‹ Histoire de Saint François d'AssiseChapitre 5 sur 23 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Famille. — • Naissance. — Éducation de François.

Vers le milieu du XIIe siècle, Paolo et Bernarclo Moriconi habitaient la ville de Lucques, en Toscane, et vivaient ensemble en très-bonne harmonie. Par des motifs restés inconnus, bien que leur famille fût de noble race, ils se livraient au négoce et l'exerçaient avec une loyauté qui leur méritait l'estime et la confiance générales. Leur commerce était des plus étendus, leur fortune était considérable.

Après le mariage de l'aîné, les deux frères, d'un commun accord, s'étaient séparés de vie et d'intérêts : Paolo était resté à Lucques, Bernardo était allé s'établir dans l'Ombrie, il s'y était marié avantageusement, y avait continué ses relations commerciales avec les pays étrangers et, à sa mort, il avait laissé à Pieiro, son iils unique, un

riche patrimoine, un commerce florissant et un nom sans tache. Toutefois, il semblait avoir perdu depuis longtemps le nom de sa famille et n'était plus connu que sous celui de Bernardone, qui lui avait été donné dès son arrivée dans le pays, où il s'était transplanté ; lui-même l'avait si bien adopté, que son fils était appelé généralement Pielro Bernardone.

Pietro avait épousé une jeune fille d'origine patricienne, mais ne continuait pas avec moins d'ardeur le commerce de son père ; il cherchait même à l'étendre davantage de jour en jour. Dans ce but, il faisait de longs voyages que nul motif ne pouvait non-seulement empêcher , mais retarder d'un instant. Lorsqu'une affaire semblait lui promettre un bénéfice considérable, il quittait tout pour l'entreprendre et ne résistait jamais à l'appât du gain.

Picca, sa jeune femme, douce, bonne, pieuse, sérieusement attachée à ses devoirs, et moins avide de richesses, eût préféré le voir plus sédentaire et satisfait des biens qu'il possédait ; plusieurs fois elle le lui avait témoigné ; autant de fois elle avait échoué. Son isolement, pendant les absences de son mari, lui était d'autant plus pénible qu'elle n'avait point d'enfant. Elle demandait à Dieu, depuis longtemps, de lui accorder les douces joies de la maternité ; elle faisait pour les obtenir de fréquents pèlerinages, et bien que Dieu tardât à l'exaucer, elle espérait toujours et priait sans se décourager.

À peu de distance de la petite ville d'Assise, qu'elle habitait, il existait une église en ruines, dans laquelle les patres de la montagne s'abritaient pendant les orages et dont on racontait de poétiques et touchantes merveilles. La chronique disait, — et le témoignage d'Ottavio, évèque d'Assise, en fait foi, — que, dans les premiers jours de mai, en Tannée 352, quatre personnages

DE SAINT FRANÇOIS d'ASSISB. II

d'éminente rertu, ei portant la robe dos ermites, étaient tenus de la Terte-Saiiite el s'étaiebt lixt's dans la vallée Le Spolète, avec l'autorisation du pape. Là, ils avaient bâti une chapelle destinée à conserver une précieuse relique qu'ils avaient apportée de Jérusalem, et qu'ils placèrent sous l'autel, car ils étaient assurés de son authenticité. Cette relique était un fragment du tombeau de la très-sainte Vierge, ce qui fit appeler ce sanctuaire Sainte- Mdfie de Josaphat (1), quoique les ermites l'eussent dédié au triomphe de la Reine du Ciel, sous le nom de Sainte- Marie de V Assomption.

Deux siècles plus tard, une colonie de religieux de saint Benoit s'était établie dans la même vallée, sur le lieu de l'ermitage, et avait obtenu la cession de cette chapelle. Les religieux l'avaient considérablement agrandie, et, frappés des apparitions fréquentes d'une multitude d'anges autour de l'autel, ils appelèrent leur église Sa int e-Ma vie-des-Anges, tandis que le peuple la désignait souvent sous le nom de Sainte-Marie-de-la-Portitincnlr, en raison de la portion de terre que les religieux possédaient autour de l'édifice sacré.

Au XIIe siècle, tout culte avait cessé dans le sanctuaire, mais les anges l'environnaient encore de leurs respects et de leur amour, saint Bonaventure l'affirme. Il arrivait môme parfois que les bergers, allant y chercher un abri contre la tempête, étaient ravis par les célestes harmonies des esprits bienheureux. L'autel élevé par les ermites y existait encore, la précieuse relique du tombeau de la mère de Dieu y était restée, ce qui expliquait la présence des anges, souvent visible, autour de cet autel délaissé.

1. Le tombeau de la très-sainte Viercre était situé près du village de Gethsémani, dans la vallée de Josaphat.

Picca, charmée de ces légendes, voulut aller en pèlerinage au sanctuaire dont les esprits célestes semblaient reprocher le triste abandon aux habitants de la vallée. La jeune femme y pria avec ferveur et y goûta une si douce consolation, que son âme eut besoin d'y prier de nouveau. Elle y retourna ainsi plusieurs fois, et dans chacun de ses pèlerinages, elle conjurait la divine mère du Sauveur de lui obtenir la grâce qu'elle sollicitait vainement depuis son mariage. Bientôt, elle eut la certitude d'être exaucée.

Un jour, elle redisait à son mari la joie qu'elle éprouvait en voyant approcher l'époque où il lui serait donné de presser sur son cœur cet enfant tant désiré, lorsque Pietro lui annonce qu'une affaire des plus avantageuses pour son commerce l'appelle en France, que son absence se prolongera plusieurs mois, et qu'il ne pourra être présent à la naissance de son premier enfant. La jeune femme fond en larmes, le marchand dominait le père, c'était trop pour le cœur de Picca.

Pietro, croyant la consoler, s'efforce de faire briller à ses yeux la perspective des bénéfices qu'il compte retirer de son entreprise, il énumère avec complaisance les sommes qu'elle lui rapportera, la manière dont il les fera valoir ensuite, l'augmentation de fortune qui en résultera dans l'avenir... Picca était au supplice I Toutefois, elle ne lui adressa pas un mot de reproche, ne fit entendre aucune plainte, et se borna à laisser couler dans le silence les larmes qu'elle ne pouvait contenir.

Peu de jours après, Pietro lui disait adieu et partait pour la France. C'était à la fin de l'année 1182.

Il y avait déjà plusieurs semaines que Pietro Bernardone était en France, quand tout à coup se répand, dans la ville d'Assise, une nouvelle qui contriste tous les cœurs ; ceux des pauvres, surtout : Picca était en

danger de mort, et Picca, profondément estimée de tous les habitants, était aimée de ses ainis et de ses relations, et chérie des indigents auxquels elle ne refusait jamais les secours qu'ils imploraient de sa douce charité. En apprenant la gravité de son état, chacun se porte vers sa demeure empressé de connaître par soi-même toute la vérité. Le danger durait depuis quatre jours, lorsqu'un, pèlerin, que nul dans Assise n'a jamais vu, se présent^ pénètre dans la maison et dit aux personnes qui entourent la malade :

— La signora doit être transportée dans une étable ; son enfant doit naître sur la paille. Suivez ce conseil si vous voulez sauver la malade.

Et il disparut. Il y avait tant de noblesse et d'autorité dans son regard et dans sa voix, que, malgré l'étrangeté du moyen qu'il avait indiqué, il n'y eut nulle opposition à l'employer. Picca fut, à l'instant même, transportée dans l'étable la plus voisine, et, à peine était-elle posée sur la paille, que son enfant venait au monde et qu'elle était sauvée (1). On la reporta dans sa demeure, et chacun s'écriait, en voyant ce prodige :

« L'enfant de Picca sera grand devant Dieu 1 »

A cette époque de foi simple et naïve, Dieu semblait se plaire à multiplier les merveilles de sa puissance et de sa bonté ; nul n'eût osé les révoquer en doute, les pécheurs eux-mêmes, loin de songer à les contester, les proclamaient hautement, et la plupart d'entre eux se convertissaient

i. Une chapelle fut élevée plus tard .sur L'emplacement de cette étable, et au-dessus de la porte ou lit cette inscription, en vieux

caractères :

Hoc oratorium fuit bovin et usini slabulum Inquo natus eatFranciscus mundi spéculum.

— Cette chapelle fut V étable du bœuf et de l'âne, où naquit François, le miroir du monde.

Ce sanctuaire est appelé SanFrancesco il piccolo, « Saint-François le petit ».

aussitôt. Il n'est donc pas surprenant que les habitants d'Assise, après ce qui venait de se passer sons leurs yeux, fussent convaincus que le pèlerin n'était autre qu'un ange envoyé de Dieu pour s:gnaler la naissance de 1 enfant de Pieca, comme un bienfait que le Ciel accordait à la terre. Les patres racontaient dès le lendemain, dans la campagne, que la nuit précédente ils avaient entendu les concerts des esprits célestes autour de Sainte-Marie-des- Auges, et que jamais ils n'avaient été ravis par d'aussi suaves harmonies.

Picca, l'heureuse mère, jugea ne pas devoir attendre le retour de son mari pour faire régénérer par le sacrement du baptême l'enfant qui semblait prédestiné. Au moment où on allait le porter à la cathédrale, un étranger se présente et demande à servir de parrain à l'enfant qui a eu l'honneur de naître sur la paille, et dans une étable, comme le Sauveur du monde.

L'impression que l'on avait éprouvée en entendant le conseil, ou plutôt l'ordre donné la veille par le pèlerin inconnu, se renouvelle pour chacun à la vue du personnage mystérieux qui venait se proposer ainsi. Personne ne pense à faire la moindre objection, le respect qu'inspire l'étranger subjugue les âmes, et sa proposition est acceptée. En arrivant à la cathédrale, il s'agenouille sur la pierre, et lorsqu'il se relève, on aperçoit que ses genoux ont lai se leur empreinte sur la pierre qui les a reçus (1). Plus de doute, c'est un habitant des cieux qui est venu se porter garant, devant l'Église de Jésus-Christ, des engage-

1. Cette pierre est précieusement conservée dans la cathédrale d'Assise, ainsi que les fonts baptismaux sur lesquels le saint fut baptisé, et où l'on a cravé cette inscription :

Questo è il fonte, doce fu battezzato il Serafico Padre san Francesco.

Ce sont les fonts où le Séraphique Père saint Franco >*ut baptisé.

monts sacrés que va prendre le nouveau-né. Picca a témoigné le désir de donner à son Bis le nom du saint précurseur, le nom du disciple bien-aimé: le parrain mystérieux donne à l'heureux enfant le nom de Jean, et, la cérémonie achevée, il disparaît à tous Us yeux.

Au moment où l'on venait de rapporter son fils à Picca, un troisième inconnu entre dans la maison et demande a le voir. Il le contemple un instant, témoigne le désir de 1<> prendre dans ses bras, et la mère ayant consenti, il le presse doucement sur son cœur, lui découvre l'épaule droite, y imprime le signe de la croix, recommande à la nourrice de le préserver des pièges de l'enfer en conservant précieusement son innocences et disparait.

Les témoins de ces faits étaient nombreux ; car on était loin alors des idées d'aujourd'hui : les femmes riches ignoraient les soins, les précautions, les nécessités que les progrès de la civilisation et du luxe ont amenés. Picca était entourée de sa famille et de ses amis, et sa maison ouverte à tout venant dans une petite ville où tous les habitants se connaissaient de vue, de nom et de réputation, laissaitarriver jusqu'à elle tous ceux qui désiraient la voir. Ce troisième personnage, aussi mystérieux que les deux précédents, lit juger qu'il ne pouvait être qu'un ange venu du ciel pour l'ouer à la croix de Jésus-Christ l'entant béni qu'il s'était moisi.

Pietro, à son retour, trouva sa jeune femme livrée à toutes les espérances du plus glorieux avenir pour son bien-aimé Jean. Elle lui dit les merveilles qui avaient accompagné sa naissance et la grandeur future qu'elles présageaient pour cet héritier de leur nom. Pietro en fut touché, toute la ville d'Assise le lui affirmait d'ailleurs, en le félicitant d'être le père d'un tel enfant ; mais, nous devons Parolier, il était lier surtout d'avoir un (Ils qu'il comptait former pour le négoce, et voyait déjà sa fortune s'ac-

croître par l'éducation commerciale qu'il saurait lui donner. L'année suivante, il eut un second fils qui fut appelé Angelo, et sur l'avenir duquel il fonda les mêmes espérances de fortune. Tout était là pour Pietro Bernardone.

11 en résulta pour Jean et pour son frère, deux impulsions opposées : leur père cherchait à leur inspirer l'amour de l'argent et le désir d'acquérir de jour en jour de plus grandes richesses, tandis que leur mère tâchait de leur inspirer l'amour de Dieu qui enseigne à les mépriser, et celui des pauvres, qui en détermine le plus salutaire emploi.

Au sortir de l'enfance, les deux frères, confiés à quelques ecclésiastiques de la paroisse de Saint-Georges, apprirent le latin et étudièrent de manière à acquérir une connaissance des lettres plus que suffisante pour se distinguer dans la société de leur famille, et superflue pour la profession à laquelle Pietro les destinait.

Jean, par sa nature délicate, ses sentiments élevés, ses goûts recherchés, tenait de sa mère et n'avait rien de son père; Angelo lui était opposé de tout point : ses instincts mercantiles semblaient promettre à Pietro le plus digne successeur de son nom.

— L'étude de la langue française était nécessaire à l'un et à l'autre pour faciliter leurs relations commerciales; ils s'y attachèrent avec une égale application et un succès diiférent. Jean l'apprit si rapidement, que bientôt il put la parler et l'écrire comme un Français ; Angelo n'y trouva que dégoût et difficulté et ne la parlait qu'en étranger. Pietro, émerveillé du succès de Jean dans l'étude de cette langue, le chargea de la correspondance de la maison, le surnomma François (1) et ne permit plus qu'on l'appelât autrement.

i. En parlant des Français, on les appelait François ; la n*onnr>ciatioD suivait L'orthographe de l'époque, orthographe ^ui u'a été changée définitivement qu'à la fin du dernier siècle.

Sa jeunesse. — Ses poùts mondains. — Sa conversion.

Pietro Bernardone était fier de son fils aîné. François lui faisait honneur dans le monde, la jeunesse la plus distinguée ne savait arranger sans lui une partie de plaisir, tous les habitants d'Assise l'avaient surnommé Fleur de Jeunesse, et Pietro, dans son orgueil paternel, était singulièrement flatté de ces distinctions. Mais si son amour-propre trouvait un aliment dans les éloges qu'il recevait au sujet de son fils aîné, sa passion pour l'argent en souffrait cruellement. François aimait les pauvres et leur donnait avec générosité; François aimait le luxe et rivalisait avec les jeunes gens les plus élégants ; Frmçois aimait le plaisir et n'épargnait rien pour en jouir et le procurer à ses amis. Il ne s'accordait et ne leur faisait partager que des plaisirs permis, peu lui importait qu'ils fussent dispendieux : son père était riche, cela répondait à tout pour François. Son père lui disait souvent :

— Mon fils, vous êtes né sur la paille, vous y mourrez ! Vous dépensez follement toutes mes économies !

— Mon père, répondait-il, vous savez que je ne dépense rien au delà de ce que je gagne.

— Et où va-t-on lorsque l'on ne réserve rien pour l'avenir? François, vous mourrez sur la paille t

Pietro recourait ensuite à Picca dont il savait la douce influence sur son fils.

— Que signifient alors, lui disait -il, toutes ces merveilles qui accompagnèrent sa naissanc3 et firent tant de bruit dans la ville ? Était-ce pour annoncer que votre fils serait un dissipateur ? Est-il venu au monde sur la paille,

pour être aujourd'hui mieux et plus richement vêtu qu'un seigneur patricien ?

, — Je ne puis partager vos craintes, répondait Picca : François est généreux, il aime le luxe et les plaisirs, j'en conviens ; mais son àme est droite, son esprit est juste, son cœur est bon, et il est pur comme un ange. Je reste persuadée qu'il fera un jour de grandes choses.

— Et moi, je vous dis qu'il sortira de cette vie comme il y est entré : sur la paille! C'est ce qui ne peut manquer d'arriver à un marchand qui veut vivre en grand seigneur.

Pietro ne voyait pas d'autre avenir pour François et ne cessait de répéter que, né sur la paille, il y mourrait- François, depuis longtemps habitué à entendre ce reproche, y taisait peu d'attention et ne dépensait pas moins pour ses plaisirs et pour ses aumônes.

Une parole du saint Évangile l'avait profondément impressionné : Donnez à quiconque vous demande. Il s'était promis de ne jamais refuser à celui qui lui demanderait pour l'amour de Dieu ; il sentait alors vibrer au fond de son cœur la parole évangélique, et il donnait libéralement avec joie ; malgré la légèreté de sa vie il éprouvait toujours une émotion indéfinissable au seul mot d'amour de Dieu.

Un jour, un indigent se présente à lui, tend la main et demande une aumône pour l'amour de Dieu; François, occupé d'affaires de commerce en ce moment, brusque le mendiant et le renvoie sans lui donner. Au même instant, son cœur lui reproche vivement ce refus, il quitte tout, court après l'indigent qu'il a repoussé, lui remet une large aumône, et promet à Dieu de ne jamais renouveler la foute qu'il vient de commettre. Il fut fidèle à sa promesse.

Une chose paraissait étrange à Assise et rappelait les

personnages inconnus qui s'étaient présentai à la naissance de François. Un homme du peuple, habitant la ville dei uis peu et dont on ne connaissait ni la famille ni le pays, se portait souvent, dans les nies, au-devant de

François, ôtait son manteau* détendait à tenu; sens les pieds du jeune homme, et disait à ceux, qui lui demandaient l'explication de cette singularité :

— Il fera bientôt d'admirables choses et méritera un jour de grands honneurs : il sera vénéré par tous les fidèles enfants de l'Église !

François ne comprenait rien à ces paroles mystérieuses, il ne soupçonnait pas la grandeur à laquelle il pouvait être appelé* et, regrettant parfois de n'être pas entré dans la carrière des armes, il se disait que la Providence pourrait bien l'y amener, qu'il s'y distinguerait avec éclat, et que la prophétie s'accomplirait ainsi.

Pérouse et Assise, peu distantes l'une de l'autre, étaient en rivalité continuelle et ne laissaient échapper aucune occasion d'en venir aux mains. Les jeunes gens de Fune et de l'autre ville cherchaient souvent des sujets de querelle, et lorsqu'ils n'en pouvaient trouver ils s'attaquaient sans motif et ne se séparaient qu'après avoir laissé plusieurs morts sur le champ de bataille, et s être enlevé réciproquement quelques prisonniers.

Dms une de ces rencontres à main armée, François fut fait prisonnier de guerre avec plusieurs de ses amis. Conduits à Pérouse, ils y furent gardés à vue et traités rigoureusement, ce qui n'ôta rien à notre héros de sa bonne humeur et de son enjouement. Ses compagnons, irrités d'une gaieté qu'ils ne pouvaient partager, s'en plaignirent hautement :

— Gomment pouvez-vous conserver le courage de rire et dé plaisanter ainsi sur notre captivité? lui dirent-ils; vous ne souffrez donc pas des privations qu'elle nous i.a-

pose et de l'humiliation qui en résulte pour nous devant les jeunes gens de Pérouse ?

— Je vous plains, leur répondit-il, mais je conserve ma gaieté d'esprit ; vous savez bien que je dois être un jour honoré dans le monde entier?

L'un des prisonniers était dominé par une mélancolie dont les autres se lassèrent jusqu'à le laisser absolument seul avec sa maussaderie, qu'ils trouvaient intolérable.

François, touché de compassion pour lui, s'en rapprocha, se dévoua, ne le quitta plus, ranima son courage, s'efforça de le consoler et de le distraire et y réussit. Enfin, après un an de captivité, la paix ayant été signée entre les deux villes ennemies, ils furent tous rendus à la liberté et rentrèrent dans leurs familles.

François était à peine de retour à Assise, qu'une maladie grave le réduisit à l'extrémité ; de ferventes prières s'élevèrent de tous les cœurs pour demander sa guérison. Dieu l'accorda, elle entrait d'ailleurs dans ses desseins de miséricorde et d'amour sur le jeune mondain. Après une longue convalescence, François, étant sorti de la ville pour faire une promenade dans la campagne, s'étonna de n'y pas éprouver le plaisir qu'il venait y chercher, et se demanda pourquoi, lui, qui aimait passionnément les beautés de la nature avant sa maladie, en était si peu touché maintenant. En ce moment, il lui sembla que tout ce qui l'avait charmé jusqu'alors n'avait plus de prix à ses yeux, et que tous les plaisirs de ce monde n'étaient qu'illusion et vanité. Sa vie d'agitation mondaine lui parut une folie, car, au bout de la vie, c'est la mort, et au delà, nous ne pouvons recueillir que ce que nous avons semé ici-bas.

Ces pensées, auxquelles il n'était pas habitué, l'étonnèrent; il ne se doutait pas que sa généreuse et pure

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charité pour les pauvres attirait sur lui les grâces d'en haut : il ignorait le prix de la promesse que son cœur avait faite à Dieu, de ne jamais refuser l'aumône qui lui serait demandée au nom de sou amour. Toutefois, le goût des plaisirs mondains reprit bientôt le dessus et domina toutes les pensées sérieuses dans l'esprit de notre héros. Il revint à sa vie légère et dissipée, à son luxe pour les vêtements et pour la table, à ses réunions d'amis dans des repas somptueux dont il faisait tous les frais, et multiplia ses aumônes qu'il prodiguait sans compter.

Un jour, il rencontre un gentilhomme qu'il savait malheureux et très-pauvre ; il le voit si mal vêtu que son cœur en est ému ; il se regarde, se compare à ce noble indigent et ne résiste pas au besoin de se dépouiller de ses riches habits pour l'en revêtir. Pietro Bernardone lui répète :

— Vous êtes né sur la paille, vous mourrez sur la paille !

Picca l'embrasse et le remercie du bien qu'il vient de faire. François répond à sa charitable mère :

— Ce gentilhomme m'a fait penser à Jésus-Christ, le Roi des rois, qui n'avait pas une pierre pour reposer sa tête, et il m'a semblé que c'était à lui que je donnais ces vêtements neufs.

La nuit suivante, il dormait du sommeil le plus calme, lorsqu'il crut se trouver dans un palais où il vit une immense quantité d'armes, sur chacune desquelles était gravée, la croix.

— A qui sont destinées, dit-il, toutes ces armes marquées au signe sacré de la rédemption?

— A toi et à tes soldats, iui répondit une voix inconnue.

François, émerveillé, ne doute pas qu'il ne soit appelé à

briller dans la carrière militaire, et, fier de l'avenir qu'il se promet, il renonce au commerce et n'hésite pas à courir à la gloire. Il n'avait pas compris autrement ce songe mystérieux»

Gautier de Brienne défendait alors contre l'empereur d'Allemagne, dans le royaume de Naples, les droits de sa femme Albéria, fille aînée de Tancrède, roi de Sicile ; notre héros trouve l'occasion heureuse et veut l'exploiter au profit de son ambition. Il s'équipe magnifiquement, fait ses adieux à sa famille et à ses amis, leur dit qu'il reviendra grand seigneur, et, suivi de quelques domestiques, il prend la route de Naples pour offrir ses services au comte de Brienne.

Une maladie le force à séjourner à Spolète, et lorsqu'il se sent assez rétabli pour se mettre en marche il donne ses ordres et fixe le départ au lendemain. Dans a nuit, une voix l'appelle pendant son sommeil et lui dit :

— François, quel est celui qui peut te faire le plus de bien, du maître ou du serviteur ?

— C'est le maître,, répondit-il.

— Pourquoi donc, reprit la voix, abandonnes-tu le maître pour le serviteur ?

— Seigneur, s'écrie François, que voulez-vous que je fasse ?

— Retourne dans la ville on. tu es né ; là tu apprendras ce que tu dois faire ; la vision que tu as eue doit être interprétée dans un sens tout spirituel.

Le matin, au lieu de continuer son voyage et de se diriger vers le royaume de Naples, il reprit le chemin d'Assise, uniquement occupé d'obéir à la voix de Dieu, et absolument indifférent à la pensée des railleries par lesquelles ses amis pouvaient accueillir un retour aussi prompt qu'inattendu. Sur ce dernier point François se

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f rompait : ses Compagnons de plaisir, ravis de le revoir, lui en témoignèrent leur joie avec une franchise dont il fut touché et, bien résolu à séparer désormais sa vie 4e oelle des jeunes gens de son âge» il voulut les réunir uns dernière fois. Il leur donna un repas splen lide et les accompagne ensuite dans leur promenade à travers les rues de la ville, ainsi qu'il avait coutume de le laire dans ces sortes de réjouissances; mais loin de rire et de chanter avec eux, il paraissait absorbé dans les plus profondes pensées. Ses amis le remarquent avec peine, et l'un d'eux, voulant prendre la chose le plus gaiement possible, lui dit sur le ton de la plaisanterie :

— A quoi songes-tu donc, François? Te voilà sérieux comme si tu songeais à prendre femme !

— Tu l'as dit, s'écrie le jeune converti ; je songe, en effet, à prendre une femme, et je la choisirai si noble et si belle, que nulle autre au monde ne puisse lui être comparée.

Ses amis ne comprirent pas sa pensée, et ne pouvaient pas la comprendre. François venait d'être subitement éclairé par un de ces traits de lumière qui décident d'un avenir : il venait d être ébloui par l'incomparable beauté de la pauvreté volontaire, il était résolu de l'épouser, de s'attacher à elle par un lien indissoluble et sacré. Mais où se retirerait-il pour vivre de pauvreté, d'humilité, de mortification et de prière? Il l'ignorait absolument et demandait à Dieu de l'éclairer, désirant ne rien entreprendre que ■par sa volonté.

< En attendant, il cessa toute participation aux plaisirs mondains, il s'occupait très-peu du coninien e de son père, auquel Angelo se livrait tout entier, et il se relirait fréquemment dans une grotte de la montagne au pied de laquelle la ville d'Assise est appuyée. Là, il pa> ait le langues heures seul avec Dieu seul, et le conjurait de lui faire con-

naître la manière dont il devait pratiquer la perfection évangélique à laquelle il était appelé.

Un jour, traversant à cheval la plaine d'Assise, il aperçoit un lépreux venant à lui. Son premier mouvement est de se détourner de son chemin, car il a toujours éprouvé pour cette maladie une horreur invincible, et cette horreur était dans les mœurs de l'époque. Au moment où il imprimait à son cheval un changement de direction, une pensée le saisit :

« Le prophète Isaïe, se dit-il, n'a-t-il pas vu Jésus-Christ ' sous la figure d'un lépreux ? Je veux pratiquer la perfection » évangélique ; le puis-je sans travailler à vaincre toutes les répugnances de la nature? »

Et aussitôt, il met pied à terre, présente une aumône au lépreux, l'embrasse en se recommandant à ses prières et remonte à cheval surabondant de joie. Plein de reconnaissance pour celui qui vient de lui procurer l'occasion de remporter sur lui-même une victoire accompagnée d'une si douce consolation, il se retourne pour lui faire un signe de remercîment... le lépreux avait disparu... François n'en peut croire ses yeux ; il regarde de tous côtés dans la plaine aussi loin que sa vue peut s'étendre... plus de lépreux ! Ne doutant pas que ce ne fût un ange qui lui était apparu sous cette forme pour éprouver sa vertu, notre héros en remercia Dieu par des chants d'allégresse et lui promit de n'être plus qu'à lui seul.

Depuis ce moment, son goût pour la retraite, le silence et l'oraison s'accrut sensiblement ; mais il ignorait toujours de quelle manière il devait se consacrer au service de Dieu. Un jour, pendant son oraison, il vit devant lui Jésus-Christ attaché à la Croix, et il lui sembla ressentir en son âme toutes les souffrances du divin crucifié; il crut en même temps entendre au dedans de lui-même cette parole évangélique : Si quelqu'un veut venir après aup^

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qu'il renonce à soi'tnémes qu'il porte sa croix ci qu'il me saicc.

Un autre jour, il demandait à Dieu, dans toute l'ardeur de son âme, de lui faire connaître son adorable voient»', et une voix intérieure lui lit entendre ces paroles qu'il n'oublia jamais :

« François, si tu veux connaître ma volonté, méprise tout ce que tu as estimé, déteste tout ce que tu as aimé, et ce qui te parait dur et amer te deviendra doux et aimable; alors, tu sauras ce que tu dois faire. »

Ce que François avait le plus estimé, c'était la gloire; ce qui lui avait paru le plus dur, c'était la pauvreté; (e qui lui semblait le plus amer, c'était le mépris des hommes et le soin des lépreux dont il s'occupait depuis la rencontre de celui qu'il avait vu disparaître dans la plaine. 11 s'attacha donc à la pratique de la pauvreté, de l'humilité et de la charité envers les pauvres, les malades et les lépreux. Ignorant encore les desseins de Dieu sur lui, il ne pouvait épouser, suivant son expression, la pauvreté volontaire à laquelle il aspirait ; mais il s'imposait des privations de toute sorte et sentait redoubler son amour pour les indigents.

Pietro, toujours convaincu que la charité de son fils entraînerait un jour la ruine totale de sa maison , n'épargnait rien pour entraver ses bonnes œuvres, tandis que Picca' les favorisait de son mieux à l'insu de son mari. Pendant une des absences de ce dernier, la bonne Picca vit un jour* surcharger la table de famille d'une énorme provision de pain, et cela, par les ordres de son fils aîné :

— A quoi bon tout ce pain ? dit-elle. Qui attendez-vous donc, François ?

— J'attends les pauvres, bonne mère, lui répondit-il ; j'ai fait mettre là cette provision, afin de porter l'aumône

plus promptement à ceux qui viennent la demander, car je vous avoue que leurs plaintes me déchirent le cœur.

Souvent il quittait la table avec l'autorisation de sa mère, pour porter à un malade indigent du voisinage une part des mets les plus délicats qui niaient servis devant lui ; il ne voulait céder à personne l'honneur d'offrir cet adoucissement aux membres souffrants de Jésus-Christ. François n'avait pas encore vingt-quatre ans.

Pèlerinage à Rome. — L'église de Saïnt-Damïen.— Colère paternelle

Le pèlerinage au tombeau des apôires saint Pierre et saint Paul était une dévotion générale au moyen âge ; on y accourait de tous les points de l'Europe, soit pour implorer le jardon de ses fautes, soit pour solliciter une grâce spéciale par leur intercession. D'ordinaire, le voyage se faisait à pied, le bourdon à la main, et dans le recueillement qui prépare l'âme à recevoir les dons de Dieu. L'autel qui recouvrait les restes des glorieux martyrs était loinde sa magnificence actuelle; aussi y avait-on pratiqué une ouverture destinée à recevoir les offrandes des pèlerins, afin de le rendre avec ce secours plus digne de son objet.

Notre jeune converti toujours résolu à quitter le monde, mais toujours incertain de la manière dont il devait s'employer au service de Dien, profita d'une absence de son père, en 120o, pour faire le pèlerinage de Rome, espérant obtenir* par les mérites et les prières des saints apôtres, la lumière qui devait !e guider dans les voies de la perfection. Il lit ce voyage à pied, se rendit au saint tombeau, y pria avec toute la ferveur de sou âme, et, remarquant la par-

cimonie dos pèlerins dans les offrandes qu'ils déposaient, il puisa dans son escarcelle, jeta bruyamment une poignée de pièces d'or et dit d'une voix émue :

i Comment les hommes ont-ils assez peu de dévotion pour ne pas offrir tout ce qu'ils possèdent et s'offrir euxmêmes, afin de décorer avec la pins grande magnificence ce lieu où reposent les précieux restes du prince des apôtres, de cette pierre sur laquelle Jésus-Christ a fondé son Église 1 •

Il sort de l'église, il voit l'occasion de s'humilier, il la saisit : les mendiants étaient nombreux à la porte, tendant la main à tous les pèlerins et implorant leur charité pour l'amour de Dieu. François s'approche de l'un d'eux, lui donne ses vêtements, lui demande en retour les haillons de sa misère, s'en revêt, se mêle avee les indigents, recueille des aumônes comme eux, triomphe ainsi de son Orgueil, de son goût pour le faste, de sa recherche dans sa mise, et, après avoir passé la journée dans cet humiliant exercice, il distribue aux pauvres les aumônes qu'il a reçues et se retire en bénissant Dieu. Le lendemain, il reprenait un habillement conforme à sa position dans le monde, et il retournait à Assise.

Dans la vallée de SpohMe, il vit venir à lui un pauvre mendiant, dont le visage était horriblement dévoré par un chancre, et qui lui demanda la permission de lui baiser les pieds. François lui tendit les bras, l'embrassa et le vit aussitôt guéri. Saint Bonaventure l'affirme.

Les victoires que François venait de remporter sur lui-même ne pouvaient qu'irriter l'ennemi des hommes. Ne soyons donc pas surpris de voir notre héros assailli par les plus pressantes tentations. Le démon lui rappelait le luxe et les plaisirs qu il avait abandonnés et s'e forçait de les lui faire regretter; il employait les amis cl les parents de François pour le ramer à sa vie passé ,

il se servait même de la tendresse maternelle de Picca, pour arriver à ses fins. Picca pressentait la résolution de son fils, et il lui semblait qu'elle aimerait mieux mourir que de se séparer pour toujours de son bien-aimé François ; elle eût voulu lui arracher la promesse de ne s'éloigner jamais du toit paternel. François sut résister vaillamment à ces divers assauts et demeura maître de la place (1).

Cependant, Dieu ne l'éclairait pas sur son avenir, sur le genre de service qu'il attendait de son zèle et de son amour, et notre héros priait sans se décourager. Un jour, se promenant dans la campagne, il passait à peu de dislance de l'église de Saint-Damien, il y entre; toujours préoccupé de demander la lumière après laquelle il soupire depuis longtemps, et s'étant agenouillé, il porte son regard sur le crucifix et lui adresse par trois fois cette prière :

« Grand Dieu, plein de gloire, et vous, mon Seigneur Jésus-Christ, je vous supplie de m'éclairer et de dissiper les ténèbres de mon esprit ; de me donner une foi pure, une ferme espérance et une parfaite charité ! Faites, ô mon Dieu, que je vous'connaisse si bien, qu'en toutes choses je n'agisse jamais que selon vos lumières et conformément à votre sainte volonté ! »

Cette prière, François l'avait prononcée avec tant de ferveur, que ses larmes coulaient et ruisselaient sur son visage sans qu'il s'en aperçût d'abord, tout pénétré qu'il était du désir de connaître la volonté divine. Lorsqu'il l'eût répétée pour la troisième fois, une voix mystérieuse lui fit entendre trois fois ces simples paroles :

1. * Saint Bonaventure dit qu'il n'avait alors nul autre maître que « Jésus-Christ: cependant, un autre auteur, cite par Wading, as- « sure qu'il consultait quelquefois l'évêque d'Assise. »

Giialippe.

DE SAINT FRANÇOIS D'àSSISB. lÏ.)

— François, va, répare ma maison que tu vois tomber en ruines.

La voix s'était fait entendre extérieurement, elle semblait sortir du crucifix. Le doute n'était pas possible, l'ordre était positif, il émanait de Jésus-Christ même. François le reçoit avec tout le respect, tout l'amour de son âme, mais n'en comprend que le sens matériel. Il pense qu'il a été/ répété trois fois pour répondre à sa prière adressée autant* de fois ; il sait que la maison de Dieu dans laquelle il vient de recevoir cette faveur tombe de vétusté, et il ne doute pas qu'il ne soit chargé de la réparer. A tout prix il obéira.

Il sort, va trouver maître Pietro, desservant de la chapelle de Saint-Damien, lui remet tout l'argent de son aumônière et lui dit :

— Maître Pietro, achetez de l'huile avec cela, et entretenez, je vous prie, une lampe devant le crucifix.

Le prêtre s'engage à remplir ce vœu, et François court chez lui, en se disant qu'ayant une part d'intérêt dans le commerce de son père, il ne peut que lui être permis d'en disposer. Son père se refuse à seconder sa charité envers les pauvres, à plus forte raison se refuserait-il à l'aider dans la réparation d'une église, il se croit donc en droit de suivre son inspiration. Il prend, dans le magasin de Pietro Bernardone, quelques pièces d'étolfe dont il a l'intention de tenir compte avec la part d'intérêt qui lui revient, il monte à cheval et va vendre à Foligno les étoffes et le cheval, puis, revenant à pied, il porte le produit de celte double vente au desservant de Saint-Damien et le prie de faire restaurer son église dans .e plus court délai. Le bon prêtre s'étonne, ce zèle, aussi vif que subit, lui paraît un peu suspect, il craint un piège et refuse l'argent. Le jeune saint tient à le convaincre de sa sincérité et de la pureté de ses intentions, il jette

j'argent sur une fenêtre de l'église et demande avec instaure au desservant la faveur de demeurer avec lui; le prêtre cède sur ce point, et François, malgré la douleur et les larmes de sa mère, reste au presbytère de Saint- Dam ien.

Bientôt, toute la ville d'Assise est instruite du fait tout le monde le commente et chacun l'interprète avec ses idées ou ses préjugés ; on se demande surtout quelle sera la fureur de Pictro Bernardone, à son retour de France, lorsqu'il saura que son fils fait restaurer une église à ses fiais... Avouons-le tout simplement, le bon public du moyen âge était un peu comme celui du siècle des lumières, il aimait assez à s'occuper de ce qui ne le regardait nullement, et il n'était pas fâché d'avoir matière à jaser.

Peu de jours après, l'arrivée de Pietro comblait les vœux des Assisiens. Parents et amis accourent auprès du marchand et se hâtent de l'entretenir de la grande affaire. Pietro se reconnaît déshonoré par ce qu'il appelle la nouvelle équipée de son enfant prodigue, et il déclare qu'il ne lui laissera pas achever une folie qui consommerait la ruine de sa maison. 11 prend ses mesures pour le lendemain, donne rendez-vous à ceux qui l'entourent et se promet un succès complet. La bonne Picca priait et se résignait en s'eiïorçant de contenir les larmes dont son fcœur était plein.

Le lendemain, à l'heure désignée, les parents et amis de Pietro se joignent à lui et raccompagnent à Saint- Damien, ou il arme éclatant de fureur. François l'entend, s'effraie comme un timide enfant, se glisse dans la chambre du desservant et se cache derrière la porte en s'appuyant contre le mur... Le mur aussitôt, devenu comme une cire molle, s'enfonce sous la pression du Corps du jeune saint et lui permet de se dissimuler ent:è~

I) : saint FRANÇOIS d'assise. '.) 1

renient M). La porte ouverte,ne trouvant point d'obstacle, touchait \r mur, pei ;onne n'imagina de regarder derrière.

L • marchand, ne trouvant point son (ils, se retira fortcontrarié de sa défaite, <in se promettant de revenir et de procéder de manière à ne plus laisser au prodigue la possibilité d'échapper au châtiment qu'il lui réservait.

François connaissait son père; il savait que se remettre dans ses mains était compromettre sa liberté, <àt il voulait obéir à ta voix de Dieu, il voulait réparer l'église de Saint-Damien. Afin de laisser à son père le temps de se calmer, il se retira dans une grotte de la niontagne, connue seulement d'un domestique de sa maison, sur le dévouement duquel il pouvait compter, et qui lui apportait chaque jour les aliments nécessaires. Là, le jeune pénitent se livrait aux plus rigoureuses mortifications et à une oraison presque continuelle. Après quelques semaines, supposant que la colère paternelle devait être apaisée, et se reprochant le retard qu'il apportait à l'œuvre qui lui (■(ait ordonnée, il sortit de sa retraite et reparut à Assise. Mais la maigreur de son visage, le recueillement de sa physionomie, la modestie de sa démarche frappent tous les yeux, le peuple le montre au doigt, les enfants l'insultent, le couvrent de boue et lui lancent des pierres; sa patience, son humilité, sa constance à tout supporter Suis paraître s'en apercevoir, font supposer qu'il a perdu l'esprit. On le raille, on l'outrage, on lui demande s'il est devenu fou : il ne répond pas et poursuit son chemin en remerciant Dieu de ces ignominies, dont il se reconnaît Indigne, et qu'il reçoit avec bonheur par amour pour Jésus-Christ.

1. Un couvent do religieux franciscains fut bâti sur remplacement de celte maison, et le mur qui porte la profonde et miraculeuse empreinte du corps de saint François fut compris dans les constructions et précieusement conservé.

û2 HISTOIRE I

Il était encore éloigné de la maison paternelle, lorsqu'il voit venir à lui Pietro Bcrnardone, l'œil en feu, le visage pourpre, la main levée... Cette fois, le héros ne recule pas, il reçoit les violents reproches de son père comme il a reçu les huées du peuple et les insultes des enfants. Pietro le frappe, le traîne honteusement comme un criminel jusque dans sa maison, le jette dans une sorte de cachot, sous l'escalier, et l'enferme à la clef (1). François bénit Dieu de ce traitement et accepte la position qui lui est faite, sans se plaindre, mais avec une profonde douleur, car il n'en peut prévoir le terme, et il a reçu de Jésus-Christ lui-même un ordre qu'il ne peut exécuter. Toutefois, bien certain que la Providence ne permet cette dure réclusion que dans des vues de miséricorde et d'amour, il conserve la paix de son âme en attendant lheure de sa délivrance, et il se rappelle avec joie la consolante parole du Sauveur : Bienheureux ceux qui souffrent.

François en liberté. — Fureur de son père. — François mendiant volontaire.

Un matin de Tannée 120G, un pas léger se fit entendre près du cachot dans lequel notre jeune saint était retenu captif depuis plusieurs mois. François tressaillit; jamais on ne venait lui apporter sa nourriture à cette heure matinale, et un événement subit pouvait seul le faire visiter en ce moment par sa bonne mère; car c'était elle, il la devinait. Son cœur battit plus vite en entendant grincer la clef dans la serrure :

1. A la demande de Philippe III, roi d'Espagne, on éleva une église et un couvent sur le lieu où était la maison de Pietro Bernardone Moriconi, et le cachot où le saint fut enfermé par son pore y est conservé et porte le nom de : Prison de Saint-François.

i Votre Providence, ô mou Dieu ! viendrait-elle me dévrer ï • dit-il intérieurement. ;

La porte s'ouvrit, le doux visage dePicca se montra aux regards du saint prisonnier et l'heureuse mère s'écria : — Viens, mon lils! tu es libre ! Ton père vient de partir pour la France,,

Et aussitôt, elle renouvelle ses instances et lui livre de nouveaux assauts pour le déterminer à renoncer à ses projets et à rester dans sa famille. François ne cède pas plus à la tendresse et aux larmes de sa mère, qu'il n'avait cédé à la colère et aux rigueurs de son père : il avait entendu la voix de Dieu, il était résolu à tout sacrifier pour lui obéir : il retourne donc à Saint-Damien.

L'absence de Pietrone devait pas être longue; il reparut peu de temps après, fit les plus sanglants reproches à Picca et courut à la recherche de son fils qu'il voulait cette fois obliger à quitter le pays pour l'honneur de sa famille.

En le voyant, François l'accueille avec respect et fermeté :

— Je ne puis quitter le pays, lui dit-il ; le service de Dieu me retient ici, et je suis résolu à tout souffrir, à tout sacrifier plutôt que de renoncer h l'accomplissement de l'œuvre dont la volonté de Dieu m'a chargé.

— Alors, dit Pietro, rendez-moi la somme d'argent que vous avez retirée des étoffes et de votre cheval t

— Très-volontiers, mon père ; cet argent, dont maître Pietro n'a pas voulu, et dont je ne veux pas maintenant le voilà ; il est resté où je le jetai (1).

En allant, suivi de son père, prendre la somme restée intacte, il la lui remit avec un indicible allégement de cœur. Pietro ne pouvait croire à un tel désintéressement,

i. Cette fenêtre a été conservée, on la montre encore aujourd'hui.

et se persuadant que son fils a caché ailleurs une partie de l'argent, le fait comparaître devant le juge pour lui arracher une entière restitution :

— Maître, dit François au magistrat, Dieu a daigné m'éclairer. J'ai vu, j'ai compris la vanité de tout ce que j'avais estimé, de tout ce que j'avais aimé, et j'ai renoncé au monde et à tout ce qui est du monde pour n'être plus qu'à Jésus-Christ et ne servir désormais que lui seul. Je neveux plus rien des biens de ce monde I

— Alors, lui dit son père, faites une renonciation écrite de la part de bien à laquelle vous pourriez prétendre, soit pour le présent, soit pour l'avenir; car s'il vous plaît de mourir sur la paille, il n'en doit pas ê(re ainsi de nous tous, et Angelo n'a pas envie de vous imiter. D'aiileurs, vous devez avoir encore de l'argent.

— Je renoncerai volontiers à tout, répondit François ; je suis prêt à signer tout ce que vous voudrez.

— Puisqu'il s'agit du service de Dieu dans cette affaire, dit le juge, je ne puis ni ne dois m'en occuper; elle doit être portée au tribunal du seigneur évêque : allez la lui soumettre.

— Ah t j'irai bien volontiers m'en remettre à son jugement, s'écria François, car le seigneur évêque est le maître et le pasteur des âmes.

Et, sans [ erdre de temps, Pietro Bernardone conduisit son fils devant Vido Secundi, évêque d'Assise. Il lui porta sa plainte, lui exposa l'affaire et insista vivement pour qu'il fît rendre à François l'argent qu'il pouvait avoir encore.

— Mon iils, dit l'évêque au jeune saint, Dieu ne veut pas que vous employiez au service de l'Église l'argent qui peut calmer l'irritation de votre père ; rendez-lui ce que vous avez, agissez franchement, mettez en Dieu seul votre confiance, il sera votre richesse et votre torce; ne craignez pas.

François, comme transporté et hors de lui, se lève et s'écrie en se dépouillant de tous ses vêtements qu'il d aux pieds du prélat :

— Oui, maître et seigneur, je lui rendrai tout, même les habits qui me couvrent; jusqu'à présent je l'ai appelé mon pore, désormais, je pourrai dfre en toute vérité : Notre porc qui ries ians 1rs t'icti.e. en qui j'ai placé tout mon trésor, toute ma confiance !

En prononçant ces paroles, il semblait inspiré, son visage rayonnait d'une expression céleste, on devinait

un mystère dans cet entier dépouillement, tous les yen* étaient pleins de larmes. Le prélat vivement ému, presse François sur son iwur, l'embrasse avec affection et ne peut se défendre d'une sorte de respect pour celui dont il pressent la grandeur future. Il demande un manteau pour le couvrir; un de ses gens apporte le sien, François l'accepte avec reconnaissance, heureux de le devoir à la charité, et après avoir reçu la bénédiction épiscopale il se retire en remerciant Dieu d'une si belle journée.

En sortant de Téveclié, il passe devant un bâtiment en construction, il voit du mortier à sa portée, il en prend du bout de ses doigts, en tonne une croix sur son manteau» continue sa marche et se dirige hors de la ville. Il allait cherchant un endroit solitaire, où il pût en toute liberté se livrer à la joie de son âme, chanter les louantes de Dieu, lui exprimer hautement sa reconnaissance.

Il traversai; un bois, peu éloigné d'Assise, lorsqu'il se vit subitement assailli par dc^s voleurs, qui l'entendant chanter un cantique en langue française, le croyaient étranger et espéraient trouver sur lui un riche butin. Or, nous savons quelle sorte de richesse François possédait en ce moment. Les voleurs, furieux de leur mécompte* Maltraitent le pauvre de Jésus-Christ, et lui

3o HISTOIRE

demandent qui il est ; il leur répond avec un accent prophétique :

— Je suis le hérault du grand Roi !

Les bandits le traitent de fou, le renversent, l'envoient rouler au fond d'une fosse couverte de neige, et dont il savait la profondeur, et ils l'abandonnent là. Mais la Providence veillait sur lui. Après le départ de ces malheureux, François parvint à sortir de la fosse et s'achemina vers un monastère voisin où il demanda l'hospitalité. On le reçut, on l'employa aux plus bas offices de la cuisine, et quelques jours après il allait à Gubbio se dévouer à soigner les lépreux, en attendant de pouvoir reparaître à Saint-Damien sans exciter de nouveau la colère de son père.

Un de ses amis le rencontre dans les rues de Gubbio, s'étonne de son changement et de l'amaigrissement de son visage, l'interroge sur tout ce qui lui paraît inexplicable, et lui donne une tunique, une ceinture de cuir, une chaussure et un bâton; c'était le costume des ermites, beaucoup plus convenable pour notre pauvre volontaire, que celui qu'il avait apporté de l'évêché d'Assise.

Il passa quelque temps dans la ville de Gubbio, allant d'un hôpital à l'autre et guérissant miraculeusement la plupart des lépreux auxquels il donnait les soins de son humble charité.

Cependant il n'oubliait pas l'ordre qu'il avait reçu, il savait qu'il avait à réparer la maison de Bien, et persuadé que cet ordre ne pouvait s'appliquer qu'à la restauration de l'église de Saint-Damien, il ne voulait rien négliger pour le mettre à exécution. Il ne possédait plus rien, il est vrai, et pour subvenir aux frais nécessaires L était forcé de recourir à la charité publique ; mais il se sentait le courage de tout entreprendre, de tout braver,

CE saim i RANi OIS D 37

de tout souffrir pour obéir à Dieu ; il ne recula doné pas

devant les humiliations qui l'attendaient dans su ville natale, et jugeant le moment venu, il se rendit à Saint-

Damien.

Après une fervente prière devant le crucifix miraculeux dont il avait eu le bonheur d'entendre la voix, il reparut dans les rues d'Assise. Sou costume d'ermite, son visage amaigri par les austérités, ses yeux, rougis par les larmes de la pénitence et de l'amour, frappèrent tous les habitants et produisirent les impressions les plus diverses. Chacun se portait au-devant de lui pour l'interroger et savoir la véritable cause d'un si étrange changement ; François, pour répondre à la curiosité générale, Taisait enteridre une prédication plus éloquente par le ton inspiré dont elle était accompagnée, que par l'élégance du style OU la recherche des pensées. 11 invitait chaleureusement les Assisiens à contribuer à la restauration d'une église de leur diocèse, à la porte de leur ville, et qu'ils lassaient tomber en ruines avec une indifférence dont il leur serait demandé compte au tribunal de Dieu. Puis, il tendait la main et disait :

« Qui me donnera une pierre aura une récompense; qui m'en donnera deux en aura deux. ; qui m'en donnera trois e.i aura Irois. »

Les uns ['écoutaient en riant et disaient : « 11 est (bu I » Les autres, vivement émus, laissaient échapper leurs larmes, lui apportaient leurs offrandes et disaient: « C'est un vrai saint : il sera grand devant Dieu t » Quelques-uns le poursuivaient en se moquant de lui et l'insultaient en lui rappelant le passé ; plusieurs de ceux, qui l'avaient aimé s'affligeaient de le voir se donner ainsi en spectacle dans la ville qui Pavait vu naître, et où sa famille était réputée l'une des plus riches du pays.

François voyait sans s'émouvoir ces dispositions diverses ; il supportait avec joie les insultes et les mépris, il recevait avec reconnaissance les dons qui lui étaient offerts, et il continuait à exciter le zèle et à solliciter son concours dans l'œuvre qu'il allait entreprendre. Bientôt, les aumônes étaient assez abondantes et les ouvriers réparaient l'église de Saint-Damien, avec l'aide du jeune saint qui servait de manœuvre.

Le desservant, maître Pietro, touché de la pieuse ardeur de François pour un travail si contraire à ses habitudes, et pour lequel ses forces paraissaient insuffisantes, lui faisait servir un bon et solide repas lorsqu'il rentrait chez lui. Mais, après quelques jours d'un si bon traitement, notre saint se demanda si c'était bien là la véritable pauvreté, la pauvreté évangélique qu'il voulait épouser à tout prix.

« Était-ce là, se demandait-il encore, la vie de Celui qui voulut naître dans une étable, n'avoir pas une pierre pour reposer sa tète, être attaché nu sur une croix, et déposé, après sa mort, dans un sépulcre emprunté? Trouverai-je toujours, d'ailleurs, un prêtre dont la char;té égalera celle de maître Pietro? Et dois-je rougir de prendre une écuelle et d'aller, de porte en porte, comme tous les mendiants, demander l'aumône de ma nourriture? »

François était déjà un héros.

Le lendemain, il va tendre son écuelle dans les rues d'Assise, il reçoit les restes qu'on veut bien lui donner, et il s'assied à terre pour faire son repas. Au moment de porter à sa bouche ces restes informes et dégoûtants, son cœur bondit, il hésite, il se rappelle les festins sompti eux qu'il donnait autrefois à ses amis, il lui semble impossible de soutenir plus longtemps la vue du mélange qu'il a sous les yeux.., La tentation était des plus fortes..., la gràcé fut

DR SAINT FRANÇOIS d'assise. ! 9

proportionnée : François, cédant à l'impulsion divine, snrmonte ses répugnances, il mange 6e que ta charité lui a donné, et Dieu remplit son âme d'un ineffable sentiment de bonheur.

, — Ah! dit-il ensuite à maître Pietro, que votre généreuse charité ne songe plus à moi pour le soin de ma nourritqre ; j'ai trouvé l<k pins excellent de tons les économes e( le pins habile <fe tous les cuisiniers, et dont le talent est incomparable pour assaisonner les mets.

Maître Pietro comprit tout, il devina les trésors de grâce que Dieu se plaisait à répandre dans l'àme simple et pure du jeune pénitent, il se fit un devoir de lui laisser la plus entière liberté dans sa maison. Pietro Bernardone, au contraire, ne voyait dans son fils qu'un sujet de honte pour sa famille, et lorsqu'il le rencontrait, mendiant dans les rues de la ville, il l'accablait de reproches et le maudissait à haute voix.

— Mon père, lui disait alors François, vos malédictions sont ma plus douloureuse peine! Ne pouvez- vous permettre que j'obéisse à Dieu !

Bernardone, toujours insensible à la douce plainte de son Jils, continuait aie maudire; il ne pouvait croire à sa vocation et ne voyait que ce qu'il y avait d'humiliant pour lui dans la pauvreté volontaire de celui que Dieu s'était choisi.

François cherchait un moyen d'atténuer l'impression qu'il éprouvait quand son père prononçait sur lui les terribles paroles de sa malédiction. Un jour il s'approche humblement d'un vieillard, mendiant comme lui, et lui dit :

/ — Je vous demande une ^race, vous ne me la refuse-* rez pas. Marchons ensemble désormais, soyez mon père, je serai votre fils ; et lorsque Pietro Bernardone me maudira, je vous dirai : Bénissez-moi, mon père. Vous ferez

le signe de la croix sur moi, et je serai béni. — Bien volontiers, répondit le mendiant.

Et depuis ce moment, il suivit François et le bénissait chaque fois que Bernar lone le maudissait.

Les travaux avançaient à l'église de Saint-Damicn, où François aidait toujours les ouvriers avec un zèle qui semblait chaque jour plus arJent. Les habitants d'Assise dirigeaient souvent leur promenade de ce côté, pour le voir à l'œuvre, et ils s'émerveillaient de son courage et de sa persévérance. François, charmé de leur intérêt pour une œuvre qui lui était si chère, en profitait pour obtenir de nouveaux dons.

— Encore un effet de zèle pour la maison de Dieu, leur disait-il; aidez-moi à finir ce bâtiment I Un jour, vous verrez ici un monastère de pauvres dames de sainte vie, et dont la réputation sera la gloire de Dieu, dans toute l'Église.

Son accent était prophétique, sa parole semblait descendre du ciel, et on s'empressait de déposer une nouvel aumône dans la main qu'il présentait.

L'humilité de notre saint paraissait être arrivée à la perfection, nul ne croyait qu'il lui fût possible de la porter plus loin dans la pratique; on se trompait, François avait toujours à lutter, il avait toujours à vaincre sous ce rapport. Il mendiait volontiers dans les maisons oii il n'était connu que par ses relations de commerce, son t amour-propre était complètement écrasa jusque-là ; mais ' lorsqu'il rencontrait ses anciens amis, il se détournait parfois, ne pouvant se résoudre à braver leurs sarcasm s ou leurs railleries. Il s'humiliait souvent devant Dieu de cette faiblesse et le conjurait de l'aider à déraciner ce reste d'orgueil. Dieu lui ménagea bientôt de précieuses occasions de se vaincre sur ce point.

Un jour, notre saint entre dans une é^ise d'Assise;

DK SAINT FRANÇOIS D'ASSISE, 'il

?on frère l'aperçoit et y entre après lui, le montrant du iloigl à l'ami donl il était accompagné. François s'agenouille, se prosterne el prie de toute son àme;mais il était aisé de voir qu'il grel ttaii de froid, car on était alors dans toute la rigueur de l'hiver, Angelo, vôtu Irèachaudement, se moque de la pauvre roi»»4 de sou frère, et dit à sou ami :

— Allez doue lui proposer de vous vendre pour un denier de sa sueur.

— Ma sueur, répondit François, je la vendrai bien cher à Dieu !

Il avait fait cette réponse en langue française, l'ami ne la comprit pas. Àngelo la sentit vivement et se retira confus. François ne s'était pas ému, son visage était calme et serein, il semblait refléter un rayon céleste.

Quelques jours après, il allait d'une maison à l'autre, quêtant de l'huile pour faire brûler deux lampes, devant le crucifix: de Saint -Damion. En entrant dans une maison où il espérait être bien accueilli, il y trouve» nue réunion de joueurs, dont plusieurs turent autrefois ses amis. Vu mouvement de fausse honte lui fait prendre la fuite; mais aussitôt, il s'arrête, se juge, se condamne et s'exé- Cute, il rentre, parait devant les joueurs, leur avoue le sentiment d'amour-propre qui Ta lait fuir et le motif qui l'a rappelé, puis il demande en français de l'huile pour l'entretien des lampes de Saint-Damien. Les joueurs éclatent de rire, se moquent de lui et le renvoient en le traitant d'insensé. François se retire humblement, en remerciant Dieu de l'humiliation qu'il a reçue et qu'il considère comme un juste châtiment dû à son orgueil.

Toutefois, les Àssisiens n'étaient pas tous de l'avis des jeunes gens qui venaient de le renvoyer ainsi. La réflexion aidant, on commençait à comprendre qu'une

vertu exceptionnelle pouvait seule soutenir cette vie de privations, de pauvreté, de fatigue et d'humilité. On commençait à lui témoigner le plus profond respect. Le prieur du monastère où il avait re:;u l'hospitalité avant d'aller à Gubbio, ayant appris, à Assise, la sainteté de si vie, lui exprima ses regrets de l'avoir fait employer dans 'es bas offices de la cuisine et lui témoigna la plus nie considération, assurant qu'il ferait un jour des choses merveilleuses. Le personnage qui autrefois étendait son manteau sous les pas de François, en annonçant sa grandeur future, rappelait hautement sa prédiction et ajoutait :

« Vous ne voyez encore que le commencement de la sainteté de ce jeune homme; v< us en verrez les progrès. Jésus-Christ fera par lui des merveilles que le monde entier admirera. »

A la fin de Tannée 1206, les travaux entrepris à l'église de Saint-Damien étaient achevés; mais François ignorant toujours ce que Dieu demandait de lui pour son service et pour sa gloire, et ne voulant pas demeurer dans l'oisiveté en attendant la manifestation de sa volonté, il entreprit la restauration de l'église de Saint-Pierre, dans la campagne d'Assise. Il se souvenait que la voix mystérieuse du crucifix lui avait ordonné pur trois fois de réparer la maison de Dieu qui tombait en ruines, et il pensait que cet ordre divin pouvait s'appliquer à la réparation de trois églises. Il avait commencé par celle où le crucifix lui avait parlé, il allait maintenant travailler a celle qu'une ancienne dévotion avait élevée en l'honneur du prince des apôtres, mais dont Findiiféience avait ensuite abandonné l'entretien. Les aumônes lui arrivèrent si abondamment pour cette œuvre, qu'en très-peu de temps les réparations furent terminées, et il put faire un nouvel appel en faveur d'un troisième sanctuaire pour

lequel il était certain dé n'essuyer aucun relu,. celui où la bonne Picca avait obtenu la grâce de de enir mère de François; celui que les esprits bienheureux se1 plaisaient à entourer de leurs hommages et où ils faisaient entendre parfois leurs célestes concerts. Toutes Ifcs populations de la vallée aimaient <'t vénéraient i s tintes ruines ; elles n'avaient besoin que d'être invitées

; les relever; elles n'attendaient qu'une impulsion, un.

premier élan, un premier eri de zèle en faveur de cette! pieuse entreprise. François Jeta ce premier cri, donna ce premier élan, et l<is offrandes arrivant de toute part, l'église de Sainte-Marie, ou de Notre-Dame-des-Ànges Put promptement restaurée : elle était rendue au culte au commencement de l'année suivante, 1208. Notre saint y avait travaillé de ses mains autant que l'aurait pu faire le plus habile ouvrier.

« On comprend assez, dit le Père Ghaîippe, qu'un homme dénué de biens, pauvre et mendiant, n'aurait jamais pu achever ces ouvrages sans être assisté d'en haut; mais saint Bonaventure y trouve encore du mystère. Il dit que la divine Providence, qui conduisait François dans toutes ses actions, disposa les choses de telle sorte, qu'il répara trois églises avant d'instituer ses trois Ordres, afin que les temples matériels fussent la figure des édifices spirituels qu'il devait élever. »

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