieu saint! »

La brebis s'était inclinée respectueusement, en manière de promesse d'obéissance, et elle fut fidèle à suivre ses recommandations. Elle suivait les religieux à l'église, allait d'elle-même se placer devant l'autel de la Sainte- Vierge, pliait ses jambes de devant et faisait entendre de doux bêlements, comme si elle voulait s'unir à la ferveur des frères. Saint Bonaventure ajoute que le respect de ce petit animal, pendant la célébration du Saint-Sacrifice, pouvait servir d'enseignement à plus d'un chrétien, et leur reprocher éloquemment leur irrévérence et leur défaut de foi.

Ceci ne peut étonner les lecteurs chrétiens : plusieurs de nos plus célèbres pèlerinages n'ont d'autre origine, on le sait, que le respect de certains animaux pour des images enfouies dans le sol sur lequel ils restaient agenouillés. Leur persistance excitant la curiosité, on fouillait le sol, on découvrait le mystérieux objet de leur vé-

^ration; et l'on élevait un sanctuaire sur le lieu même où la présence de la sainte image avait été si merveilleusement indiquée.

En quittant Rome, notre saint voulut visiter les grottes sauvages de Subiaco, où saint Benoît et ses disciples s'étaient, retirés pour vivre entièrement séparés du monde, sous le regard de Dieu seul. A la vue des buissons d'épines 'dans lesquels l'illustre anachorète se roulait et se déchirai!, lorsque les tentations de l'ennemi des hommes le pressaient trop vivement, François, ému d'admiration et de respect, tombe à deux genoux, prie pendant quelques instants, se relève, baise avec vénération ces témoins de tant de vertu, et fait sur eux un grand signe de croix. Aussitôt, Dieu manifeste à la fois la gloire de Benoît et la sainteté de François : il change ces masses épineuses en massifs de rosiers !

Bientôt le peuple accourt sur ces rochers, enlève les fleurs miraculeuses de ces précieux arbustes, les porte aux raala les et publie les innombrables guérisons obtenues par sa confiance dans les mérites du saint de l'Italie. Plus tard, quelques années après la mort de saint François, le cardinal Ugolini, son ami devenu pape sous le glorieux nom de Grégoire IX, lit bâtir une chapelle audessus de ces rosiers, afin de perpétuer le souvenir de ce grand miracle. Ces merveilleux massifs, existent depuis plus de six siècles, sur les rochers de Subiaco, et sont toujours un objet de vénération pour le voyageur chrétien, et un but de pèlerinage pour les populations de ces contrées.

Saint François continua sa marche au milieu de la foule qui se pressait sur ses pas, admirant ses miracles, écoutant sa parole, et ne pouvant se séparer de lui. Arrivé à

Gacie, il prêche sur le rivage de la mer; mais le peuple

DP, SAINT FRÀNÇ0I8 D'ASSISE. 2'i7

baise sos mains, tes pieds, son vêtement, ei semble point l'on tendre.

François se dégage, s'élance dans une barque, et au même instant, la barque se dé narre et l'avance d'ellemême an pleine mer! Le peuple érie au miracle! Son exaltation s'accroît à la vue de ce prodige; l'humble François vent lui faire entendre ta parole divine pour détou nèr son attention et la reporter sur Dieu seul ; il y réussit. Mais voilà qu'après son sermon, au moment où il bénissait ses auditeurs, la barque revient d'elle-même au rivage, et livre notre héros à la vénération publique.

Cette Ibis, elle fut moins bruyante et moins expansive, la foule avait compris l'humilité du saint apôtre et elle la respectait.

Les principaux habitants de la ville lui demandèrent

des Frères-Mineurs et lui offrirent de bâtir un couvent sous sa direction ; François l'accepta, on se mita l'œuvre, et un jour, pendant que l'on construisait l'église, notre saint rencontra des ouvriers portant dans leurs bras un pauvre charpentier qu'une poutre avait é rasé. Vivement affligé de ce malheur, il tait poser le mort à terre, le bénit, lui ordonne de se lever et de retourner à son travail ; et le mort obéit en présence d'un grand nombre de témoins.

Les populations de tout le voisinage accourent au bruit de ce miracle; chacun veut voir et vénérer le lieu sur lequel s'est opérée cette résurrection, et la dévotion publique y fait élever un sanctuaire afin de transmettre aux: âges futurs la mémoire d'un si merveilleux événement.

Saint Anastase était alors évoque de Givita-di-Penna ; une nuit, pendant son sommeil, il est averti, par une voix: mystérieuse, que le patriarche des Frères-Mineurs, doit arriver le lendemain dans la ville épiscopale. Le \ saint prélat, plein de vénération pour François, se porte

au-devant de lui et l'accueille avec la plus vive aiïectioTi et le plus profond respect. Plus tard, un tableau, placé dans l'église cathédrale de Civiia-Penna, représentait la touchante rencontre des deux saints, à peu de distance de la ville, et un distique latin rappelait le fait que nous venons d'indiquer.

A Montella, notre saint, après avoir prêché toute la journée, s'était retiré le soir dans un bois, près de la ville, et avisant un grand chêne encore vert, malgré la rigueur de la saison, il se réfugia sous ses immenses branches, comme sous un abri préparé par la borfté divine pour le soulagement de ses serviteurs. A peine s'y était-il retiré avec ses compagnons, pour y passer la nuit, que la neige, dont quelques rares flocons voltigeaient déjà, devient plus épaisse et ne cesse de tomber abondamment jusqu'au jour.

Le matin, les paysans que leurs affaires ou leurs travaux obligeaient de traverser le bois s'arrêtent étonnés devant l'abri choisi par François : le chêne paraissait avoir été épargné par la neige, le sol même qui l'entourait n'en portait nulle trace, tandis qu'à quelques pas des saints religieux, alors en prière, elle était d'une épaisseur considérable. Émerveillés de ce prodige, les bons paysans courent au château et l'annoncent au seigneur de xMontella.

Le noble suzerain, ravi d'apprendre que la puissance divine a daigné se manifester ainsi sur ses terres, demande à François de lui donner des Frères-Mineurs, et leur fait construire un couvent dans le bois où le saint fondateur avait passé la nuit. Le chêne vert, précieusement conservé, était compris dans l'enclos des religieux. Deux siècles plus tard, un gardien de ce couvent se disait en regardant ce bel arbre : « Si ce chêne n'était pas là, nous jouirions ici d'une vue bien autrement

Sablef... Nous pourrions même apercevoir la ville. » Cette contrariété devint une sorte d'idée fixe pour le gardien, et la tentation l'emportant, il fit abattre le chêne vénéré, sans égard pour la pieuse tradition qui s'y rattachait. L'opération était à peine terminée, que le bon frère, saisi de violentes douleurs, mourut peu de jours après, avec le regret de n'avoir pas respecté l'arbre sous lequel Dieu avait daigné manifester sa puissance en faveur de François.

Pendant que le saint patriarche était à Gubbio, où il avait établi des religieux de son Ordre, la ville et les environs sévirent tout à coup ravagés par un loup des plus dangereux, tant sa férocité était prodigieuse. C'était à toutes les heures du jour et de la nuit, que les malheureux habitants de la cité et ceux de la campagne redoutaient les attaques du terrible animal.

« La consternation qu'il voyait répandue autour de lui, dit l'auteur des Fioretti *, excita vivement la compassion de saint François; il résolut d'aller trouver le loup; et, malgré les instances que l'on fit pour l'en détourner, il fit le signe de la croix, et mettant en Dieu toute sa confiance, il sortit un jour de la ville avec quelques-uns de ses frères. S'apercevant que ceux-ci tremblaient de s'avancer, il les laissa et prit seul le chemin qui conduisait au furieux animal. A la vue de la multitude qui se pressait pour être témoin de ce qui allait se passer, le loup s'élance d'abord vers saint François, la gueule béante. Le saint avance à sa rencontre, fait sur lui le signe de la croix, l'appelle et lui dit : « Viens ici, frère loup, viens, et, de la part du Christ, je te l'ordonne, ne me fais aucun mal, ni à moi, ni à d'autres. » 0 merveille! à peine le signe de la croix a-l-il été fait, qu'aussitôt ce loup, tout à l'heure si

i. Trad. par M. l'abbé Riche (1859).

£*iO HISTOIRE

terrible, ferme la gueule, s'arrête, et, sur Tordre de saint François, vient, doux comme un agneau, se coucher à ses pi vis. Alors le saint lui dit : « Frère loup, tu causes d'immenses ravages dans cette contrée; tu t'es rendu coupable de grands crimes, en blessant et en faisant mourir les créatures de Dieu sans sa permission. Tu ne t'es pas contenté de déchirer et de dévorer les animaux, tu as poussé l'audace jusqu'à donner la mort à des hommes créés à l'image de Dieu ; tu mérites, après tant de forfaits, d'être trainé aux fourches comme un brigand et un infâme hoanicide. Tout le monde crie et murmure contre toi, et tu es nu objet d'horreur pour tous les habitants de la ville. Mais je le veux, frère loup, tu vas te réconcilier avec eux, tu leur promettras de ne plus leur causer aucun tort, et ils te pardonneront tous tes ravages; et, ni eux, ni leurs chiens, ne te poursuivront plus désormais. » A ces paroles, le loup incline la tête, et témoigne, par toute son attitude, par les mouvements de sa queue et de ses yeux, qu'il accepte les conditions et qu'il est disposé à les remplir. Le saint ajouta : « Frère loup, puisque tu consens à faire la paix que je te propose, et à y demeurer fidèle, je te promets d'obtenir des habitants de Gubbio que jamais ils ne manqueront de donner ce qui est nécessaire à ta subsistance ; et ainsi tu ne souffriras plus de cette faim qui, je le sais bien, est la cause de tout le mal qu'on te reproche. Mais, en reconnaissance de cette faveur que je vais te procurer, je veux, frère loup, que tu me promettes de ne plus nuire désormais à personne, ni aux hommes, ni même aux animaux ; me le promets-tu ? » Le loup, baissant la tête, donna à entendre qu'il le promettait. Saint François reprit : « Frère loup, je veux pouvoir compter sur ta promesse; j'exige donc que tu m'en donnes un garant. » Et le saint présentante main, le loup lève une de ses pattes de devant et l'y pose familièrement,

DE SAINT FRANÇOIS D' ASSISE. 2ol

donnant ainsi, autant qu'il l<k pouvait, un gage de sa fipélité. Le saint ne s'en tint pas encore là : '< Frère loup, pit-iT au nom dr Jésus-Christ, je t'ordonne de me suivre sur-le-champ; viens, nous allons ratifier cette paix au

nom de Dieu. » Et le loup obéissant suivit, doux comme un agneau.

« Les habitants de Gubbio étaient frappés d'admiration à la vue d'un si étonnant prodige; la nouvelle s'en répandit promptemenl dans toute la ville, et Ton vit bientôt une foule de personnes de tout âge et de tout sei presser sur la place pour voir le loup qui suivait saint François. Lorsque tous les habitants furent rassemblés, le saint monta sur un lieu élevé et se mit à les prêcher. Il leur fit entendre que c'était en punition de leurs péchés que Dieu leur avait envoyé les fléaux qui les coih.i inaient; que, du reste, la flamme de l'enfer, qui doit éternellement tourmenter les damnés, était bien plus à craindre que la fureur d'un loup, qui, après tout, ne pouvait tuer que le corps. Combien l'enfer devait-il être terrible, puisque la gueule d'un petit animal pou ait seule faire trembler toute une multitude ! « 0 mes chers amis 1 ajouta-t-il, convertissez-vous donc, faiies pénitence de vos péchés, et Dieu vous délivrera, non-seulement de la rage du loup dans cette vie, mais encore des flammes de l'enfer après votre mort. »

« La prédication terminée : « Mes frères, dit saint François, écoutez : frère loup, que vous voyez ici, m'a promis de se réconcilier avec vous, et de ne plus vous d sormais en aucune manière, il m'a donné un gage de sa fidélité; promettez-lui donc aussi, de votre côté, de lui fournir tout ce qui sera nécessai obsistance : je me

rends caution pour lui, et, je \ i (i [élite,

diiiS la paix qu'il va vous assurer, sera inviolable. » Aussitôt, tout le peuple s'élant écrié d'une voix unanime qu'il

consentait à nourrir toujours le loup, le saint se tourna vers l'animal et lui dit : « Frère loup, c'est maintenant à toi de promettre l'observation fidèle des conditions de la paix ; promets-tu désormais de ne plus nuire à personne, ni aux hommes, ni même aux animaux ? » Le loup s'agenouilla, inclina la tète et fit entendre au peuple, comme il le pouvait, et par son humble attitude et par les mouvements de sa queue et de ses yeux, qu'il promettait d'être fidèle au pacte. « Frère loup, lui dit alors saint François, tu m'as donné hors de la ville, un gage de ta fidélité ; je demande que tu le renouvelles maintenant en présence de cette multitude, et que tu attestes, par 1k, que tu n'abuseras jamais de la promesse que j'ai faite en ton nom ni de la caution que j'ai donnée pour toi. » Le loup leva de nouveau la patte droite de devant et la posa sur la main du saint. A cette vue, la joie et l'admiration du peuple furent à leur comble; la vénération des habitants de Gubbio pour saint François, la singularité du miracle dont ils venaient d'être témoins, et le plaisir que leur procurait la paix promise par le loup, excitèrent parmi eux un si vif enthousiasme, qu'ils se mirent à pousser vers le ciel des cris d'allégresse, louant et bénissant Dieu de leur avoir envoyé un saint, qui, par ses mérites, les avait délivr? de la fureur d'une bête cruelle.

« Le loup vécut encore deux ans dans Gubbio ; il allait familièrement de porte en parte, entrait dans les maisons, sans faire aucun mal à personne et sans recevoir lui-même aucun mauvais traitement.Chacun se faisait un plaisir de lui fournir ce qui était nécessaire pour sa nourriture ; et, quand il traversait la ville, jamais les chiens n'aboyaient après lui. Enfin, deux ans après sa conversion, frère loup mourut, et les habitants de Gubbio le regrettèrent vivement, car la vue de cet animal, parcourant la ville avec la douceur d'un agneau, était pour eux un souvenir qui

DE SAINT FRANÇOIS d'assise. 283

leur rappelait la sainteté si les vertus de saint François '.»

Vers la fin de l'année, saint François reprit le cnemin d'Assise, pressé du désir de rentrer dans son cher monastère de Notre-Dame-des- Anges, après une si longue absence et un apostolat si laborieux, mais bien consolant par les fruits abondants qu'il avait produits.

Le Frère Gésaire attendait notre saint à la Portioncule, pour lui rendre compte de la mission d'Allemagne ; il remplit de joie le cœur du saint fondateur, en lui apprenant les succès de la prédication de ses frères et l'extension de l'Ordre dans les États du Nord. Mais ce n'était pas la seule nouvelle qui devait réjouir l'âme de François :

Frère Antoine, on se le rappelle, était resté à l'ermitage de Saint-Paul, près de Bologne, vivant solitairement dans la cellule qu'il avait choisie sur le flanc de la montagne et y pratiquant d'effrayantes austérités. L'obéissance lui ayant fait quitter ce lieu si cher, pour l'envoyer à Forli, afin d'y recevoir les ordres sacrés, il s'était rendu au monastère de cette ville, et s'y était trouvé avec plusieurs Frères-Prêcheurs venus dans le môme but, et à qui les Frères- Mineurs donnaient une fraternelle hospitalité.

Les uns et les autres étant un jour réunis en conférence e supérieur engage les Frères-Prêcheurs à adresser une exhortation à l'assemblée ; chacun s'excuse sur le défaut

|. « Vous souriez au récit de la paix que Bl saint François entre la ville de Gubbio et le loup de la montagne voisine, dit Ûzanaru, et vous n'apercevez pas uue admirable leçon de charité donnée au juste en faveur des pauvres pécheurs. Vous ne voyez pas que le loup voleur et homicide, mais docile après tout, qui pose sa patte dans la main de saint François, et qui tient sa promesse de ne faire mal à personne, représente bien le peuple du moyen âge terrible dans ses emportements, mais de qui l'Église ne désespéra pas, dont elle prit Ja main meurtrière dans ses mains divines, jusqu'à ce quelle lui eût inspiré cette horreur du sang, le plus beau et le plus incontestable caractère des mœurs modernes. « Poètes franciscains, 280.

(NoU de M. L'abbé Riche.)

de préparation. Le supérieur regarde les religieux et dit:

— Frère Antoine, c'est vous qui allez nous faire entendre quelques paroles d'édification; parlez selon que Le Saint- Esprit daignera vous inspirer.

Antoine obéit, et il étonne, il ravit, il électrise son auditoire. Nul n'avait jusqu'alors soupçonné ses talents, nul ne s'était douté de ses brillantes facultés et des études auxquelles il s'était livré en Portugal ; on ne connaissait que ses vertus et son attrait pour la solitude et la contemplation.

Instruit de ce succès inattendu, François lui ordonna d'étudier la théologie et de s'attacher à la prédication. Saint Antoine de Padoue se soumit, et l'on sait les bénédictions que Dieu répandit sur son apostolat, et les nombreux miracles dont il l'accompagna.

En cette même année 1222, un éminent docteur de l'université de Paris, le célèbre Alexandre de Haies, anglais de naissance, rencontrait un Frère-Mineur qui, allant à lui, bien qu'il n'en fût pas connu, lui dit :

— Révérend Maître, il y a longtemps que vous servez le monde avec une grande réputation de science : Pour l'amour de Dieu et de sa très-sainte Mère la Vierge Marie, je vous conjure de venir servir Jésus-Christ et la trèssainte Église dans l'Ordre des Frères-Mineurs.

— Allez, mon Frère, répond le docteur, je ferai ce que vous désirez et vous suivrai bientôt.

Alexandre avait fait vœu, depuis longtemps, de ne jamais refuser ce qui lui serait demandé au nom de la trèssainte Vierge; le frère s'était servi de ce nom béni pour l'attirer dans son Ordre, le pieux savant y avait reconnu l'appel divin. Peu de jours après, il prenait, en eilet, l'habit de François, mais il ne tardait pas à le trouver trop lourd pour ta faiblesse, il se reprochait *on peu de

vertu et souffrait de violentes ilationj intérieurs, au

milieu desquelles se; présentait souvent la pense de rentrer dans le mou

Un jour, plus agité que jamais par cette tentation, il voit en esprit le saint patriarche des Ki ères-Mineurs, gravissant péniblement une montagne, et chargé d'une croix dont la (pesanteur paraissait effrayante. Il s'approche et lui propose de l'aider à porter ce fardeau; mais François refuse son secours et lui dit :

j — Comment prétendez-vous m'aider à porter une si lourde croix, homme faible et misérable I vous, qui n'avez pas même la force de porter une croix d'étoffe?

Celte vision l'éclaira et le fortifia; il reconnut l'œuvre du démon dans les limitations qui l'avaient porté à retourner en arrière, il ne songea plus qu'à se sanctifier et à travailler à la gloire de Dieu dans l'Ordre où il était entré, et dont il devint une des plus brillantes gloires.

Les rosiers de saint François. — Les miettes de pain. — Indulgences de la Portioncule.

Une nuit du mois de janvier 1223, saint François d'Assise étant en prière dans sa cellule, se demanda s'il n'était pas imprudent de prolonger ainsi ses veilles, et s'il lui était permis d'exposer à ce point une santé aus.ù débile. Au même instant, le saint reconnaît le tentateur, et se (souvient du moyen employé par saint Benoit pour le (vaincre et le forcer à la retraite. Sortant aussitôt de sa cellule, il va dans le plus épais du bois, retire son habit, déchire son corps à travers les ronces et les épines, voit couler son sang de ces cuisantes plaies et s'écrie :

« — Il vaut mieux pour moi, mille fois, endurer ces

douleurs avec Jésus-Christ, que de suivre les conseils de .'ennemi qui me flatte. »

En ce moment, une vive lumière remplit le bois, François s'arrête étonné, ravi... Les ronces étaient transformées en roses rouges, les épines étaient devenues des roses blanches 1 1 Pendant que notre saint admire ce prodige, plusieurs anges, éclatants de blancheur et de gloire, l'entourent, et l'un d'eux lui adresse les mêmes paroles qui lui furent portées du ciel deux ans auparavant :

« — François, allez à l'église, Jésus-Christ vous y attend avec sa sainte Mère. »

• En même temps, il se voit miraculeusement revêtir d'un habit blanc et, suivant l'inspiration qui le presse, il cueille douze roses rouges et douze roses blanches et les porte à l'église. En y entrant, il se prosterne et dit à haute voix:

— Notre Père, très-saint Seigneur du ciel et de la terre, Sauveur du genre humain, daignez, par votre grande miséricorde, déterminer le jour de l'indulgence que votre infinie bonté a bien voulu accorder à ce saint lieu !

— Je veux, lui répond le Sauveur des hommes, que ce soit depuis le soir du jour ou l'apôtre saint Pierre fut délivré de ses liens, jusqu'au soir du lendemain.

— Seigneur très-saint, ajouta François, de quelle manière cette indulgence doit-elle être publiée? Il peut se iaire que l'on n'ajoute pas foi à ma parole.

— Va trouver mon vicaire sur la terre, lui dit Notre- Seigneur , fais-lui connaître ma volonté , présente-lui comme preuve quelques-unes de ces roses, et fais-toi accompagner par quelques-uns de tes frères qui attesteront le iait, car, de leurs cellules, ils ont tout entendu.

i. Ces rosiers toujours verts et sans épines, donnent des fleurs en toute saison, et existent encore sous le nom de rosiers de saint François.

DE saint FRANÇOIS D'ASSISE. Lï.)l

Jésus-Christ ayant cessé do parler, les anges chantèrent l'hymne Te Deum laudamus, ei la vision disparut.

François prit trois roses de chaque couleur, en l'honneur des trois Personnes de la Très-Sainte-Trinité, el il choisit dans la même pensée3 trois^de ses religieux pour Paccompagner à Rome : Bernard de Quintavalle, Pierre de Catane et Angelo de Rieti ; dès le lendemain il se mettait en marche avec eux.

Arrivé à Home, il se prosente devant le Souverain Pontife, lui rend compte des merveilles qui se sont passées à Notre-Dame-des-Anges, et que ses trois frères déclarent avoir vues et entendues ; il lui offre ensuite les roses miraculeuses, conservées dans toute leur fraîcheur malgré la longueur de la route :

— Je crois ce que vous me dites, frère François, lui dit le pape; de si belles roses en cette saison, et par un hiver si rigoureux, ne peuvent être naturelles, et leur fraîcheur et leur parfum, après une si longue marche, ne sont pas moins extraordinaires. Mais c'est une affaire grave, sur laquelle je dois consulter les cardinaux.

Le lendemain, Honorius III réunissait son conseil et faisait paraître en sa présence le saint patriarche et ses trois religieux :

— Parlez, dit-il à François ; exposez votre demande.

— La volonté de Dieu, dit notre saint, est que tous ceux qui, ayant le cœur contrit et humilié, s'étaut confessés et ayant été absous par un prêtre, entreront dans l'église de Sainte-Marie-des-Anges, du diocèse d'Assise, depuis les premières vêpres du premier jour d'août, jusqu'aux, vêpres du deuxième jour, obtiennent une entière rémission de tous les péchés qu'ils auront commis depuis leur baptême jusqu'à ce moment-là.

Tous les cardinaux se sentirent frappés de la sincérité de François, et convaincu de la vérité de la révélation

qu'il avait reçue. Après une conférence, à laquelle notre saint n'assista point, l'indulgence fut confirmée par le pape, et les évoques d'Assise, de Pérouse, de Todi,de Spolète, de Foligni, de Nocera et de Gubbio furent désignés pour la publier solennellement à Sainte-Marie-des-Anges, le 1er août de la mémo année 1223.

Le Souverain Pontife témoignait à François une si paternelle bienveillance, que le saint fondateur songeait à profiter de cette favorable disposition pour lui demander l'approbation expresse de la règle suivie par les religieux de son Ordre, et que le pape Innocent III n'avait approuvée que verbalement.

Une nuit, tout occupé de cette pensée, il s'endort et croit ramasser à terre des miettes de pain, qu'il veut distribuât à des Frères-Mineurs dévorés par la faim, mais il voyait que sa main contenait difficilement ces miettes, il craignait de les laisser échapper entre ses doigts, et il s'efforçait de les retenir, lorsqu'il entendit une voix qui lui dit:

« — François, fais une hostie de toutes ces miettes, et donnes-en à tous ceux qui voudront en manger. »

Il obéit ; quelques-uns des religieux mangèrent ces hosties avec respect et dévotion, tan lis que d'autres les méprisèrent et parurent au même instant couverts de lèpre.

François ne comprenant pas le sens de cette vision en parla le lendemain à ses compagnons, qui ne le comprirent pas davantage. Le soir, pendant qu'il était en prière, une voix céleste se fît entendre à notre saint :

« — François, lui dit-elle, les miettes de la nuit dernière sont les paroles du saint Évangile, l'hostie est la règle, la lèpre est. l'iniquité. »

Notre saint comprit alors que la règle de son Ordre devait être formulée avec plus de concision avant d'être soumise à l'approbation pontificale; que les religieux qui

DE SAINT FRANÇOIS D'àSS; 259

la pratiqueraient exactement seraient des hosties vivai devant Dieu, et que ceux qui la mépriseraient ou qç l'observeraienl qu'en partie seraient coupables à ses yeux. Il prit donc le parti d'attendre et de remettre ce travail à un moment plus opportun.

Le 2 août 1223, tous les prélats désignés par le Souverain Pontife étaient réunis à Sainte-Marie-des-Anges. Près de l'église, au dehors, une tribune avait été élevée et > ■■■('(; pour les recevoir * ; ils y prirent place, firent

oter François au milieu d'eux: et l'engagèn nt à parler à la hiilr accourue de toute pari. Il |p fit avec autant d'onc que d'humilité, et termina par ees paroles écrites sur un petit papier <pi'il tenait à la main:

« — Je veux vous faire aller tous au paradis ! Je vous annonce une indulgence plénière, et à perpétuité, que j'ai obtenue de la bonté du Père céleste et de la bouche du Souverain Pontife. Vous tous qui êtes venus ici aujourd'hui, avec un cœur bien contrit, qui vous êtes bien confessés et qui avez été bien absous par un prêtre, vous aurez l'entière rémission de vos péchés, depuis votre baptême jusqu'à ce moment ; et il en sera de même pour tous ceux qui y viendront tous les ans, dans les mêmes conditions. Je souhaitais que cela durât huit jours, mais je n'ai pu l'obtenir. »

Les évfqucs étaient loin de s'attendre k \& perpétuité annoncée par François pour cette indulgence ; ils s'en

I. Une chapelle fut bâtie but l'emplacement occupé p-ir ce^e tri bnnfij dont [es pièces de bois de soutènement sont pieusemenl conservées sous L'autel, une grille permet de • chapelleestàpeu I je du jardin dans lequel on adi miraculeux, qui, du temps de saint ! s trouvaient dans an bois. Les merveil eux arbustes n'ont point été déplacés, mais Le bois a été transformé en chapelle et ou jardin.

plaignirent à lui, et décidèrent qu'ils ne pouvaient la publier que pour un temps limité :

— Le pape, dit l'un d'eux à notre saint, nous a ordonné de faire ce que vous souhaitez ; mais son intention ne peut être que nous passions les bornes de la convenance.

— Il faut, dit l'évoque d'Assise, annoncer cette indulgence pour dix ans ; c'est bien suffisant.

Et, parlant le premier, à titre d'évôque du diocèse, il proclame la faveur accordée, veut la limiter, se trompe et dit : à perpétuité. Le prélat qui lui succède veut réparer la chose, se tient sur ses gardes, et annonce l'indulgence à perpétuité. Un troisième n'est pas plus heureux, et tous les sept, successivement, sans le vouloir, prononcent les mômes paroles : à perpétuité ! Ce qui leur fit dire :

« — Dieu vient de manifester ouvertement sa volonté î Cette indulgence ne doit point être limitée, nous n'en pouvons plus clouter I »

François le savait d'avance et n'avait parlé que d'après l'inspiration du Saint-Esprit.

Depuis ce jour, tous les ans, le 2 août, les populations se portent en masse à la Portioncule pour gagner l'indulgence accordée par Jésus-Christ lui-môme, bien que les Souverains Pontifes aient étendu à toutes les églises des religieux de saint François, le privilège attaché d'abord au seul sanctuaire de Notre-Dame- les-Anges.

« Il faut voir, dit un auteur qui a visité tous les lieux sanctifiés par les miracles de saint François d'Assise l, ces troupes de quinze mille, de vingt mille pèlerins, arrivant de toutes les parties du monde, et campant dans la plaine, deux ou trois jours avant l'heure sainte. La journée est

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