M. Chavin de Malan
adleurs, que Dieu appelait François pour lui prodiguer de nouvelles et incomparables faveurs. Frère Léon, secrétaîre, ami et confesseur de notre saint Paotompagnait. Frère Léon était la douceur, l'innocence et la simplicité même; François qui lisait dans son àme et en connaissait toute la candeur, l'avait surnommé la brebis du bon, Dieu.
Après quelques jours passés au milieu de ses religieux, dans le couvent, le saint patriarche les réunit et leur dit :
— Mes cliers enfants, je suis venu ici afin de me rebremper dans le silence et dans la retraite la plus absolue, pendant toute la durée du carême préparatoire à la fête de l'archange saint Michel. Je vais me retirer dans l'endroit le plus solitaire de la montagne, et personne ne viendra m'y trouver avant le 29 du mois prochain. Frère Léon arrangera une cellule près de celle que j'habiterai, il aura la charité de m'apporter l'aumône d'un peu de pain lorsque j'en aurai besoin, et je ne communiquerai qu'avec lui, exclusivement, pendant quarante jours.
Les Frères s'empressèrent de lui arranger une cellule dans le creux du rocher formant une petite grotte; une grande pierre devait en dérober l'entrée en partie, et ne bisser qu'une ouverture suffisante pour donner passage au frère Léon lorsqu'il lui serait permis de pénétrer jusqu'au saint ermite. Après la fête de l'Assomption, François se sépara de la communauté, en se recommandant à prières, et alla prendre possession de son lieu de retraite, accompagné de frère Léon, à qui il donna ainsi ses instructions :
— Chère brebis du bon Dieu, lui dit-il, voici comment vous ferez pendant ma retraite : Tous les soirs vous m'apporterez quelques morceaux de pain de la quête et un j peu d'eau que vous déposerez à l'entrée de la cellule. A
l'heure de matines , vous viendrez réciter l'office avec moi ; mais vous vous arrêterez à Ventrée de la cellule : vous direz tout haut: Domine, labia mea aperies ; si je réponds : Et os meum annuntiabit laudem tuam, vous entrerez ; si je ne réponds pas, vous retournerez dans votre cellule.
— Vous serez obéi, mon Père, lui répondit humblement Léon.
Les choses se passèrent exactement selon les désirs de François, et il arrivait souvent que frère Léon venant la nuit pour réciter les matines avec lui, était obligé de revenir sur ses pas et de prier seul, car le saint, plongé dans ses extases, ne l'avait point entendu et n'avait pu lui répondre. Frère Léon n'en était nullement surpris: fréquemment témoin des ravissements du saint patriarche, il l'avait vu s'élever de terre par la force de l'attraction divine, et demeurer ainsi des heures entières dans une complète immobilité. Alors le bon frère se jetait à genoux, se prosternait, le front dans la poussière et s'écriait avec larmes :
« Mon Dieu, soyez propice à un pécheur comme moi, par les mérites de cet incomparable saint ! »
Un jour frère Léon apportant le pain et l'eau destinés à la nourriture de François, allait les poser, à l'ordinaire, sur une large pierre, à l'entrée de la grotte :
— Gardez-vous bien de toucher à cette pierre ! dit aussitôt notre saint ; il faut la laver auparavant avec de l'eau, du vin, du lait et de l'huile, car Jésus-Christ a daigné s'y asseoir et me faire entendre de là ce que vous saurez plus tard.
— Mon Père, lui répondit Léon, j'ai de l'eau et de l'huile, mais je n'ai ni vin, ni lait. Ne pourriez-vous, à l'exemple de Jacob, consacrer cette table au Seigneur, en y répandant de l'huile seulement?
— Vous avez raison, ajouta le saint, fai i
Et prenant de l'huile, il la répandit sur la pi re en prononçant les paroles de Jacob : Gesl ici Vautel de Dieu* Il dit ensuite à frère Léon, confident de tous les secrets de son âme :
'— 0 frère Léon ! Jésus-Christ mon Seigneur m'est apparu et a daigné s'asseoir sur cette pierre bénie I II m'a fait entendre les plus douées paroles et m'a donné l'a urance de sa protection sur l'Ordre des Frères-Mineurs. Il m'a promis que cet Ordre subsistera ju qu'à la fin du monde ; il m'a dit que la vie de ses persécuteurs serait abrégée s'ils ne se convertissaient; il m'a fait connaître les grâces qu'il réserve à ses protecteurs et à ses amis, enfin, il m'a annoncé des choses personnelles que je ne dirai jamais.
François garda toujours ce secret, mais après sa mort une grande famine désolant la contrée, frère Léon, alors au couvent de l'Alvernia, priait avec ferveur pour les malheureux dévorés par les tortures de la faim, lorsqu'une voix mystérieuse lui révéla ce que le saint patriarche lui avait tenu caché. Le fléau qui frappait ce peuple était mérité. Les pécheurs avaient entendu sans fruits la parole évangélique, ils avaient fermé les yeux à la lumière, et François n'avait cessé de demander . pour eux. Le jour où Notre-Seigneur s'était montré à lui, assis sur la pierre qui lui servait de table, il lui avait promis de suspendre pendant sa vie les effets de sa colère, mais il avait ajouté que bientôt après sa mort, une horrible famine décimerait les habitants de la vallée.
La pierre sur laquelle Jésus-Christ avait apparu à saint François est conservée dans une chapelle de l'église du mont Alvernia. On l'a entourée d'une grille en fer qui laisse
voir cette inscription :
Table nr; saint François : sur laquelle il eut d'admirables apparitions, et quHl consacra en y répandant de "if diiani .-c'est ici l'autel de dieu.
La dévotion du peuple nécessita la mesure qui protège celte relique. Pendant deux siècles la précieuse pierre était restée dans le sanctuaire de l'église, exposée à la vénération publique; mais les fidèles, non contents de la vénérer, la brisaient pour en emporter des fragments. Ce fut ce qui détermina les Frères-Mineurs, d'accord avec l'autorité ecclésiastique, à la mettre à l'abri de ces pieuses mutilations.
Quelques jours avant l'apparition que nous venons de raconter, François connut par une lumière surnaturelle que son bien-aimé frère Léon était aux prises avec une violente tentation qu'il hésitait à découvrir ; il vit en môme temps que le candide Frère se disait: « Si j'avais seulement sur moi une seule ligne de l'écriture du Père, le démon serait vaincu et je retrouverais la paix ! » Lorsque Léon se présenta à l'entrée delà grotte et déposa le pain et l'eau, ainsi qu'il était convenu, notre saint l'appela et lui dit de lui apporter les objets nécessaires pour écrire. Le Frère ayant obéi, François écrivit ces paroles de la Sai nie-Écriture :
Que le Seigneur vous bénisse et veille sur vous; quHl vous montre son visage, qu'il ait pitié de vous ; quil tourne ses regards vers cous et qu'il vous donne la paix. Dieu bénisse le frère Léon!
Il signa de la lettre T, remit ensuite cet écrit à son ami et lui dit:
— Mon bien cher Léon, prenez ceci et conservez-le toute votre, vie.
Le Frère s'en saisit avec joie et reconnaissance, et aussitôt la paix de lame lui fut rendue. Il se servit de cette relique pour rendre la santé à plusieurs malades spirituels,
DE SAINT FliWVOlS D'àSSISR 2S3
et plus tard, elle fui déposée dans le sanctuaire de l'é de saint François d'Assise où onlavoii epcojre aujourd'hui. Saint Bonaventure assure que, de son temps, elle était l'instrument de plusieurs miracles.
Il y avait environ trois semaines que notre sainl vivait dans sa retraite du Mont- Alvemia, lorsqu'un jour, suivant, proche de sa cellule, un étroit sentier bordé de précipices, le démon parut devant lui, lé frappa avec ragp el l'eût tait rouler au fond de l'abîme, si le saint oe s'était appuyé (h's doux mains sur le rocher; la pierre aussitôt s'amollit sous la pression des mains de François, et les laisse s'enfoncer de manière à le préserver d'une chute inévitable. Cette empreinte est restée sur le roc.
Le démon ayant pris la faite, François crut voir un ange envoyé par la volonté divine pour le fortifier et le consoler, et il entendit en même temps une musique si délicieuse qu'il ne comprenait pas comment il pouvait eu goûter l'harmonie sans mourir de bonheur.
Revenu de cette extase, il se demandait quel pouvait être le dessein de Dieu en le comblant de tant et de si merveilleuses faveurs. Il lui semblait qu'il ne faisait rien pour Dieu, tandis que Dieu faisait tout pour lui, et il brûlait du désir de connaître l'adorable volonté. Il appelle frère Léon, lui rend compte de tout ce qui vient de se passer, et lui exprime son ardent désir de savoir ce qu'il doit taire et souffrir pour être agréable à Dieu et lui témoigner son amour, il ajoute :
— Consultons le livre du saint Évangile; aile/ le prendre sur l'autel, nous rouvrirons trois fois eu l'honneur de la Très-Sainte Trinité, et nous saurons ainsi ce que le Seigneur demande de son pauvre petit serviteur.
Le Frère va chercher le livre divin, il l'ouvre trois fois.: et trois t'ois son regard tombe sur le récit de la Passion drl Sauveur. C'était assez : François avait compris que la
conformité de sa vie avec la vie de Jésus-Christ devait s'étendre jusqu'au crucifiement, mais il l'entendait seulement dans le sens du martyre qu'il avait toujours ambitionné, et il attendit que la Providence en déterminât la manière.
A quelques jours de là/ frère Léon arrivant, à minuit, à l'entrée de la cellule de François, dit comme de coutume : Domine, labia mca aperies ; il ne reçoit point de réponse et croit apercevoir une clarté lumineuse venant de l'intérieur du rocher ; pressé par une pieuse curiosité, il oublie la recommandation du saint et fait un pas en avant dans la cellule. Il voit François prosterné et entouré d'une vive lumière ; il entend une voix inconnue dont il ne peut distinguer les paroles, et celle du saint s'écrier ensuite avec l'accent de la plus profonde humilité et de la plus grande admiration :
« — Qui ètes-vous, ô mon Dieu et mon très-doux Seigneur! Et qui suis-je, moi, pécheur, sinon un vermisseau, et votre plus indigne serviteur ! »
François répète plusieurs fois ces paroles, se redresse, met trois fois la main droite dans sa poitrine, et, en la retirant autant de fois, fait le geste de déposer un objet dans le foyer de la lumière qui rayonne autour de lui. Cette lumière di parait quelques instants après, le saint demeure à genoux et en silence, et Léon se retire. Mais François l'entend et l'appelle :
— Ne vous avais-je pas défendu d'entrer, lui dit-il, lorsque je ne vous répondais pas ?
— Oui, Père, répond Léon ; mais je vous le confesse, l'éclat de la lumière qui remplissait ce lieu béni, rayonnant jusqu'à l'entrée, je n'ai pu me détendre d'avancer, et je vous conjure de me le pardonner !
— Je vous le pardonne bien volontiers, chère petite brebis du Christ ; car vous êtes le confident de mes secrets; toutefois, vous ne devez pas les surprendre.
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— Il est vrai, mon Père, reprit humblement L'on, et je reconnais ma Faute; mais vous me l'avez pardonn poserais vous adresser une question, Qu'avez-vous vu, 'mon cher Père ? Je vous conjure de me donner l'explication des paroles que vous avez pron rocées et des trois (mouvements que j'ai VU taire à votre bras: je vous le
demande pour la gloire de Dieu, vous ne pouvez me le refuser.
— 0 frère Léon ! dit le saint. Dieu lui-môme était présent lorsque vous êtes entré ; il était voilé par l'éclatante lumière que vous ave/ vue. Dans sa bonté souveraine et infinie, il m'a donné l'intelligence de plusieurs mystères et une telle connaissance de sa grandeur et de ses perfections, que je me suis écrié : « Qui êtes-vous, Seigneur, et qui suiS'jel • Je sentais, je comprenais que toute créature n'est devant sa divine Majesté qu'un néant, moins que rien, et il a plu à ee Dieu d'amour et de bonté, de réordonner de lui offrir un présent en reconnaissance des laveurs que je recevais. Je lui ai répondu : i Seigneur, ma pauvreté est telle, qu'à l'exception du pauvre habit qui me couvre, je ne possède rien au monde, pas même mon corps, ni mon àme (pie je vous ai donnés depuis longtemps. » Alors, le Seigneur m'a ordonné de lui donner ee (pie je trouverais dans mon sein, et y portant la main, j'en ai retiré une pièce (Vov que je lui ai présentée, ce qu'il m'a fait renouveler deux, fois encore; après quoi, il m'a t'ait connaître que ces trois pièces d'cr signifiaient les trois Ordres que j'ai fondés et les trois vœux de pauvreté , d'obéissance et de chasteté dans la vie religieuse , ee qui lui rendait, ce présent trèsagréable.
Frère Léon s'empressa d'écrire ees détails aussitôt après son entretien avec le saint patriarche.
Nous avons dit (pie saint François s'attendait à être
crucifié, mais qu'il ignorait le genre de martyre que la Providence réservait à son imcomparable amour pour Jésus-Christ. Il ne tarda pas à le savoir.
Le 13 septembre,, veille du jour où l'Église célébra la fête de T Exaltation de la Sainte-Croix, un ange lui apparut et lui dit :
— François, préparez votre âme à tout ce que Dieu veut opérer en vous.
— Je suis prêt, répondit-il ; je suis prêt à tout et ne résisterai en rien à son adorable volonté, s'il daigne m'assister du secours de sa grâce. Je suis son inutile serviteur, j très-indigne des faveurs dont il veut bien m'honorer ; qu'il agisse en moi selon son bon plaisir.
Le lendemain matin, « François, serviteur et ministre vraiment fidèle de Jésus-Christ, dit saint Bonaventure, étant en prière sur le flanc de la montagne, s'élevant à Dieu par la ferveur séraphiqùe de ses désirs, et se transformant, par l'effet de sa tendre et affectueuse compassion, en celui qui, par l'excès de sa charité, a voulu être crucifié pour nous, vit descendre rapidement vers lui, du haut du ciel, un séraphin ayant six ailes de feu : deux à la tête, deux qui lui servaient à voler, deux qui voilaient son corps. Il s'arrêta, dans son vol majestueux, à peu de distance de François, écarta les deux ailes dont il était enveloppé, et lui laissa voir au milieu un homme crucifié, dont les mains et les pieds étaient cloués à une croix.
« A cette vue, l'àme de François fut inondée à la fois de tristesse et de joie, de douleur et d'amour, et Dieu lui lit comprendre que cette figure d'un séraphin crucifié signi- 1 t qu'il ressemblerait plus parfaitement encore à Jésus- Christ par l'embrasement de son âme que par le martyre de son corps.
« La vision disparut après un entretien secret lui laissant dans rame une ardeur séraphiqùe, et lui marqua le
corps d'une figure conforme à celle du crucifix, comme si sa chair, semblable à la tare amollie par le feu, eût reçu l'empreinte d'u cachet. Car aussitô! les marques dos clous commencèrent à paraître à ses mains el ; pieds, telles qu'il les avait vues à l'Homme crucifié. On vit ses mains et ses pieds percés de clous dans le milieu; les tètes des clous rondes et noires étaient au dedans des mains et au-dessus des pieds ; les pointes un [nui longues, paraissaient de l'autre côté, se recourbaient et surmontaient le reste de la chair dont elles sortaient. Il avait aussi, au côté droit, une plaie rouge comme s'il eût été percé (Tune lance, et souvent, elle jetait un sang sacré, qui mouillait sa tunique et le linge qu'il portait sur les reins. »
Ce glorieux privilège, de porter sur son corps les plaies de Jésus-Christ et la ligure des clous qui rattachèrent à la croix pour la rédemption du monde, était un tait inouï dans l'Église. Dieu voulut qu'il tut prouvé de manière à le rendre incontestable, ainsi que nous le verrons,
Dans le moment même de ce prodige, la montagne fut éclairée par une lumière si vive et si éclatante, (pie les gens de la vallée y furent trompés, crurent, au lever du soleil et se disposèrent au travail de la journe. Quelques muletiers, de passage dans les hôtelleries, se mirent en route en toute hâte, et ne s aperçurent de leur erreur que loin de leur dernier point de départ.
D'après le témoignage des bons villageois, cette brillante clarté avait éclairé le pays pendant [dus d'une heure, et elle avait disparu depuis assez longtemps lorsque le soleil se leva. Tous sachant que le saint était en retraite sur FAlvernia, eurent à la lois la même pensée et se dirent qu'un grand miracle devait s'être opéré sur la montagne. Ce fut la rumeur publique pendant plusieurs jours dans tous les environs, et chaque Frère quêteur était assailli de
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questions auxquelles nul ne pouvait répondre. François ne communiquant qu'avec frère Léon, et celui-ci n'ayant pas parlé du prodige, l'ignorance était générale sur ce point.
Cependant, notre saint éprouvait de si vives douleurs aux pieds, aux mains et au coté, qu'il ne put garder absolument le secret d'une telle faveur ; il se vit forcé de le confier à frère Léon, car il ne pouvait marcher qu'avec une extrême difficulté, et le sang s^échappait de chacune de ses glorieuses plaies. Le bon Frère les essuyait, les lavait, les bandait doucement, les soignait de son mieux et n'apportait au saint qu'un bien faible soulagement. Encore, François refusait-il ces adoucissements à ses souffrances depuis le jeudi soir jusqu'au samedi matin, afin de ne rien perdre de ses chères douleurs pendant toute la durée du temps consacré au souvenir de la Passion de l'Homme-Dieu.
Un jour, frère Léon lui ayant occasionné une souffrance aiguë en retirant le linge ensanglanté qui couvrait la plaie du côté,, «François fit un mouvement involontaire et posa sa main sur la poitrine de Léon. Celui-ci en ressentit aussitôt une impression de douceur et de bien-être intérieur qu'il n'oublia jamais.
La fête de saint Michel était arrivée, il fallait que saint François descendit de sa cellule et reparût au milieu de ses religieux, et il se voyait dans l'impossibilité de dissimuler sa nouvelle et précieuse infirmité. Ses mains et ses pieds étaient enveloppés de linge, son visage trahissait de vives souffrances, et son humilité voulait néanmoins lui faire garder le silence. Frère Léon était d'avis de faire connaître aux religieux toute la vérité, François ne pouvait s'y résoudre, et Dieu ne l'éclairant pas sur ce qu'il devait foire, il prit le parti de consulter frère Illuminé, dont le juge-
DK s.MNT FRANÇOIS ^ASSISE, 289
mont lui inspirait une confiance entière. Il le fait appeler, lui propose la question en termes généraux el oe peut se résigner à lui faire un aveu complet. Le frère Illuminé lui répond :
— Mon Père, lorsqu'il plaît à Dieu, dans sa miséricorde infinie, de vous découvrir quelques-uns de ses secrets,
sachez bien que ce n'est pas pour vous, mais pour sa gloire. Vous devez donc les faire connaître, afin de ne vous point attirer le reproche d'avoir enfoui le talent (pie vous avez reçu,
— Vous ave/ raison, reprit François; je vous dirai doue en présence de Dieu toute la vérité.
Et il raconta les choses merveilleuses qui s'étaient 'passées, puis il descendit et alla retrouver ses Frères au couvent où frère Illuminé l'avait précédé et avait tout dit. On se ferait difficilement une idée des sentiments d'admiration et d'humilité, de respect et de tendre affection qui remplissaient les cœurs de tous les religieux, en revoyant le vénéré fondateur. Ils le supplièrent de leur laisser voir les plaies dont le Sauveur du monde l'avait honoré, et l'humble François, croyant ne pouvoir leur refuser cette consolation, leur permit de les découvrir, et de les baiser.
La montagne de l'Alvernia lui était devenue bien chère.; elle était même pour lui un objet de profonde vénération depuis le jour béni où il avait reçu les stigmates du Sauveur du monde. Ne devant plus y habiter désormais, il prit à part les frères Angelo et Masseo et leur dit :
— Mes chers enfants, mes Frères bien-aimés, Dieu veut que je me sépare de vous, il m'appelle ailleurs et ne me permettra plus de revenir sur cette montagne qui m'est bien chère et que je vous recommande de conserver toujours. Considérez-la, vous et les frères qui viendront après vous, considérez-la comme un lieu sanctifié par la
présence du Seigneur notre Dieu, car le Très-Haut a daigné s'y manifester plusieurs fois à son pauvre petit serviteur.
— 0 Père très-cher, répondirent à la fois les deux religieux, nous vous le promettons; ce lieu sera toujours vénéré par vos enfants.
Avant de quitter l'Alvernia, François ne pouvant plus contenir les élans de son âme, avait composé deux cantiques, expressions brûlantes de l'amour dont les ardeurs le dévoraient, surtout depuis le jour où il avait reçu l'impression des plaies sacrées de Jésus crucifié. Nous en reproduisons quelques fragments seulement, ils suffiront pour donner une idée du tout :
« L'amour m'a mis dans le feu, s'écrie-t-il, je brûle d'amour ! Lorsque je commençai à aimer l'époux de mon âme, et qu'il fit alliance avec moi, il avait la douceur de l'agneau ; mais depuis, il m'a étroitement emprisonné et m'a percé le cœur d'un fer aigu quJil a enfoncé profondément. Je n'ai plus de repos, il me fait la guerre, les traits qu'il me lance sont sans nombre, et c'est en vain que je prends un bouclier pour parer ses coups.
« Je cherche Jésus-Christ mon vainqueur, pour lui faire à mon tour une sainte guerre ; je le trouve dans ces fertiles campagnes, et je me venge de ses coups en l'embrassant de toutes les forces de mon âme ; je lui demande la paix, son amour me l'accorde, sa bonté fortifie mon cœur, et, dans le feu même qui m'embrase, je jouis d'une profonde tranquillité
« Depuis que l'amour divin m'a blessé, l'univers n'a nlus de beauté pour moi. L'arbre d'amour planté dans mon cœur fait seul ma félicité par les fruits qu'il produit. Il m'a changé en un autre homme, il m'a donné un esprit uouveau et une vigueur nouvelle. J'ai tout abandonné
pour posséder Kobjet de mon amour, et si pétait maître de tous les biens <lu monde, je les abandonnerais encore pour lui. Il m'a trompé cependant. J'espérais ses douceurs,
et il m'a fait des plaies..,, Mes anciens amis ont voulu me faire changer. Non, leur ai-je répondu, je suis l'esclave 'de l'amour ! les montagnes s'amolliront avant que je ne laissa sortir de mon cœur l'amour de Jésus-Christ. Tous les dangers tous les maux du monde ne sauraient rompre le I liens qui m'unissent à lui. Il m'a vaincu, il me domine, il me brûle, il m'élève au-dessus de toute chose, il me comble de ses faveurs.... 0 mon àme, conserve-le chèrement t....
« Toutes les créatures me (rient : Amour! 0 Jésus! beauté ancienne et toujours nouvelle, vous ravissez mon esprit, vous faites fondre mon cœur ! il n'y a rien que je ne voulusse donner pour vous aimer ! Quel heureux commerce que celui de votre saint amour ! On se dépouille de soi-même pour se revêtir de vous t Plus une âme voit votre beauté, plus elle est embrasée (l'amour, plus elle goûte de douceurs... Elle est dénuée de tout, elle s'oublie elle-même, mais elle ne manque de rien, vous l'enrichissez de vos dons, vous en faites une reine, et presque une même chose avec vous
« Vous-même, Seigneur, n'avez-vous pas été blessé par l'amour I C'est l'amour qui vous a fait descendre du ciel sur la terre, qui vous a revêtu d'une chair semblable à la nôtre, qui vous a réduit à la pauvreté pour nous enrichir.... Votre amour vous menait dans ses triomphes comme son ca; il". Dans le temple, vous disiez : Si quelqu'un a soif, qu'il vienne d moi, et qu'il boive. Et que leur demandiez-vous pour leur donner à boire, sinon de l'amour ? N'est-ce pas l'amour qui vous fit garder le silence et vous empêcha de vous défendre devant Pilate? Vous vouliez être la victime de l'amour jusqu'à mourir sur
une croix ! Ali t l'amour seul put lier alors votre puissance infinie ! »
Tels étaient les chants du séraphique François.
Le moment de la séparation était venu. Le saint patriarche bénit ses religieux, leur permit de baiser le bout de ses doigts, ses mains qtant toujours enveloppées, et ne désigna que frère Léon pour l'accompagner dans son voyage.
Nouveaux miracles. — Retour à la Portioncule. — Dépérissement de François. — Le cantique du soleil. — Réconciliation de l'évêque et
des consuls d'Assise. — Révélation. — Joie intérieure.
François descendait lentement la montagne de l'Alvernia, accompagné de tous ses religieux, qui ne pouvaient le voir s'éloigner sans éprouver un douloureux attendrissement, puisqu'il leur avait donné la triste assurance que Dieu ne lui permettrait plus de revenir au milieu d'eux. Bientôt le pieux cortège aperçoit les habitants de la vallée accourus en foule au-devant du saint, car ils avaient appris le prodige des stigmates, ils avaient été informés du jour et de l'heure du départ de François, et ils voulaient le revoir et recevoir une fois encore sa bénédiction. Tous l'entourèrent dès qu'il parut et ils le conjuraient de les bénir, s'efforçant en même temps de baiser ses pieds et ses mains. Le saint, ne pouvant se soustraire à ces témoignages de vénération, leur laissa baiser l'extrémité de ses doigts.
Il traversait un village près d'Arozzo, lorsqu'il vit accourir à lui une pauvre femme tout en pleurs. Son cœur en fut touché, car cette femme lui présentait son unique
enfant, âgé de huit ans, dans an état d*hydropisie si avancée qu'il était effrayant à voir. Le suint p mains sur le petit malade, et l'enflure disparaît à l'instant.
De là, il voulut aller à Monte-Acutio, voir le comte Alberti, son ami, qui en était seigneur et avait toujours élé bienfaiteur de l'Ordre des Frères-Mineurs :
— C'est ma dernière visite, lui dit-il; Dieu m'a fait connaître que ma fin approche, et que je ne dois plus revenir dans ces contrées.
— Si je ne dois plus avoir la consolation de vous voir en ce monde, s'écrie le comte, il faut que vous m'en dédommagiez, frère François ! il (aufc me laisser un souvenir de votre dernière visite; vous ne pouvez me le refuser !
— Je le ferais volontiers si cela était en mon pouvoir, seigneur comte, mais je ne possède rien, je n'ai rien que le pauvre habit qui me couvre, et que je ne puis vous laisser sans en avoir un autre.
— 11 est aisé de le remplacer, frère François, je vais en envoyer chercher un àMonte-Casale.
Ce fut l'affaire de quelques heures. L'habit fut bientôt apporté, et l'échange opéré sans difficulté de la part de François, le comte s'empara de ce vêtement que port lit le saint patriarche lorsqu'il reçut les saints stigmates; il le fit recouvrir en partie d'étoffe de soie brochée d'or, et le lit déposer dans l'église de Monte-Acutio. Ses descendants le conservèrent de génération en génération pendant plusieurs siècles, et il devint ensuite la propriété des grands ducs de Toscane.
De Monte-Acutio, François allait au couvent de Monte-
Casale; la marche lui étant impossible en ce moment, on
lui prêta un anc, qu'il accepta avec une humble recon-
' naissance, en promettant de le renvoyer dès son arrivée.
En entrant dans le bourg de San-Sepolcro, il fut assiégé par une multitude de peuple qui venait à sa rencontre, portant des branches d'olivier et criant : Voici le saint I voici le saint frère François ! Noël 1 Noël I Chacun voulait toucher son vêtement, baiser ses pieds, être béni par lui. François semblait sourd à ces cris, insensible à ces louanges, indifférent à tout ce qui se passait autour de lui. Il arrivait à la porte d'une léproserie, à un mille plus loin, lorsque, revenant à lui, il demande à frère Léon:
— Serons-nous bientôt arrivés à San-Sepolcro, chère petite brebis d i Christ ?
— Mon très-cher Père, lui répond frère Léon, nous l'avons dépassé, il y a déjà longtemps.
« Son esprit, dit saint Bonaventure, contemplant d'un regard fixe les brillantes lumières du ciel, n'avait vu ni la différence des lieux, ni celle du temps, ni celle des personnes. »
Le soir, il arrivait au couvent de Monte-Casale ; pendant qu'il prenait son repas, on lui dit que l'un des Frères est atteint d'une maladie qui ressemble à l'épilepsie et que quelques-uns attribuent à la présence du démon. Les yeux du saint se remplissent de larmes ; tout ému de compassion, il rompt son pain, en bénit un morceau avec sa main stigmatisée, l'envoie au malade et demande à Notre-Seigneur de le guérir. Le malade mange ce pain et est aussitôt délivré de cette redoutable maladie.
Le lendemain, au point du jour, saint François envoyait deux religieux au Mont-Alvernia, et les chargeait de ramener l'àne qui lui avait été prêté à Mjnte-Acutio. Les deux Frères, en traversant un village du comté d'Arezzo, voient venir à eux quelques-uns de ; habitants, qui leur demandent si le frère François ne les suit pas. Sur
•leur réponse négatives les pauvres villageois se désOleill et
déclarent que la Femme dé l'un d'eot n'a plus qu'à moufir, puisque le saint de l'Italie n'est pas là pour la sauver. Les religieux, touchés de cette douleur, tâchent de ivmonter les COUrage8 et font pénétrai un rayon d'espérance dans ces cours affligés : leur Père, il est vrai, n'est pas la et ne peut bénir la mourante, mais il montait hier Pane que voilà, et il tenait la bride dans ses saintes mains marquées des plaies sacrées du divin crucilié; cette bridé peut opérer un miracle. Ils vont à la malade, elle était expirante; ils posent la bride sur elle, en demandant à Dieu de la guérir par les mérites de François, et à l'instant même, elle revient à la vie et à la santé.
François passa peu de jours à Monte-Casale, et gagna Castello, où il avait le projet de s'arrêter plus longtemps. Dès son arrivée, il délivra une femme possédée du démon. La nouvelle de cet événement s'étant promptement répandue, on lui amenait des malades de tous les côtés, et il en guérissait un si grand nombre, qu'une pauvre mère dont le fils était dans un état désespéré; le prend dans ses bras et le lui porte en le suppliant de le bénir. Cet enfant avait une plaie qui devait amener sa mort. François retire luimême les linges qui couvraient la plaie, il fait trois lois le signe de la croix sur cet horrible ulcère, il remet les liimes avec le plus grand soin et rend l'enfant à sa mère. Celleci le reporte dans sa demeure et le met dans sou lit. C'était le soir, elle le laisse calme jusqu'au lendemain ; lorsqu'elle veut le panser comme à l'ordinaire, elle le trouve parfait ment guéri, et remarque une excroissance de chair, ayant la forme et la couleur d'une rose rouge, à l'endroit où avait été la plaie. Ce souvenir prodigieux de sa guérison miraculeuse, l'enfant devenu homme le conserva toujours, il lui rappelait tout ce qu'il devait à Dieu de reconnaissance et de fidélité.
Saint François s'était laissé retenir par les habitants de» Castello au delà du temps qu'il s'était promis de leur consacrer. Il était resté un mois entier au milieu d'eux ; la volonté divine l'appelant à Notre-Dame-des-Anges, il partit enfin avec son cher Léon. Un bon paysan fut chargé de l'accompagner, et de lui prêter son âne; il devait le suivre jusqu'au but de son voyage et revenir ensuite à Castello, où il est probable qu'il devait être dédommagé largement par ceux qui voyaient avec tant de regret s'éloigner te saint qu'ils aimaient.
L'hiver s'annonçait avec rigueur, le froid était vif dans les montagnes, mais François ne s'inquiétait jamais du temps; il lui suffisait d'obéir à la voix de Dieu. Les chemins qu'il avait à parcourir étaient rudes et difficiles ; il ne s'en embarrassait pas davantage. Un jour, les difficultés furent si grandes, durant toute la route, que nos trois voyageurs ne purent arriver le soir au village où ils devaient passer la nuit, et se virent forcés de chercher abri sous un rocher.
Le paysan veut faire du feu pour réchauffer ses membres engourdis, et ne trouve de bois nulle part sur cette aride montagne. Il veut dormir, le froid se fait sentir plus vivement encore et le tient éveillé malgré lui. L'impatience le gagne, il s'emporte contre François, cause de sa souffrance, et lui promet bien que de sa vie il ne lui rendra semblable service. Le saint approche, cherche à le calmer par de douces paroles, et étend sur lui ses deux mains. Au même moment, le villageois émerveillé sent une douce chaleur pénétrer tout son corps ; il remercie son bienfaiteur et s'endort jusqu'au matin.
Le jour suivant devait être le dernier du voyage. On se mit en marche avant le lever du soleil, et frère Léon vit bientôt dans les airs, au-devant d'eux, une grande croix
DE saint FRANÇOIS D'ASSISE. 297
lumineuse, portant la figure de Jésus crucifié, et qui suivait tous les mouvements de François; die éclairait son visage et le chemin qu'il suivait; cette merveille ne disparut qu'au moment où le saint outrait dans le couvent de Sainte-Marie-des-Anges. Frère Léon comprit, que Dieu voulait donner à celui qui portait la croix si profondément empreinte dans le cœur, la consolation de la voir et de la contempler des yeux du corps.
Mais le séraphique patriarche ne portait pas sa croix seulement dans son cœur, il la portait aussi dans son corj s. Ses souffrances augmentaient chaque jour, et ses
Stigmates lui causaient de cruelles douleurs. Sainte Claire*. lui avait fait une sorte de chaussure qui couvrait, en dessus, la tête des clous de ses pieds, et qui était relevée en dessous, de manière1 à ce que la pointe recourbée ne portât pas .sur la chaussure et ne pût appuyer à terre l. Malgré tous ses soins, François ne pouvait marcher sans douleur, et voyant qu'il lui était devenu impossible de prêcher en parcourant l'Italie comme il l'avait tait pendant tant d'années, il se taisait traîner dans les villes et les villages de la vallée de Spolète, et répétai! au peuple qui se ré inissait autour de lui:
« Jésus-Christ, mon amour, a été crucifié! »
Cette parole impressionnait les âmes et les pénétrait de douleur d'avoir offensé Dieu. Souvent le saint fondateur disait à ses religieux :
« Mes frères, mes enfants très-cliers, commençons à servir le Seigneur notre Dieu; car jusque présent nous avons fait peu de chose! Nous n'avons rien faitl »
Epuisé par les fatigues de l'apostolat, par les austérités les plus rigoureuses, par le sang qui s'échappait de ses
1. Une de ces chaussures est conservée dans le monastère des Claris 3 es, à Assise.
plaies, il dépérissait sensiblement. Il souffrait des yeux, perdait la vue et se refusait aux soins que Ton cherchait à lui donner. Ses souffrances lui étaient chères, il les appelait ses sœurs et n'en voulait rien perdre.
Élie, vicaire général, malgré son opposition aux idées du saint fondateur, était attaché et dévoué à sa personne ; il ne se plaignait que de la sévérité de la règle et vénérait François pour sa sainteté exceptionnelle, pour les prodiges que Dieu faisait éclater sans cesse en sa faveur. Frère Élie voyait donc avec peine l'état de dépérissement de notre saint, et sa répugnance à y apporter remède. Après avoir usé en vain tous ses moyens de persuasion, il lui dit un jour, en présence du cardinal Ugolini :
— Mon Père, je vous ordonne, en vertu de l'obéissance religieuse, de ne plus vous opposer à la guérison de vos yeux, et d'accepter tout ce qui sera jugé nécessaire pour l'obtenir.
— Prenez garde, frère François, ajouta le cardinal ; il pourrait y avoir plus de péché que de mérite à votre opposition.
François se soumit en toute humilité, et frère Élie le fit transporter dans une cellule voisine du monastère de Saint-Damien, afin qu'il fût à portée de recevoir les remèdes que sainte Glaire et ses filles s'étaient chargées de préparer pour lui. Les frères Léon, Masseo, Rufiini et Angelo de Rieti l'accompagnèrent, demeurèrent avec lui, et lui prodiguèrent les plus tendres soins ; mais la maladie de ses yeux allait s'aggravant de plus en plus; il ne pouvait prendre un seul instant de repos et avait entièrement perdu le sommeil. Un jour, accablé de lassitude il lève les yeux et les mains vers le ciel, et s'écrie :
« Seigneur mon Dieu, jetez un regard sur moi I venez à mon secours, et que votre grâce toute-puissante m'aide à
DE SAINT FllANJ ois D'ASSISE.
supporter tant d'infirmités! H est vrai que jÉ M suis qu'un pécheur et que jVn mérite de plus grandes enoore ! 0 Jésus, bon Pasteur! daigtlei na'açeoïder, à moi voir»4
pauvre petite brebis, la grâce de ne nie séparer jamais de vous !... »
En ce moment, le saint malade entendit une voix n'hâte qui lui adressa ees fortifiantes paroles:
— François, les soull'rances que vous endurez sont préférables à toutes les richesses terrestres, car elles peuvent vous taire obtenir un royaume dont lepri\est inestimable* et que l'on ne saurait aequérir avee tous les trééors de la terre, lors même que 1rs montagnes seraient de l'or le plus pur, les rochers de diamant, les mers et les fontaines du baume le plus excellent.
— Oui, Seigneur, répondit le saint ; c'est ainsi que je considère les peines et les douleurs que j'éprouve, je sais que vous me les envoyez dans votre infinie bonté, afin qu'elles soient mon châtiment ici-bas, el le gage de votre miséricorde pour l'éternité.
— Réjouissez-vous donc, reprit la voix mystérieuse, puisque la voie des souffrances est celle qui conduit à la béatitude éternelle.
A cette dernière parole, François tressaillit de bonheur; il fit appeler sainte Glaire, lui contia le motif de sa grande joie et l'entretint durant plusieurs heures de la bonté et de la miséricorde de Dieu pour les hommes.
Après le diner, il dicta au frère Léon un cantique d'actions de grâces en langue italienne, que le frère Pacifique fut chargé de mettre en vers, et dont voici la traduction empruntée à M. l'abbé A. Riche.
« Très-haut, tout-puissant et bon Seigneur, à vous ap- « partiennent les louanges, la gloire et toute bénédiction.
« On ne les doit qu'à vous, et nul homme n'est digne de « vous nommer.
« Loué soit Dieu, mon Seigneur, à cause de toutes les « créatures, et singulièrement pour notre frère messire le « soleil, qui nous donne le jour et la lumière ! Il est beau « et rayonnant d'une grande splendeur, et il rend témoi- « gnage de vous, ô mon Dieu !
« Loué soyez-vous, mon Seigneur, pour notre sœur la « lune et pour les étoiles ! vous les avez formées dans les « cieux claires et belles
« Loué soyez-vous, mon Seigneur, pour mon frère le « vent, pour l'air et le nuage, et la sérénité, et tous les «'temps, quels qu'ils soient! car c'est par eux que vous « soutenez toutes les créatures.
« Loué soit mon Seigneur pour notre sœur l'eau, qui « est très-utile, humble, précieuse et chaste !
« Loué soyez-vous, mon Seigneur, pour notre frère le « feu I par lui vous illuminez la nuit; il est beau et agréable « à voir, indomptable et fort.
« Loué soit mon Seigneur, pour notre mère la terre, qui « nous soutient, nous nourrit, et qui produit toute sorte « de fruits, les fleurs diaprées et les herbes ! »
Toutes les créatures, François les appelait ses frères ou ses sœurs, parce qu'elles étaient pour lui, avant tout, l'œuvre de Dieu son créateur et le créateur de toute la nature. Frère Pacifique donna à ce cantique le titre de Cantique du Soleil, « à cause, dit le P. Ghalippe, de la prééminence de ce bel astre, en qui David disait que Dieu semble avoir établi sa demeure pour se montrer à nous. »
Peu de jours après que le séraphique François eut ainsi exprimé la reconnaissance de son àme, il apprit qu'une grave dissension s'était élevée entre l'évêque d'Assise et les magistrats de cette ville. Vivement affligé de cette nou-
velle, il ordonne à livre Léon d'ajouter une strophe à sou hymne de louange et lui dicte ces paroles:
« Soyez loin', Seigneur, à cause de ceux qui, pour « l'amour de vous, pardonnent les offenses et supportent « patiemment les tribulations et la maladie. Heureux
« ceux qui vivent en paix les uns avec les autres, pari e « que, vous qui êtes le Très-Haut, vous les couron- « nerez. »
François dit ensuite aux Frères qui l'entouraient : — Partez, allez dire de ma part aux consuls d'Assise que je les prie de vouloir bien se rendre chez le seigneur évêque, et allez ensuite les y attendre. Lorsqu'ils y seront arrivés, ayez confiance, chantez en leur présence le Cantique du Soleil, à deux chœurs, comme les chantres du Seigneur notre Dieu, et ne manquez pas surtout de leur faire entendre ce que nous venons d'y ajouter.
Les religieux demandent à leur Père de les bénir, car la mission leur paraît ditïicile, et après avoir reçu ce gage de succès, ils se rendent à la ville. Les magistrats, au seul nom de François consentent à revoir l'évêque et se dirigent aussitôt vers son palais. Les Frères exécutent de point en point les ordres du saint, et, en entendant les dernières paroles du cantique, le prélat et les magistrats s'embrassent avec eflusion, s'assurant mutuellement que tout est oublié.
Cependant, il y avait quarante jours que l'on soignait François à Saint-Damien, et sa maladie des yeux, loin de s'affaiblir, semblait s'aggraver. Frère Élie ordonna au malade de changer d'air et de se laisser transporter à Foligno; le saint obéit. Quelques jours après, frère Élie venait le voir à Foligno et lui disait :
— Mon Père, j'ai reçu l'annonce d'un événement qui remplit mon cœur de tristesse, et que je crois devoir vous communiquer.
— Parlez, frère Élie, et que le Seigneur notre Dieu soit toujours loué.
— Mon Père, me trouvant subitement accablé par le sommeil, il y a peu de jours, je m'y laissai aller un moment, et à peine étais-je endormi, que je vis devant moi un vieillard, dont l'aspect vénérable me pénétrait de respect, il me dit : « Frère François doit souffrir patiemment deux années encore, après ce laps de temps, la mort le délivrera et il entrera dans le repos de l'éternité. »
— Dieu soit loué 1 s'écrie François, la même chose m'a été révélée. Bénissons le Seigneur d'une telle grâce l
Et il fait venir près de lui frère Léon :
— Chère petite brebis du Christ, lui dit-il, écrivez une dernière strophe au cantique du soleil, car il a plu au Seigneur de m'annoncer que dans deux ans je serai délivré des liens qui me retiennent ici-bas !
« Soyez loué, Seigneur, pour la mort, notre sœur que « nul homme vivant ne peut éviter. Malheur à ceux qui « meurent en état de péché mortel ! Heureux ceux qui, à « l'heure de la mort, se trouvent conformes à votre sainte « volonté ; la seconde mort ne pourra les atteindre. Toutes « les créatures, louez le Seigneur, et bénissez mon Dieu ; « obéissez-lui et servez-le avec une humilité profonde ! »
L'on s'étonne dédaigneusement aujourd'hui, en lisant ce cantique de saint François d'Assise, où il donne au soleil, au vent et au feu le nom de frères, à la lune, à la terre, à l'eau et à la mort le nom de sœurs. Il n'en était pas ainsi au moyen âge : les esprits étaient moins développés* l'instruction était à peu près nulle, et un saint pouvait parler M
kwgage d'un des modèles présentés pat la Sainte-Écriture sans craindre d'exciter la moquerie ou la pitié. On savait généralement que le saint homme .loi) avait dit aux vers du sépulcre: vous êtes mon ffère et mes frères; et à la corruption : vous êtes ma mère et ma sœur ; cela sullisait aux savants et aux ignorants de l'époque.
Malgré sns vives douleurs, ses fréquentes défaillances et la perte de la vue, car il ne voyait presque plus, François conservait un£ parfaite sérénité d'esprit, dont le doux reflet ne cessait d'éclairer son visage. Ses frères s'en étonnaient, et l'un d'eux lui en exprimait un jour sa surprise avec une touchante simplicité :
— Mon très-cher Père, lui dit-il, vous nous recommandez toujours l'allég esse dans le service de Dieu, vous voulez qu'un visage de Frè; e-Mineur soit en tout temps l'expression de la joie de 1 aine et de la paix du cœur, et je le comprends. Mais vous, mon Père, accablé d'infirmités, et convaincu comme vous l'êtes que nul n'est un plus grand pi'elieur que vous, comment pouvez-vous paraître toujours aussi gai, toujours aussi calme que si vous n'éprouviez aucune souffrance, ni du corps, ni de l'esprit?
— Il est vrai, répondit humblement le saint, que le souvenir de mes péchés est pour moi un grand sujet de tristesse, et que le démon voudrait en profiter pour m'inspirer du dégoût et me faire tomber dans la paresse ; alors, je regarde mon compagnon, la joie spirituelle que je lis dans la sérénité de ses traits réveille la mienne, et la tentati n s'évanouit et se dissipe comme un mauvais songe. La joie intérieure est un tourment pour les démons, qui nous envient les bienfaits dont le Seigneur daigne nous combler. Je sais et je vois que lorsqu'ils ne peuvent me nuire par la tristesse, ils tachent d'arriver à leur but en s'eiïoiçant d'ôter à mes compagnons leur sainte joie; et s'ils ne peuvent rien,
ni sur mes frères ni sur moi, ils se retirent tout confus de leur impuissance.
Invitation du cardinal Ugolini. — La visne du curé de San-Fabiano.
— Le fer rouvre. — Le manteau superflu. — Le dîner du couvent.
— La maison préservée. — Miracles de François. — Ses souffrances s'aggravent. — Les Assisiens exigent qu'il revienne au milieu d'eux. — Il passe l'hiver à Sienne. — Il est reporté à Assise.
La cour pontificale était à Rieti et devait y passer l'automne de Tannée 1225. Le saint patriarche n'éprouvant aucune amélioration dans Tétat de ses yeux, le cardinal Ugolini lui écrivit pour l'engager à venir passer quelques mois près de lui, à Rieti, espérant que les hommes de l'art attachés à la cour du Souverain -Pontife pourraient le soulager et peut-être le guérir. La lettre du prélat était pressante, François obéit, il quitta Foligno pour se rendre auprès du cardinal protecteur.
En approchant de Rieti, il voit venir au-devant de lui une si grande quantité d'habitants de la ville, qu'il se détourne de son chemin, se fait conduire au village de San-Fabiano, éloigné de deux milles, et va demander un asile au curé. Le bon prêtre le reçoit avec bonheur, mais ne tarde pas à se repentir de son aimable accueil. La foule avait vu le saint se détourner, elle avait suivi la direction qu'elle lui avait vu prendre, et elle envahissait le presbytère :
— Prenez garde ! s'écriait le curé ; vous abîmez ma vigne f vous écrasez ?mon raisin 1 de grâce ! un peu de modération I un peu de ménagement 1
Le bon curé criait et suppliait en vain : le peuple ne voyait ni la vigne, ni le raisin, il ne voyait ou ne cherchait à voir que le saint de l'Italie, et il piétinait et ravageait impitoyablement l'espace qui le séparait de l'objet
de su vénération. Cette vigne donl le curé s'occupait avec tant de sollicitude, el dont les citoyens de Rieti s'inquiétaient si peu, louchait au presbytère : la foule se précipitant avec la vivacité italienne, el ne pouvant pénétrer en masse, s'était jetée de tous côtés et entourait 1 Ml^mrure du bon curé, sans se préoccuper du terrain qu'elle
traversait :
— Prenez donc garde à ma vigne t ménagez donc mon beau raisin ! répétait d'une voix suppliante l'hôte de notre saint.
Mais ses plaintes ne pouvaient être entendues, ses supplications demeuraient sans effet. Le soir, il constatait avec douleur les dégâts de la journée : la haie renversée, les ceps abattus, le raisin en partie foulé aux pieds t
« Hélas, murmurait-il, je suis ruiné ! Qui donc donnera du pain aux mendiants qui viennent pendant tout l'hiver assiéger le presbytère de San-Fabiano ? Dieu le sait. Ma pauvre vigne ! mon beau raisin î Moi qui étais si heureux de recevoir le saint! voilà pourtant ce que m'a valu sa visite I... »
Le lendemain, plusieurs cardinaux venaient visiter François et donnaient l'ordre à leurs gens de les attendre au dehors. Ceux-ci trouvant bientôt le temps un peu long, cherchent à l'abréger en faisant de compagnie une reconnaissance autour de l'église et de la maison. Tout à coup, ils avisent les belles grappes dorées que les fourrageurs de la veille avaient épargnées. C'était une trop bonne fortune pouï la négliger : le soleil était brûlant, tous se trouvaient fatigués et altérés par la chaleur et par leur promenade forcée ; rien n'était plus permis, à leur avis, que de s'emparer du raisin et de se rafraîchir ainsi aux dépens du curé.
Le bon prêtre voyait, ce pilla.: \ il assistait invisible à cette nouvelle dévastation qui augmentait la perte de son
petit revenu ! La discrétion ne lui avait pas permis de rester en présence des cardinaux, il s'était retiré dans une ! pièce d'où il pouvait surveiller sa vigne chérie... « Si ces malheureux, pensait-il, se contentaient de manger du raisin raisonnablement et paisiblement, il n'y aurait de moins que celui qu'ils auraient mangé ; mais ils font à eux seuls autant de dégâts que le peuple en fit hier, et ma ruine est consommée t je ne puis plus garder le saint ! je vais le lui déclarer aujourd'hui même. »
Le soir, en effet, après le repas, il dit à François l'état dans lequel on avait mis sa vigne :
— J'en ai grand regret, lui répond François ; mais dites-moi, bon Père : combien cette vigne vous rapporte-telle dans les meilleures années?
— Quatorze mesures, mon Frère.
— Eh bien, reprit le saint, prenez patience, je suis fâché que vous éprouviez une telle peine à cause de moi ; mais ayez confiance, souffrez que je reste quelques jours de plus chez vous, et Dieu vous dédommagera, j'espère, à cause de l'hospitalité que vous avez donnée pour l'amour de lui à son petit pauvre : vous aurez, du raisin qui vous reste, non-seulement les quatorze mesures des meilleures années, mais bien au delà ; vous pouvez compter sur vingt mesures.
\ On était précisément au moment de faire les vendanges dans le pays; avant qu'elles ne fussent commencées, Fran- ,çois cédant aux instances de plusieurs cardinaux allait enfin j demeurer à Rieti et prenait son gîte chez un musulman nommé Thédald. Quelques jours après, il n'était bruit dans la ville que de la vendange du curé de San-Fabiano, dont le raisin s'était miraculeusement multiplié en tombant dans le pressoir, au point qu'il devait produire environ vingt mesures de vin. Le curé remerciait saint François de cette merveilleuse bénédiction :
— Ayez continuée en Dieu, lui répondit le suint, nous
pe récolterez pas moins de vingt mesures désormais] tant que vous vivre/, la bénédiction du Seigneur sera sur votre vigne:
Cette prédiction fut réalisée. Dans la suite, le grand pape Grégoire IX donna aux Frères-Mineurs l'église et le presbytère de Ban-Fabiano, qui devint un couvent, el 11 lit ('lever une chapelle sur l'emplacement de la vigne, en souvenir du miracle de la multiplication de sou fruit. ,
François s'était soumis au traitement des médecins de Rieti, et n'en éprouvait aucun soulagement; il était à peu près avt ugle et n'y voyait même plus pour se conduire au dehors. Voyant l'insuccès de son séjour dans la ville, il se lit accompagner au couvent de Mont-Colombe, qui en était à peu de distance, et promit d'y exécuter fidèlement les prescriptions de la science: Les médecins proposaient d'ailleurs un moyen violent, dont le saint était un peu effrayé, el il préférait être au milieu de ses Frères pour subir celte opération. Il s'agissait de le brûler avec un fer rouge audessus de l'oreille.
François était habitué à la souffrance, il en appréciait les avantages et la considérait comme un trésor d'un prix, inestimable, il l'aimait et la recherchait comme One laveur du ciel : néanmoins, la nature frémissait d'appréhension à la pensée de ce fer embrasé; il aurait dit volontiers comme le Maître divin : Seigneur, $Hl est possible, éloignez de moi ce calice ! Il ne le dit pas : il savait que la volonté do Dieu lui imposait ce supplice, il l'accepta.
Au moment de l'exécution, le patient regarde le brasier et l'instrument et dit :
« Mon frère le l'eu, le Très-Haut vous a donné une grande beauté et une grande utilité; traitez-moi favorablement.
Je prie le Dieu qui est votre créateur et le mien, de tempérer votre chaleur, afin qu'il me soit possible de la soutenir. »
Il fit ensuite le signe de la croix sur le feu dans lequel était l'instrument. Les religieux présents étaient pâles d'émotion ; les médecins, craignant que leur douleur n'affaiblit le malade, les prièrent de s'éloigner, et dès qu'ils eurent quitté la chambre, le fer brûlant fut appliqué au-dessus de l'oreille et jusqu'à l'œil du patient, sans qu'il fit entendre la moindre plainte; puis on appela les religieux. En les voyant, François leur dit avec l'acent de la joie et de la reconnaissance :
— Mes frères, louons le Très-Haut ! car je vous assure que je n'ai senti ni le fer ni le feu ; je n'ai éprouvé aucune douleur. Pourquoi étiez-vous ainsi émus? Celui qui préserva des flammes les trois jeunes Hébreux dans la fournaise de Babylone ne pouvait-il pas tempérer pour son petit pauvre la chaleur de mon frère le feu ?
Et s'adressant ensuite aux médecins, il leur dit :
— Si cela ne suffit pas, renouvelez votre opération.
La maladie de ses yeux était causée par des larmes abondantes qu'il répandait au souvenir de ses péchés. Le chirurgien qui le soignait habituellement, ne voyant aucune amélioration, lui dit :
Frère François, si vous ne retenez vos larmes, je dois vous déclarer que vous perdrez la vue entièrement.
— Mon Frère, répondit le saint, pour conserver la vue corporelle qui nous est commune avec les animaux, n'éloignons pas un seul instant les illustrations divines ; car cette faveur n'est point accordée à l'esprit à cause du corps, mais elle est faite au corps à cause de l'esprit.
Cette réponse retirait à l'homme de l'art tout espoir de guérir le malade ; toutefois il lui continua ses soins et le visitait régulièrement par vénération pour sa grande sain*
teté. Un jour, il lui parlait de Fextréme pauvreté d'une
femme de Rieti, à qui il venait de faire une aumône. François faii appeler le gardien du couvent :
— Mon Frère, lui dit-il, voici le manteau dont je me cou* vrais en attendant de rencontrer quelqu'un qui eût plus de droit que moi à s'en servir; je l'ai trouvé. Je vous prie d'envoyer ce manteau, avec quelques pains de la quête, à une femme très-àgée et très-pauvre dont mon frère le médecin va vous indiquer la demeure. Le Frère qui lui apportera ce petit secours lui dira que ce qu'on lui donne est à elle et lui appartient de droit.
Le gardien obéit; mais dans l'état de maladie où était François, il ne pouvait se passer de manteau, et il était difficile de remplacer celui qu'il venait de donner comme superflu. Quelques moments après, un seigneur attaché à la cour pontificale envoyait au couvent une pièce d'étoffe plus que suffisante pour vêtir toute la communauté.
Un autre jour, le médecin se trouvant là au moment du repas, François l'invite tout simplement à dîner avec les religieux, et ordonne à l'un de ses Frères de le conduire au réfectoire. Le bon Frère rougit de la simplicité du saint fondateur et lui dit :
— Mon Père, notre pauvreté est telle que nous n'oserions offrir à d'autre qu'à des Frères-Mineurs de partager notre repas.
— Homme de peu de foi! s'écrie le saint; pourquoi dvez-VOUS douté? Que n'avez-vous donné davantage à l'obéissance î Allez, et conduisez au réfectoire notre honorable frère le médecin.
On se rend au désir du malade. La table des religieux a'était rien moins qu'appétissante; mais pendant que le gardien la bénissait, une villageoise apportait à François des mets recherchés, que lui envoyait une noble châtelaine
des environs, et que l'on s'empressa de servir au convive. Celui-ci, émerveillé de cette attention de la Providence, dit aux religieux :
— Mes Frères, nous ne comprenons pas assez la sainteté de frère François ; vous-même qui vivez avec lui ne l'appréciez peut-être pas à sa véritable valeur. Dieu m'a fait une insigne faveur en daignant me permettre de lui donner mes soins !
L'homme de la science parlait sincèrement : il était dans une continuelle admiration en présence de son cher malade et lui apportait lui-même, à ses frais, tous les médicaments quil lui prescrivait. Dieu l'en récompensa par un prodige.
Il faisait construire une maison avec le fruit de ses économies ; dès qu'elle fut achevée, un mur s'entrouvrit de telle sorte qu'il n'était pas possible d'y remédier ; on ne pouvait qu'abattre la maison pour prévenir les malheurs que sa chute inévitable aurait occasionnés. Le docteur apprend cet événement le soir ; il va demander aux. Frères-Mineurs un objet à l'usage de François, dans la pensée que Dieu, par ses mérites, le sauvera de la ruine dont il est menacé. On lui donne des cheveux de notre saint, il les porte dans l'énorme crevasse du mur, conjure la Providence de lui venir en aide et se couche plein d'espoir. Le lendemain, il accourt de grand matin à son bâtiment, ne trouve plus de fente, attend ses ouvriers, jouit de leur surprise et de leur admiration, et va rendre grâces à Dieu de la faveur qu'il vient de lui accorder. Saint Bonaventure dit à ce sujet : « Ses bons offices pour un corps usé, empêchèrent la ruine de la maison qu^il venait de bâtir. »
Cependant, notre saint éprouvait depuis quelques jours un mieux assez sensible; il voulut en profiler pour faire
encore quelques courses apostoliques et appeler les pécheurs à la pénitence. Il parcourut plusieurs rilles <l<*s
Abruz/es, de l'Ombric et du Milanais, eoiiviîrtissant et opérant partout des miracles.
A Colano, un soldat lui deman la si instamment de venir léger Chez lui, qu'A accepta son hospitalité et fui reçu avec bonheur par toute la famille de ce jeune homme. Avant de se mettre à table pour le repas du soir, François sortant de l'oraison prit à part le soldat et lui dit :
•— Mon frère, mon cher hôte, je me suis rendu à vos désirs en venant manger chez vous ; rendez-vous maintenant aux miens en suivant le conseil que je vous donne de vous confesser, à l'instant même, avec toute l'exactitude et toute la douleur possibles ; car le Seigneur veut vous récompenser aujourd'hui de votre empressement à recevoir ses pauvres serviteurs.
Le jeune homme fit aussitôt sa confession à frère Léon, demeura en prière jusqu'au moment du souper, se mit à table ensuite avec tout le monde, mais n'eut pas le temps de manger, il mourut en s'asseyant. Notre saint consola ses parents en leur donnant l'assurance du salut de son âme et du bonheur dont il jouissait déjà.
Quelques jours après, il venait de prêcher sur une place de la ville, lorsqu'une pauvre femme couverte seulement de quelques haillons, lui demande un vêtement pour l'abriter contre le froid, car l'hiver commençait à se faire sentir. François ôte son manteau, le lui donne, et prenant ensuite celui du frère Léon, il le donne aussi à cette femme et dit au Frère :
— Chère petite brebis du Christ, soutirons un peu le froid pour donner à cette femme de quoi se vêtir. 11 ne convient pas aux pauvres évanuéliques d'être vêtus doublement, quand ils voient des mendiants qui manquent du nécessaire.
A Ba vagua, une mère désolée lui apporte son enfant. Ce petit ange avait quatre ans, et une maladie inguérissable le dévorait. La signora Ritella Fidenza, sa mère, le présente à François et lui dit :
— Frère François, les médecins ont déclaré que mon petit Jean ne peut recouvrer la santé ; mais vous allez le guérir, car j'ai promis à Dieu qu'il entrera dans votre Ordre, si votre bénédiction fait disparaître la maladie. François fait le signe de la Croix sur l'enfant, la maladie disparaît, et le saint, ébloui lui-môme d'un tel miracle et des lumières que lui découvrait l'avenir de l'enfant , s'écrie :
— 0 buona ventura! Quel heureux événement! Cet enfant sera grand dans l'Église de Jésus-Christ, et l'Ordre des Frères-Mineurs sera saintement illustré par lui.
Cet enfant était saint Bonaventure, ainsi nommé, dit-on, de l'exclamation de saint François d'Assise après l'avoir guéri.
Tant de voyages et de fatigues avaient épuisé notre saint : ses jambes étaient enflées, la maladie de ses yeux lui causait de vives douleurs, sa vue s'obscurcissait de nouveau, toutes ses souffrances étaient considérablement aggravées. Il revenait à Notre-Dame-des-Anges, mais il fut obligé de s'arrêter près de Nocera. La nouvelle s'en répandit bientôt à Assise, et en même temps l'évêque, les consuls, les citoyens déclarent que frère François leur appartient, qu'on ne peut le laisser mourir à Nocera sans s'exposer à perdre pour le diocèse d'Assise le trésor de sa dépouille, et qu'il faut à tout prix le faire transporter au lieu où il est né. Le magistrats décident que la ville lui enverra des députés et leur prêtera main forte en cas de résistance, soit de la part du saint, soit de la part du peuple.
ïh<: saint FRANÇOIS D'ASSISE. 313
Le saint se laissa transporter au palais de révoque d'Assise, et il y demeura jusqu'à la Un de l'hiver, entouré des plus tendres soins.
Au mois d'avril 1226, ses religieui obtinrent, non sans difficulté, la permission de le faire transporter à Sienne, espérant que l'air de celte ville lui sérail plus favorable que celui d'Assise. Mais ce fut encore sans succès; le séraphique malade n'en éprouva aucun soulagement et donna même les plus vives inquiétudes. Pris d'un vomissement de sang, au milieu de la nuit, il parut toucher à ses derniers moments. Tous les Frères du couvent et plusieurs autres venus de divers points de l'Italie, l'entouraient, fondant en larmes, el le suppliaient de ne les point quitter avant de les avoir bénis et de leur avoir donné ses derniers avis spirituels.
François, paraissant se ranimera la voix de ses nombreux enfants, appelle frère Bénédict de Piratro, qui disait la messe dans sa chambre et lui servait d'infirmier depuis son arrivée à Sienne:
— Prêtre du Seigneur, lui dit-il, écrivez la bénédiction que je donne à tous mes Frères, tant à ceux qui sont dans l'Ordre présentement, qu'à ceux qui y entreront dans l'avenir, jusqu'à la fin du monde. Mes grandes douleurs et mon extrême faiblesse ne me permettant pas de parler, voici en trois mots mes dernières volontés : Que tous les Frères s'aiment toujours entre eux comme je les ai aimés et comme je les aime. Qu'ils chérissent toujours ma dame et maîtresse, la sainte Pauvreté et la conservent comme uu précieux trésor. Qu'ils soient, toujours soumis et fif/èlernent attachés au Souverain- Pontife, aux prélats était clergé. Que le Père, et le Fils, ci le Saint-Esprit les bénisseni ci les protègent. Ainsi soit-il.
Cette crise n'ayant pas eu le résultat redouté, et le saint patriarche éprouvant un peu d'apaisemeni dans ses dou-
leurs et une faiblesse moins excessive, voulut prouver à ceux dont il était le Père spirituel, qu'à l'exemple du Maître, il les aimait jusqu'à la fin. Il dicta une lettre adressée au frère Élie, vicaire général, pour être communiquée à tous les religieux de l'Ordre, et conservée comme le testament du Père commun.
Frère Élie, averti du danger de François accourut à Sienne, le trouva moins mal qu'il ne l'avait craint, et le conjura de se laisser conduire au couvent de Celles: la famille d'Élie habitant à Gortone, il espérait beaucoup de ses soins pour le malade si vénéré. Notre saint s'abandonna, et on le transporta le plus doucement possible. Mais les soins qui lui furent prodigués à Celles ne furent pas plus efficaces que ceux dont il avait été entouré àSienne. Son corps enflait considérablement,son sang se décomposait, tous les organes étaient atteints ; il demanda et obtint de retourner à Assise. Frère Élie voulut l'accompagner et fit exécuter ce voyage dans de si douces conditions, que le saint malade n'en ressentit aucun accroissement de souffrance, et n'eût à regretter que d'être l'objet de tant de sollicitude et de soins si délicats.
Jacoba de Seltisoli. — Dernières bénédictions. — Dernières recommandations de François. — Son testament. — Sa mort.
La ville d'Assise avait instamment réclamé ses droits sur le saint de l'Italie; elle redoutait un nouveau danger pour lui et craignait de perdre ses restes mortels, s'il cessait de vivre dans le diocèse de Cortone ; ce fut donc une heureuse nouvelle, que celle de son retour. On se porta avec empressement au-devant de lui, et on le fit déposer à l'évêché, où Ton voulut absolument qu'il mourût ; il n'y mit point d'opposition. Son désir était de mourir à Notre-
dp: SAINT FRANÇOIS d'assise, SIS
Dam^-dcs-Anges; mais il abandonnait à la Providence lo soin de disposer les esprits, afin qu'il lui lût possible de mourir comme il avait vécu^ darisfa volonté de Dieu ; car il savait que c'était au berceau de son Oindre (pie sou àme devait être délivrée des liens qui l'attachaient a sou corps.
Un médecin d'Arëzzo, en (cran le réputation, Jean del Biiono, avait été appelé pics de lui, et ne devait plus le quitter. Après l'avoir examine, il déclara (pie sa lin serait prochaine et (pic tous ses soins ne pourraient lui apporter que de bien légers soulagements.
Le malade, en elïet, allait dépérissant chaque jour ; son esprit seul conservait une étonnante vigueur. Il dirigeait toujours ses Frères; il s'occupait des intérêts de l'Ordre; il donnait ses avis spirituels à tous ceux qui venaient les lui demander, et cela au milieu des plus vives souffrances. Il craignait l'excès de la fatigue pour ses infirmiers; il pensait que la prolongation de sa maladie pouvait les décourager et exciter peut-être leur impatience; il leur dit un jour, avec l'accent de la plus tendre alfection :
— Mes biens chers enfants, ne vous ennuyez point de la peine que vous prenez pour moi; car Notre- Seigneur vous récompensera, en cette vie et en l'autre, de tout ce que vous faites pour son petit serviteur. Si ma maladie absorbe votre temps, croyez que vous gagnez beaucoup plus en l'employant ainsi qu'en travaillant pour vousmêmes, parce que l'assistance que vous me donnez rejaillit sur sur l'Ordre tout entier. Aussi je vous déclare que Dieu sera votre débiteur pour tout ce que vous dépensez à mon occasion.
Un jour, il paraissait souffrir bien plus encore que d'ordinaire; un de ses infirmiers lui dit :
— Mon Père, demandez à Dieu de vous traiter avec moins de rigueur, car il semble vraiment que sa main I s'appesantit trop sur vous. I
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— Si je ne connaissais votre simplicité et la droiture de vos intentions, lui répondit le séraphique patriarche, je vous éloignerais de moi et ne voudrais plus demeurer avec un Frère qui ose blâmer les jugements que Dieu exerce sur son indigne serviteur.
Et au même instant, malgré sa faiblesse et ses souffrances, il se jette à bas de son lit, baise la terre et s'écrie avec larmes :
« Seigneur, je vous rends grâces des douleurs que je ressens ! je vous demande de les augmenter encore si tel est votre bon plaisir ; car ma plus douce consolation est que votre adorable volonté s'accomplisse en moi I »
Les Pauvres-Dames de Saint-Damien, Claire et ses filles, vivement affligées de l'état désespéré de leur saint fondateur, lui firent demander ses derniers avis spirituels et sa dernière bénédiction ; il leur fit écrire aussitôt et recommanda humblement à leurs prières le petit pauvre du Seigneur, ainsi qu'il se désignait lui-même.
Jean ciel Buono voyant sa fin approcher, en avertit les magistrats ; ceux-ci, persuadés que les Frères-Mineurs enlèveraient les restes mortels de leur Pore dès qu'il aurait cessé de vivre, mirent des gardes autour du palais épiscopal, avec ordre de veiller la nuit comme le jour, et de s'opposer par la force à toute tentative d'enlèvement du corps de François.
Le médecin avait encore un devoir à remplir, celui d'annoncer au malade que le moment de quitter la terre allait arriver pour lui ; il le fit en toute simplicité :
— Frère François, lui dit-il, l'heure de votre délivrance
approche.
Le vénérable malade relève sa tête et laisse éclater sa joie et chante avec bonheur la dernière strophe de son cantique : « Soyez loué, Seigneur, à cause de la mort notre sœur... » Il invile ses Frères à chanter avec lui ces
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paroles de louange et d'action de grâces, et il remercie avec effusion Jean de] Buono qui lui a donné l'heureuse nouvelle.
Frère Élie était loin de la perfection de François élans d'allégresse le troublent el l'affligent; sa sagesse humaine craint que l'on n'y sache voir qu'un délire occasionné par la maladie, ou peut-être même par la frayeur delà mort. Il s'approche du saint patriarche et l'engage doucement à se calmer :
— 0 mon Frère! lui répond François, permettez-moi de me réjouir dans le Seigneur et de le remercier, car, par sa miséricorde et par sa grâce, j'ai bien sujet de faire éclater la joie que me donne celui qui est le Très-Haut et très-libéral auteur de tous les biens ! Non î la mort n'a rien cfui m'effraye ! faites venir tous mes enfants; que je les bénisse Ions !
Tous les religieux furent appelés et accoururent, nonseulement de Notre-Dame-des-Anges, mais aussi des couvents les plus proches. Lorsqu'ils furent tous réunis autour du Père commun, ils s'agenouillèrent, tondant en larmes et attendant la bénédiction solennelle qu'ils étaient venus recevoir.
François croisa ses deux bras, comme le patriarche Jacob, et demanda, car il ne voyait plus, le nom du frère placé sous sa main droite; on lui répondit que c'était frère Élie.
— Gela est bien, ajouta-t-il; ma main droite est bien placée puisqu'elle est sur lui.
Il parut se recueillir un instant, puis, s'adressant à Élie, il reprit :
« — Mon fils, je vous bénis en tout et par-dessus tout. De même que sous votre main, le Très-Haut a daigné augmenter le nombre de mes Frères et de ts,
ainsi, je les bénis tous sur vous et en vous. Que Dieu, le souverain Seigneur de toutes choses, vous bénisse au ciel et sur la terre. Pour moi, je vous bénis autant que je le puis et plus que je ne puis ; mais que celui qui peut tout fasse en vous tout ce que je ne peux faire. Je prie Dieu de se souvenir de votre travail et de vos œuvres, et de vous donner part à la récompense des justes. Je désire que vous receviez toutes les bénédictions que vous souhaitez, et que tout ce que vous demandez dignement s'accomplisse. »
Le lendemain, le saint malade témoignait à ses Frères son désir d'être transporté à Sainte-Marie-des-Anges, et de mourir là où il avait commencé à vivre de la vie de la grâce.
L'évêque n'était point à Assise ; il était dans le royaume de Naples ; frère Élie s'adressa directement aux magistrats, leur fit comprendre la nécessité d'accorder au vénérable mourant la consolation qu'il demandait, et s'engagea à rendre à la ville d'Assise la précieuse dépouille qu'elle considérait comme son bien le plus cher. Ace prix, Élie obtint l'autorisation d'enlever François. Il fut immédiatement placé sur un brancard et porté par ses religieux jusqu'au couvent où il voulait mourir. C'était le samedi 27 septembre 1226.
Ou se souvient que l'hôpital des lépreux était situé entre la ville et la Portioncule. Lorsque le triste cortège eut fait une partie du chemin, François demanda au Frère qui était le plus près de lui :
— Ne sommes-nous pas près de la léproserie, mon Frère?
— Nous sommes devant l'hôpital même, mon Père.
— Alors, posez-moi là à terre, mais tournez-moi vers la ville. '
On lui obéit ; il se leva, se tint debout sur un brancard ,
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pria pour Assise el pour ions ses habitants, entrevH les maux que la guerre occasionnerait à cette cité qui lui était
bien chère, et la bénit en disant :
« Soyez bénie du Seigneur, ville fidèle à Dieu, car bien des âmes seront sauvées en VOUS et par vous, lin nombre considérable de serviteurs du Très-Haut habiteront dans votre enceinte, et la plupart de vos citoyens seront élus pour la vie éternelle. »
Il versait des larmes en bénissant ainsi la ville où il était né et où il était si tendrement aimé. On reprit ensuite le cbemin du couvent, et il remercia Dieu en rentrant dans ce lieu mille fois béni d'où il ne devait plus sortir vivant. Le lendemain, dimanche, il dit à un de ses Frères :
— Dieu m'a révélé le jour de ma mort. Vous savez, mon Frère, quel est le dévouement de la signora Jacoba de Settisoli pour notre Ordre et pour moi-même ? Vous pouvez comprendre quels seraient ses regrets si elle était privée d'assister à mes derniers moments ; il faudrait lui faire savoir qu'elle doit se hâter d'arriver, si elle veut me revoir encore.
— C'est une bonne pensée, mon Père, car la signora de Settisoli a pour vous la plus profonde vénération.
— Alors, mon Frère, hàtons-nous, écrivez ce que je vais dicter pour elle.
« A la signora Jacoba de Settisoli, servante du Très- Haut, frère François, pauvre petit serviteur de Jésus- Christ : salut et communication du Saint-Esprit en Jésus- Christ Notre-Seigneur.
« Sachez, ma bien chère sœur, que le Christ à jamai béni m'a fait la grâce do me révéler le terme de ma vie,(
qui doit arriver bientôt: c'est pourquoi, si vous voulez me voir encore, partez dès que vous aurez reçu cette lettre et hàtez-vous d'arriver à Sainte-Marie-des-Anges. Apportez avec vous de l'étoffe, ou plutôt un cilice pour ensevelir mon corps, et de la cire pour mon enterrement. Je vous prie aussi d'apporter de ces pâtes que vous me faisiez prendre à Rome quand j'étais malade... »
Il s'arrêta soudain, parut recevoir une lumière divine, et dit au Frère, après quelques instants.
— Il est inutile d'achever, la signora est en chemin et apporte tout ce que je lui demandais.
Bientôt, en effet, la noble veuve arrivait, accompagnée de ses deux fils et suivie de plusieurs de ses gens ; elle apportait tous les objets désirés par François, et bien au delà de ce qu'il avait eu l'intention de lui demander. Les religieux, surpris de sa visite et de son opportunité, lui expriment le désir de savoir comment elle a pu être informée à Rome de ce qui se passait à Assise, à la Portioucule, et comment il se fait qu'elle apporte tout ce que l'on se proposait de lui demander. Elle répond très-simplement :
— Pendant mon sommeil, un ange s^est montré à moi, il m'a ordonné de partir en toute hâte et d'apporter à frère François des pâtes fortifiantes, afin qu'il puisse avoir assez de force pour accomplir tout ce qui lui reste à faire avant de mourir. Il a ajouté que le saint patriarche désirant tout devoir à l'aumône de la charité, même après sa mort, je devais lui apporter tout ce qui doit servir à son ensevelissement et à ses funérailles.
Saint François avait défendu à ses religieux de laisser pénétrer les femmes dans leurs couvents ; mais la pieuse Jacoba insistant pour le revoir et lui demander sa bénédiction, on alla le consulter sur ce qu'il convenait de faire en cette circonstance.
— Laissezrla efitrer, répondit-il, condui i avec
ses (ils ; car son palais de Rome a toujours été ouvert aux Frères-Mineurs, qu'elle comble de ses bienfaits. ' Elle fut donc introduite et tomba à deux genoux pieds du saint, elle les baisa avec vénération et les
arrosa de ses larmes ; on croyait voir Madeleine aux pieds de Jésus. Elle voulait renvoyer , François s'y op-
posa.
— Gardez-les, lui dit-il, il ne me reste plus que peu de jours à vivre, vous partirez la semaine prochaine avec tout votre monde.
Le vendredi, 3 octobre, il fit appeler tous les Frères, et lorsqu'ils furent tous réunis autour de lui, il fit apporter un pain, le bénit, en donna un morceau à chacun et leur dit:
— Je veux faire avec vous un dernier repas; mangez ce pain comme un symbole de l'union et de la concorde qui doivent régner entre vous.
La vie de notre saint avait si bien rappelé, dans ses principales circonstances, celle de Notre-Seigneur, que tous les religieux virent dans cette action une image de la dernière Cène. Ils mangèrent ce pain avec un respect è à leur douleur ; frère Elie fut le seul qui le garda dans ses doigts sans le porter à ses lèvres. Il pleurait abondamment, car il vénérait le saint fondateur, mais il conservait le projet de mitiger la règle, et peut-être sa conscience lui reprochait-elle d'avance la division qu'il apporterait dans l'Ordre par l'exécution de ce projet.
Frère Léon, voyant que le vicaire général ne mapas comme les autres le pain qui lui avait été remis par la main défaillante du Père commun, en signe de paix et d'union avec tous ses Frères, s'approcha de lui et le pria de le lui donner. Elie le posa machinalement dans la main de Léon ; Dieu le voulait ainsi, sans doute, puisq i ,
dans la suite, ce pain fut l'instrument de plusieurs miracles.
François demanda ensuite où était Bernard, son fils aîné dans le Seigneur :
— Me voici, mon bien-aimé Père, dit Bernard à travers ses sanglots :
— Venez ici, tout près de moi, mon cher fils, reprit François, afin que je vous bénisse tout particulièrement avant de sortir de cette vie.
Bernard s'étant mis à genoux à sa gauche, tandis qu'Élie était à sa droite, il croisa ses deux bras de sorte que la main droite se trouvait sur Bernard, et élevant la voix autant que sa faiblesse pouvait le permettre, il donna la Lbénédiction suivante au premier de ses disciples :
« Que le Père de Jésus-Christ Notre-Seigneur vous bénisse de toutes les bénédictions spirituelles qu'il a répandues sur nous du haut des cieux en son Fils. Gomme vous avez été choisi le premier pour donner dans l'Ordre le bon exemple de la vie évangélique, et imiter la pauvreté de Jésus-Christ à qui vous avez tout sacrifié, qu'ainsi vous soyez béni de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de moi son pauvre serviteur, et que vous le soyez à jamais, entrant et sortant, veillant et dormant, vivant et mourant. Que celui qui vous bénira soit comblé de bénédictions, et que celui qui vous maudira ne demeure pas impuni. Soyez le seigneur de vos Frères, et que tous vous soient soumis. Que tous ceux que vous voudrez recevoir dans l'Ordre soient reçus, et que tous ceux que vous en exclurez en soient exclus. Que nul n'ait autorité sur vous, et que vous puissiez, en toute liberté, aller et demeurer où vous voudrez. »
Bernard s'éloigna et s i retira tout en pleurs. Alors le saint reprit en s'adressant à tous :
« Mes Frères, j'ordonne que quiconque sera ministre général honore frère Bernard comme moi-même; et que, tous les ministres provinciaux, ainsi que tons les Frètes de l'Ordre, le regardent comme un autre moi-même. Je vous
le laisse comme la moitié de mon âme. Peu sont en état de bien connaître sa vertu... »
Après s'être reposé un moment, il leur recommanda le lieu béni où il avait reçu de si nombreuses laveurs; ee couvent de Notre-Dame-des-Anges ou de la Portioncule, dans lequel l'Ordre des Frères-Mineurs avait pris naissance et s'était multiplié d'une façon si merveilleuse. Il ordonna qu'il fût toujours le lieu de résidence du ministre général, qu'il ne fût habité que par les religieux les plus fervents et que l'église fût un sanctuaire vénéré entre tous. Il ajouta :
« Mes chers enfants, gardez-vous de jamais abandonner ce lieu, sous aucun prétexte. Si l'on vous chasse par un côté, rentrez-y par un autre ; car il est saint ! C'est la demeure de Jésus-Christ et de sa sainte Mère la Vierge Marie. C'est ici que le Très Haut nous a multiplirs ; c'est ici que la lumière de sa sagesse a éclairé l'esprit de ses pauvres, c'est ici que, par le feu de son amour, il a enflammé nos cœurs ; c'est ici que celui qui priera dévotement obtiendra ce qu'il demandera, et que celui qui péchera sera puni rigoureusement. C'est pourquoi, mes Frères, vous devez avoir une grande vénération pour ce saint lieu et ne jamais cesser d'y louer Dieu et de le bénir de tout votre cœur dans toute la joie de votre âme... »
Le lendemain, 4 octobre, François se dépouilla du vote-
ment qu'il portait, se coucha sur la terre nue, n'ayant que ses brayes *, couvrit de sa main gauche sa plaie du côté droit, et dit à ses religieux :
— Mes Frères, j'ai fait ce que je devais faire; je prie Jésus-Christ mon Seigneur de vous inspirer ce que vous devez faire de votre côté.
L'un des assistants disparaît un instant, revient, apportant une tunique et une corde, et dit au saint mourant :
— Mon Père, voici que nous vous prêtons, comme à un pauvre dénué de toutes choses, un vêtement pour vous couvrir ; recevez-le par obéissance.
C'était là précisément la pensée de François ; il voulait faire acte de pauvreté et d'obéissance jusqu'à la fin, et il reçut avec joie l'aumône qui lui était présentée. Lorsqu'il eut revêtu sa tunique, il leva vers le ciel ses mains stigmatisées et ses yeux privés de lumière, et il rendit grâces à Dieu de se voir enfin arrivé au terme de son exil, et de ce qu'il allait à lui, libre et dégagé de tout bien et de toute attache terrestre. Il dit ensuite à ses Frères :
— Mes enfants, par l'obéissance et la charité que vous me devez à mes derniers moments, je vous ordonne de me dépouiller, aussitôt après ma mort, de l'habit que vous m avez prêté, et de me laisser ainsi étendu sur la terre nue, le temps nécessaire pour aller à la distance d'un mille, en marchant lentement ; car Jésus-Christ mon Seigeur voulut mourir nu sur la croix, et y rester dans cet état quelque temps encore après que son âme eut été séparée de son corps.
— Mon Père, lui demanda frère Élie, avez-vous un désir à exprimer pour le lieu de votre sépulture?
— Mon Frère, répondit le saint patriarche, Jésus-Christ a voulu expirer entre deux malfaiteurs, à l'endroit destiné