HIST01KE
l'Ordre et do la règle qui en était l'âme, afin de retirer Ntout prétexte à ceux qui seraient tentés d'en modifier les saintes rigueurs.
j François eut la consolation de voir tous ses religieux accepter la règle qu'il leur présentait comme l'expression littérale de la volonté divine, et au mois d'octobre il se rendit à Rome pou? en demander l'approbation au pape. Le cardinal Ugolini, protecteur de l'Ordre, se chargea de la présenter au Souverain Pontife et combla François des témoignages de son affection. Un jour où il l'avait invité à diner chez lui avec plusieurs grands personnages, notre saint quête son pain sur son. chemin, arrive au palais du cardinal au moment du repas, prend place à table, et fouillant dans sa manche, en retire de petits morceaux de paiu, fort peu appétissants, dont il lait part à toutes les personnes présentes. On les accepte par respect pour le saint, chacun mange sa part comme le saint mangeait la sienne, car nul ne voulait paraître plus délicat et plus recherché que lui. Après le dîner, le cardinal protecteur le prenant à part, lui dit :
— Frère François, pourquoi, venant dîner chez moi, m'avez-vous fait Paifront d'aller quêter du pain, de le faire paraître à ma table et d'en offrir à tout le monde?
— Monseigneur, répondit-il, je ne pensais pas vous faire un affront en honorant à votre table un plus grand seigneur que vous, qui aime beaucoup la pauvreté, surtout celle qui va jusqu'à la mendicité volontaire pour l "amour de Jésus-Christ. Je n'abandonnerai jamais cette vertu de pauvreté qui est d'une dignité royale, puisque Notre-Seigneur Jésus-Christ s'est fait pauvre pour nous, afin que, par sa pauvreté nous puissions acquérir des richesses éternelles et devenir héritiers du royaume des deux.
— Eh bien, vous avez raison, frère François, lui dit le
cardinal ; seulement, il n'est pas donné à tous do suivra nu sentier aussi dilïicile.
Cette voie si parfaite elfrava même le Souverain Pontife. Après avoir lu la règle des Frères-Mineurs, il la déclara trop sévère et voulut que François en modérât la rigueur :
— Très-Saint -Père, répondit le saint, je vous prote te qu'elle m'a été révélée telle qu'elle est par Notre-Scigneur, qu'il n'y a pas un seul mot de moi, et que Jésus-Christ veut qu'elle soit observée ainsi.
— Je vous crois, dit le pape ; mais je veux en conférer avec les cardinaux.
Quelques jours après, Honorius III confirmait solennellement, par une bulle datée du 21) novembre 1223,larè^le des Frères-Mineurs, telle qu'elle lui avait été présentée par le saint fondateur.
La messe de minuit dans la fofèt de Greeio. — Le manteau enlevé. — I/o^éissaqce après la mort.
Le 24 décembre 1223, la petite foret voisine de Grecio était envahie, dès le matin, par une foule immense accourue de tous les environs pour assister aux préparatifs de la fête annoncée depuis plusieurs jours. Un emplacement favorable avait été choisi dans le milieu du bois, des arbres avaient été abattus, un autel avait été dressé, et, au-dessous de cet autel posé sur une grande élévation, un espace avait été ménagé pour recevoir la représentation de l'étable de Bethléem.
Chacun suivait avec un vif intérêt les mouvements de ceux que Ton avait ju^és cjignes d'être employés à ces pieux travaux, et les ollVes de services étaient incalculables; mais nul n'était admis à l'honneur de travailler à
la crèche, s'il n'avait été choisi ou accepté par le seigneur de Velita, grand ordonnateur de la fête.
Des torches de résine avaient été placées de distance en distance dans toutes les parties de la foret, et des places avaient été préparées pour recevoir des musiciens et des chanteurs, dont les divers groupes devaient alterner de plusieurs points. Vers le soir, la crèche fut remplie de paille, [on amena un bœuf et un âne que Ton plaça aux deux extrémités, et ce fut tout. Par une inspiration toute providentielle, Jean de Velila crut devoir s'abstenir de la représentation des personnages, afin de ne pas détourner l'attention du peuple pendant la célébration du saint sacrifice qui allait être offert sur l'autel posé au-dessus de la crèche.
Bientôt arrivèrent tous les Frères-Mineurs des couvenls du voisinage, et saint François, venant de Rome, parut après eux avec ses compagnons.
C'était la première fois qu'une fête de ce genre avait lieu. La pensée en était venue à notre saint pendant son séjour à Rome, il l'avait soumise au pape, qui l'avait approuvée, et, fort de cette approbation, François avait demandé à son ami Jean de Velita, de tout ordonner de manière à exciter la dévotion du peuple pour la solennité de la Naissance du Sauveur, et lui avait donné l'idée des préparatifs que nous venons d'indiquer.
A son arrivée, il s'agenouilla devant la crèche et y demeura en oraison en attendant l'heure de la messe. Pendant qu'il était ainsi en prière, Jean de Velita vit dans le milieu de la crèche, et couché sur la paille, un bel enfant naissant qui paraissait endormi ; François le couvrait de caresses et semblait ravi en sa présence. Les larmes et les mouvements de notre saint n'échappèrent à aucun des assistants à portée de la crèche; mais le bel enfant ne fut vu que par Jean de Velita, qui, au témoignage de
r>i<: SAINT FRANÇOIS d'assise. 2/!)
saint Bonaventure, était un homme de très-sainte vie '.
Pendant la grand'messe, célébrée àminuit, la forêt était resplendissante de Lumière; toutes I s torches l'éclairaient jusqu'à ses extrémités, et les chœurs de musiciens se répondant à distance et chantant des hymnes et des cantiques, avec accompagnement des instruments alors en usage, transportaient de joie l'âme de François. Il fit le diacre à la messe, prêcha après l'Évangile et lit couler les larmes de tous les yeux.
Après la messe, il se rendit au couvent de Grecio, où quelques ministres provinciaux étaient venus d'assez loin pour le consulter. En raison de leur présence, et à cause de la solennité du jour, le réfectoire avait été nettoyé, les tables avaient été couvertes de nappes, ce qui arrivait rarement, et la quête ayant été plus abondante, il y avait dans l'ensemble un air d'aisance qui déplut au saint fondateur, lorsqu'il s'y présenta, à l'heure du repas. Il n'y voulut point entrer et le diner commença sans lui. Un pèlerin avait laissé à la porte du couvent son bâton et son chapeau. François prit l'un et l'autre, se crut suffisamment déguisé sous la coiffe du pèlerin, et parut à l'entrée du réfectoire en demandant l'aumône. Le gardien le reconnut aussitôt, et ne comprenant pas le motif qui le dirigeait, il feignit d'être trompé et lui dit en souriant :
— Frère pèlerin, les religieux sont très-nombreux ici et ont grand besoin des aumônes qu'ils ont reçues pour la journée ; entrez néanmoins, et Ton vous donnera tout ce qu'on pourra vous donner.
i. Ce pieux ami de François recueillit avec vénération la paille sur Laquelle il avait vu L'enfant endormi, et tant de miracles furent opérés au moyen de cette paille, que La dévotion du peuple, après la mort du saint fondateur des Frères-Mineurs, fît construire une chapelle sur le lieu même où fut célébrée la messe de minuit, dans la forêt de Grecio, au-dessus de la crèche pieusement conservée. Ce sanctuaire attirait un grand nombre de pèlerins.
Le saint entre dans le réfectoire, s'assied à terre, mange le pain qu'on lui apporte et la première chose qui lui est présentée, refuse le reste, et dit ensuite à ses frères que les fêtes de Notre- Seigneur et des Saints sont plus convenablement célébrées par la pauvreté qu'ils ont aimée et pratiquée, que par la recherche du superflu.
Pendant son séjour à Grecio, notre saint, que plusieurs affaires importantes avaient obligé d'aller consulter le cardinal protecteur de son Ordre, eut un moment de lutte à soutenir et se vit complètement défait. Ses religieux, répandus dans toute l'Europe, avaient fait connaître son éminente sainteté dans tous les lieux où ils s'étaient établis, et l'illustre reine de Hongrie, sainte Elisabeth, se sentait pénétrée d'une si grande vénération pour cet incomparable amateur de la pauvreté, qu'elle désirait ardemment posséder une de ses reliques. Avait-elle exprimé ce désir à un des princes de l'Église, ou môme au Souverain Pontife ; c'est ce que les historiens de saint François ne disent pas. Ce qu'ils affirment seulement le voici :
Le cardinal Ugolini entretenant un jour saint François des éclatantes vertus de la reine de Hongrie, et le saint lui témoignant à son tour la haute estime que lui inspirait l'auguste princesse, le cardinal ajouta sur le ton de l'autorité:
— Vous devez alors, frère François, lui donner une preuve de cette estime ; elle la mérite.
— Monseigneur, répondit notre saint, que puis-je faire, n'étant qu'un pauvre petit mendiant et le dernier des hommes ?
' — Il faut, reprit le cardinal, lui envoyer voire manteau, François croyait rêver ! Il ne comprenait pas que l'on put lui proposer d'envoyer à une reine le pauvre manteau d'un frère quêteur.
— Monseigneur, un pauvre petit homme comme moi I le fils de Bernadone !... Qu*avez-voua dit là, Monseigneur! Un manteau de mendiant
Et l'humble saint osait à peina lever les yeux sur le prélat. Celui-ci comprît qu'A fallait user d'autorité, il le lit: il enleva le manteau ils épaules de François en lui disant :
— Ce présent est convenable, et la reconnaissance ne vous permet pas de le refuser à une princesse qui comble vos religieux de ses bienfaits.
François n'avait plus qu'à se soumettre. Le manteau tut envoyé à sainte Elisabeth, qui le conserva toute sa vie, comme un témoignage éloquent de l'amour de saint François pour la pauvreté évangélique. Au moment de sa mort, une de ses lemmes la suppliait en répandant les larmes de la plus vive et de la plus juste douleur, de lui donner un enir de l'affection dont elle l'avait honorée jusque-là. La sainte reine, doucement émue, lui dit:
— Je vous laisse mon manteau : ne considérez pas la pauvreté de l'étoffe ; considérez seulement le prix d'une telle pauvreté. Je vous déclare, en conscience, que Jésus- Christ, mon bien-aimé, s'est rendu favorable à mes désirs et m'a comblée de douceurs, toutes les fois que portant ce manteau, j'ai cherché à voir sa face adorable.
Cette déclaration, au moment de la mort, dit assez le prix que la sainte princesse avait attaché à cette relique, et nous prouve qu'elle s'en revotait par dévotion lorsqu'elle se présentait devant Notre-Seigneur, afin de le disposer plus favorablement.
Il existe à Louvain une vie manuscrite de sainte Elisabeth, dans laquelle on trouve le témoignée de frère B*Tthold, célèbre prédicateur, qui assure avoir vu et touché ce manteau, dans le d'ocèse de Spire, chez les religieux hospitaliers de l'Ordre Teutonique, dans une localité qu'il nomme Album Caslnun.
Saint François d'Assise comptait prolonger encore son séjour et ses prédications à Grecio et dans les environs; mais un jour du mois de mars 1224, deux religieux de Sainte-Marie-des-Anges vinrent lui apporter des plaintes assez graves pour le déterminer à partir sans délai :
— Père, lui dirent-ils, le couvent de la Portioncule n'est plus habitable pour de pauvres Frères-Mineurs, l'observance y devient impossible, si vous n'y mettez ordre.
— Qu'est-il donc arrivé, mes très-chers enfants?
— Père, le voici : notre frère Pierre de Catane est passé de ce monde à l'autre le 2 de ce mois ; il a vécu et il est mort en telle réputation de sainteté que les peuples accourent de fort loin pour lui demander des miracles, qu'il ne refuse jamais, en sorte que le concours à son tombeau devient chaque jour plus considérable, que les offrandes y sont nombreuses et fort riches, et que l'esprit de recueillement et de pauvreté court le risque de s'affaiblir parmi nous.
François en savait assez; il part, il arrive à Notre- Dame-des-Anges, il s'assure de la vérité des faits et va au tombeau de Pierre de Catane. De sa voix la plus sévère et la plus forte il s'écrie :
« Frère Pierre ! vous m'obéissiez toujours ponctuellement pendant votre vie; j'exige que vous m'obéissiez de même après votre mort. Ceux qui viennent à votre tombeau sont pour nous un véritable fléau. Par leur dévotion, notre pauvreté est blessée, notre silence est rompu, notre discipline se relâche. Je vous ordonne donc, en vertu de la sainte obéissance que vous me devez, de cesser de faire des miracles. »
A partir de ce moment, Pierre de Catane cessa de faire des miracles à son tombeau ; mais son supérieur ne
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lui ayant pas défendu d'en faire ailleurs, il répondait par des prodiges à la plupart de ceux qui l'invoquaient
avec loi.
Quelque temps après, dit une ancienne chronique con -
servée au Vatican, saint François ayant fait ouvrir son tombeau pour faire transporter ailleurs le corps vénéré, on le trouva retourné, à genoux, la tête baissée, absolument dans la position du religieux qui reçoit en toute humilité Tordre de son supérieur.
Ce n'était pas la première fois que Dieu glorifiait ainsi l'obéissance religieuse; car les historiens de saint Bernard rapportent un trait semblable. L'abbé de Citeaux voyant le tumulte occasionné par les nombreux miracles qu'il faisait à son tombeau, et craignant que la discipline régulière n'en souffrit, défendit à saint Bernard, en vertu de l'obéissance, de continuer à faire des miracles. Et saint Uernard se soumit.
Après avoir réglé à la Portioncule plusieurs affaires de l'Ordre, saint François prit avec lui deux de ses frères et se dirigea vers le couvent de Celles, près de Cortone. Avant d'y arriver, il rencontre sur son chemin une femme de grande naissance, qui se jette à ses pieds, fond en larmes et le conjure de prier pour la conversion de son mari.
— Allez en paix, lui dit le saint : votre mari ne tardera pas à vous donner une grande consolation. Dites-lui seulement, de la part de Dieu et de la mienne, que le temps présent est celui de la clémence, et que le temps à venir est celui de la justice.
Le saint bénit cette pauvre affligée et la laisse consolée. Celle-ci, en rentra ni dans sa demeure., s'empresse de dire à son mari :
— Je viens de rencontrer le saint qui remplit l'Italie du bruit de ses miracles ; il m'a chargée do vous dire de la
part de Dieu et de la sienne, que le temps présent est celui de la clémence, et que le temps à venir est celui de la justice.
l'ement éclairé et touché de la grâce, ce pécheur .11 d a sa femme :
— Signora, servons Dieu ensemble et sauvons nos âmes !
Il se convertit en effet, vécut depuis ce jour dans les saints exercices de la pénitence, que sa femme était heure de partager avec lui, et Tun et l'autre moururent le e jour de la mort des ju François ne séjourna pas longtemps au monastèrede Celles ; pressé d'un secret besoin de solitude et de repos en Dieu seul, il dit adieu a sis frères, reprit ses compagnons et s'achemina vers le mont de l'Alvernia.
François sur le mont Alvernia. — La pierre sanctifiée. — Race du démon. — Les saints stigmates. — Le cantique de l'amour.
« L'Alvernia, dit un historien de saint François d'Assise *, domine toute la chaîne de l'Apennin, et à plusieurs milles, on voit son imposante masse de rochers couronnés de hêtres immenses. Après quatre heures de montée dans des chemins raides, étroits, bordés de précipices profonds ou de quelques champs dont la glèbe blanchâtre atteste l'infécon lité, on arrive sur le plateau incliné du sommet. Le couvent est irrégulier comme le sol ; la porte basse et massive, posée sur des rocs, rappelle la porte des manoirs
C'était dans cette solitude, dont nous avons déjà parlé