‹ Histoire de Saint François d'AssiseChapitre 8 sur 23 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Missions à Pérou se. — A Cortone. — Jeûne de quarante jours. — Les démons d'Arezzo. — Fontaine miraculeuse.

Parmi les nouveaux disciples que François venait d'enrôler sous sa bannière, quelques-uns appartenaient à des familles riches et considérées, et il était à craindre que l'exercice de* la mendicité ne les détournât de leur sainte vocation, s'il leur était imposé avant qu'ils n'en eussent bien compris les précieux, avantages pour leur propre perfection. François jugea donc devoir leur en donner l'exemple, en allant à îa quête pour leur compte en même temps que pour le sien. En leur apportant les aumônes qu'il avait pu recueillir, les restes des tables, les morceaux de pain, souvent très-durs, dont les serviteurs ne voulaient plus pour eux-mêmes, le Saint leur disait : : — Mes très-chers enfants, le pain que la sainte Pauvreté fait recueillir de porte en porte, est le pain des anges, car ce sont les bons anges qui inspirent aux Mêles la pensée de nous le réserver et de nous le donner pour l'amour de Dieu.

Un jour, se trouvant trop faible pour aller jusqu'à la ville chercher la nourriture de ses chers novices, il les engagea à remplir cette mission d'humilité et de pauvreté, en leur disant avec sa douceur ordinaire :

— Mes bien-aimés enfants, n'ayez point de Tonte d'aller demander l'aumône, puisque Notre-Seigneur s'est rendu pauvre en ce monde pour l'amour de nous, et qu'a

HISTOIRE DE saint HUNÇOIS D'ASSISE. 7!)

son exemple, nous avons choisi Kétat de la plus parfaite pauvreté. Si nous avons lait ce choix pi r amour pour Jésus-Christ, nous ne devons pas rougir de m n ier en qualité de pauvres volontaires. Convient-il à. des héritiers du royaume des cieux de rougir de ce gui leur donne droit à cet héritage? Oui, me enfants, nous

sommes 1rs héritiers <lu ciel; c'est un bien que Notre- Seigneur nous a acquis et sur lequel il nous a donné des

droits ainsi qu'a tous ceux, qui veulent vivre dans la

»ainte Pauvreté. Je vous déclare qu'il outrera dans notre Ordre un grand nombre de riches et de nobles qui se feront un honneur d'aller demander l'aumône, et qui regarderont cet emploi comme une véritable laveur. Vous doue, qui êtes les premiers de cet Ordre, fait de bon cœur, pratiquez avec joie ce que vous devez transmettre a ces saints personnages. Allez avec la bénédiction de Dieu, et demandez l'aumône pour son amour, avec plus de confiance et d'allégresse que si vous alliez offrir cent pour un; ear en disant: « Faites-nous l'aumône pour l'amour de Dieu », c'est l'amour de Dieu que vous offrez en retour ; et en comparaison de ce divin amour, que sont le ciel et la terre ?

Les bons novices n'hésitèrent pas ; chacun prit la besace, la mit sur son épaule, courut a la vilie, fit une abondante récolte, et revint tout joyeux la déposer aux I du Père François. L'un d'eux rentra un jour, le cour pi n d'allégresse, chantant avec transport louanges du Dieu qui pourvoyait ainsi à la ses pauvres enfants. François, ravi de cette i po ition vient au-devant de lui, le décharge desa besace, b respectueusement son épaule et dit aux

— Voila ci; m mt je veu i aillent à la

quête et en reviennent toujours trifiant Dieu

de, tous ses bien i ,,

Au commencement de l'année 1211, les novices, dont le nombre s'était encore accru, étaient aussi avances dans les voies de la perfection que les premiers disciples de notre saint. François les avait formés lui-môme à l'esprit d'oraison, de pénitence, d'humilité, d'obéissance, de mortification continuelle, et il pensait à les envoyer prêoher dans plusieurs parties de l'Italie, mais il voulait les juger auparavant et s'assurer de la manière dont ils avaient profité de ses instructions sur ce point. Il ne voulait rien d'étudié ni de recherché dans leurs discours, et leur recommandait la plus grande simplicité dans la manière et dans le langage.

Il leur dit un jour, que chacun d'eux allait prêcher devant ses frères comme il le ferait en présence d'un nombreux auditoire, et il désigna ensuite à chaque frère le sujet sur lequel il devait parler. Tous prêchèrent ainsi, à tour de rôle, et ils le firent avec tant de bonheur au jugement de François, qu'il allait les en féliciter et les encourager, lorsque Notre-Seigneur paraissant soudain au milieu d'eux, les bénit chacun séparément, et disparut. Tous demeurèrent longtemps comme ravis en esprit, après cette apparition divine, et François leur dit ensuite:

— Mes frères, mes chers enfants, rendez grâces à Dieu tout-puissant et à son fils Noire-Seigneur Jésus-Christ, d'avoir daigné répandre des trésors célestes par la bouche des hommes les plus simples î car c'est Dieu qui fait parler les enfants, qui donne la parole aux muets, qui rend éloquente la langue de l'ignorant. Il a compassion du monde; sa beauté infinie veut faire avertir les hommes du malheur dans lequel ils se précipitent, et, ]> ur détruire parmi eux les œuvres du démon, qui sont les péchés, il a choisi des prédicateurs vils et méprisables, afin que nul homme ne puisse se glorifier devant

Dî; SAINT FRANÇOIS H' ASSISE. 81

lui, et reconnaissant que tout bien lui appartient. 11 y en a peu parmi nous qui soient nobles ou puissants; peu dont on puisse dire qu'ils soient sages selon le monde, et c'est vous néanmoins que le Seigneur a choisis pour cette grande entreprise. Il veut que vous alliez en tout lieu, l'honorer par vos actions et par vos paroles, ramenant ainsi à sa crainte et à son amour ceux qui se sont éloignés de lui. Disposez-vous donc à partir : ceignez vos reins, prenez courage, revêtez-voas des armes de la foi. Tout dévoués au service de l'Évangile, soyez toujours prêts à vous laisser emporter, comme des nuées, partout où l'Esprit-Saint vous poussera par la main de l'obéissance, pour répandre la pluie de la divine parole sur la sécheresse et l'aridité des cœurs endurcis. Demain, nous nous partagerons l'Italie; plus tard nous irons dans les contrées les plus éloignées.

Tous les Frères se déclarèrent prêts à partir dans la direction qui leur serait désignée, et, le lendemain, François ayant assigné à chacun sa mission, il les envoya deux à deux, en laissa quelques-uns dans la maison pour recevoir et former les novices qui leur seraient envoyés, puis, emmenant Sylvestre avec lui, il s'achemina vers la Toscane, qu'il avait choisie afin d'être moins éloigné de Notre-Damedcs-Anges, où sa présence était souvent nécessaire.

Il s'arrêta à Pérouse, toujours rivale d'Assise, et prêcha sur la plus grande place de la ville. Pendant qu'il parlait, entouré d'une foule de gens du peuple, plusieurs jeunes gens vinrent jouter à la lance, sur cette même place, et le firent si bruyamment, que la voix du prédicateur n'était plus entendue. Les jouteurs furent priés de s'éloigner ou de se modérer, mais ils refusèrent l'un et l'autre avec un égal dédain. François indigné s'écrie, en s'approchant de cette turbulente jeunesse :

« Écoutez et comprenez ce que le Seigneur vous an-

nonce par moi son serviteur. — Et ne dites pas que c'est un homme d'Assise qui vous parle, car ce que je dis, je ne le dis pas de moi-même, je ne parle pas selon l'homme. — Dieu vous a élevés au-dessus de vos voisins : par reconnaissance et par amour pour lui, vous devriez vous humilier, non-seulement à ses yeux, mais devant tout le monde. Loin de là, votre force et votre gloire ont tellement enflé votre cœur, que vous avez pillé et désolé tous les environs, et vous y avez porté la mort et fait un grand nombre de victimes. C'est pourquoi je vous déclare que si vous ne vous hâtez de vous convertir, et de réparer, autant que vous le pourrez, les maux que vous av^z causés, le Seigneur, qui ne laisse rien d'impuni, tirera une vengeance éclatante de vos péchés. Il permettra dans sa justice, que, vous irritant mutuellement, vous combattiez les uns contre les autres, et que vous vous fassiez plus de mal que vos ennemis eux-mêmes ne pourraient vous en faire. »

A quelques jours de la, de nouvelles exactions achevaient d'exaspérer les esprits, le peuple se révoltiat contre la noblesse, le sang coulait à ilôts dans les rues de Pérouse, les palais et les maisons de gentilshommes étaient pillés et incendiés, les campagnes étaient ravagées, le mal était immense, la prédiction de l'apôtre était complètement réalisée. 11 était encore à Pérouse, et les habitants le suppliaient d'y rester et d'y accepter une demeure propre à recevoir ceux qui désireraient entrer dans son Institut, caria sain-t teté de sa vie et la bénédiction que Dieu attachait à sa' parole avaient inspiré à plusieurs jeunes gens de cette ville la pensée d'embrasser la vie religieuse. L'un d'entre eux se promenant un jour dans la campagne, préoccupé de ce désir, mais incertain encore de sa vocation, vit tout à coup devant lui Notre-Seigneur, qui lui dit :

— Homme de désir, si tu veux jouir de la paix que tu souhaites, prends l'habit religieux et suis-moi.

DE saint FRANÇOIS h ASSISE.

— Seigneurs demande l<* jeune homme, dans quel Oj

entrerai-je pour faire votre volonté?

— Dans l'Ordre nouveau de François d'Aaaisa.

— Et quand je serai <hms cet Ordre, reprit-il, q

vrai -je faire, Seigneur, pour vous èire le plus ::

— Suivre la vie commune, lui répondit le Maître n'avoir d'intimité particulière avec aucun de tes Frèi être indulgent peur leura défauta et no les point juger légèrement à leur désavantage.

Après ces paroles, Notre-Seigneur disparut, et le jeune homme alla trouver François et le pria de l'admettre au nombre de ses disciples. Le suint, éclairé sur sa vocation et le voyant appelé à une haute perfection, lui donna le nom de Frère Humble et l'envoya avec les autres au noviciat de Notre-Dime-des-Anges, puis il quitta Pérouse et se rendit à Gortone,

En arrivant, il lit entendre la parole de D'eu et obtint plusieurs e aversions. L'un de les auditeurs, charmé de son txiivme simplicité, le prie un matin de venir diner chez lui, le jour même. C'était un nommé Gui, homme de grande piété, et tout occupé de bonnes œuvres, François lui promet de se rendre à son invitation, et, se retournant ensuite vers le Frère Sylvestre, il lui dit:

— Celui-ci entrera aujourd'hui dans notre milice et se sanctifiera dans cette ville.

Après le diner, en effet, Gui se prosternait aux: pieds de François et lui demandait l'habit tic; son Ordre.

— Bien volonliers, lui répondit le saint, car Dieu VOUS appelle parmi nous; mais il faut qu'avant d'y entrer vous donniez aux: pauvres tout ce que vous possédez de Votre famille, par droit d'ainesse, et que vous fassiez une renonciation de tout le reste,

Gui s'étant dépouillé de toutes ses richesses, reçut l'habit, des mains de François, dans la principale église et en

Si HISTOIRE

présence des premiers personnages de la ville. Plusieurs autres novices le reçurent après lui, et le nombre s'augmentant, notre saint dut accepter la demeure solitaire qui lui fut offerte pour les loger tous. C'était une pauvre maison isolée près du bourg de Celles. Ce fut là qu'il reçut Frère Élie, religieux qui, dans la suite, acquit une grande célébrité.

Le carême approchait: le saint fondateur qui depuis deux mois évangélisait Cortone et travaillait à former à la vie spirituelle les novices accourus auprès de lui, sentaitle besoin de se retirer dans une solitude complète, et de passer quelques semaines seul avec Dieu seul.

Le lundi gras il remit à Sylvestre la direction de la maison et le soin spirituel des novices ; le mardi il partit, sans lui dire ses projets, et il se rendit au bord du lac de Pérouse, chez un batelier qui lui témoignait une grande affection :

— Je viens, lui dit-il, vous demander un service pour l'amour de Dieu et j'espère que vous ne me le refuserez pas.

— Non, certes Frère François; que puis-je faire pour vous obliger?

— D'abord, reprit le saint, me donner l'hospitalité pour la nuit; ensuite, me conduire dans votre bateau, demain matin, avant le jour, à l'île du lac où je désire passer quelques jours dans une entière solitude; mais tout ceci doit rester secret entre Dieu et nous.

— Mais, Frère François, comment vivrez-vous dans une île où on ne trouve rien à manger, et pas une âme pour vous en donner ?

— Notre-Seigneur n'eut rien à manger dans le désert : au reste, j'emporterai un peu de pain ; je ne jeûnerai donc pas absolument; ainsi soyez sans inquiétude pour moi.

T)K s\INT FRANÇOIS D ASSISE.

Le malin, dès l'aurore, le batelier transportait no... sainl à 111e du lac, il le forçait d'accepter deux petits pains, et au moment de le quitter, il lui demandait quel jour il devait venir le chercher:

— Ne reveniez que le mercredi de la semaine sainte, lui répondit-il, et ne découvrez à personne le lieu de ma retraite.

Le saint, demeuré seul sur le rivage, rendit grâces a Dieu, et avança dans ce petil désert dont nul habitant ne troublait le silence; il se glissa à travers les broussailles jusque dans la partie la plus épaisse du bois, entrelaça des branches d'arbrisseaux de manière à former une petite cabane et s'établit dans cette retraite pour y goûter à longs traits les douceurs delà contemplation. Lorsque le batelier revint le chercher le mercredi saint, il trouva près de lui un des deux pains qu'il lui avait donnés, et la moitié de l'autre. Ainsi pendant quarante-deux jours, il avait vécu de la moitié d'un petit pain et de l'eau d'une source qui coulait auprès de sa cabane.

Le batelier lui avait promis le secret et ne le garda pas. Le bruit de ce jeune impossible se répandit promptement dans le pays; on accourut en pèlerinage à l'Ile inhabitée, et bientôt on remarqua que les malades qui se désaltéraient à la source où le saint avait bu, s'en retournaient guéris. L'ile ne pouvait rester déserte. Des habitations s'y élevèrent, les pèlerins y devinrent plus nombreux, une église y fut construite, les miracles s'y multiplièrent, et en peu d'années elle eut complètement changé d'aspect.

François était retourné au monastère de Celles, où il passa les fêtes de Pâques, puis, ayant nommé un supérieur, il donna ses derniers avis aux novices, les bénit et

partit pour Arezzo, toujours accompagné de Sylvestre. L'un et L'autre demandèrent l'hospitalité dans le faubourg par lequel ils entrèrent, et furent accueillis avec respect, car la sainteté de François était déjà connue au loin. Dès

leur arriver, noire saint se mit en oraison et peu après appela son compagnon :

— Frère Sylvestre, lui dit-il, Dieu vient de me faire connaître que plusieurs démons excitent les habitants de | y la ville, les uns contre les autres; ils en viennent aux mains et vont se battre jusqu'à s'exterminer ! Gourez, mon très-cher Frère, allez devant la porte de la cité et ordonnez à ces démons, delà part de Dieu tout-puissant, de pendre la fuite immédiatement.

Sylvestre, ravi d'être l'instrument de cette merveille, se rend en toute hâte à la porte de la ville, et crie de toutes ses forces : « Tout ce que vous êtes ici de démons,, retirezvous , fuyez loin d'ici ! C'est de la part de Dieu toutpuissant, et de celle de son serviteur François que je vous l'ordonne I »

Au même instant, ceux qui allaient répandre le sanij de leurs ennemis, laissent tomber les armes de leurs mains, un moyen de conciliation s'est présenté, ils l'acceptent, la concorde est rétablie, la paix est rendue à la ville. Mais le nom de François avait été prononcé par Sylv stre, il n'y avait qu'une voix pour le proclamer pa- , cilicateur d' Arezzo, et on voulait le voir, on voulait le remercier, on voulait l'entendre. Ses hôtes s'empressent de dire leur bonheur de le posséder sous leur toit, et la foule accourt, enlève le saint et le porte en triomphe en l'Ilôtel-de- Ville, malgré les répugnances de son humilité. Les magistrats lui témoignèrent leur reconnaissance par le don d'une propriété convenable pour un couvent de son Ordre.

Les premières prédications du Pauvre d'Assise eurent

SAINT ! n W us p ASSISE,

un succès facile à prévoir après un tel événement. Plusieurs apirants demandaient l'habit des Frères-Mineurs, plusieurs pécheurs se convertissaient, la grâce opérait des prodiges.

Oïl jom\ pendant que lé saint ptêchàit sur une plao$, une pauvre mère fend la foule, arrive jusqu'à lui et lui présente son enfant infirme et oontrefait. François le prend dans ses bras, le bénit, le rend à sa mère... L'enl'ant t' lait droit et plein de santé! Ce miracle avait eu de si nombreux témoins, que notre saint se liàta de quitter une ville où les applaudissements bumaips troublaient son humilité, et il pril la route de Florence, prêchant sur son chemin et se voyant partent entouré de nouveaux disciples,

A Ganghereto, les seigneurs lui offrirent un bois et un champ, en lui proposant d'y bâtir une maison pour y recevoir |çs novices qui accouraient de toutes parts. François se lit d'abord une cabane dans le bois. 11 sentait le besoin de céder à ses souffrances qui ne lui permettaient pas de trop longues marehes ; mais son repos n'était pas sans travail. 11 prêchait, passait un temps considérable en oraison, et, élevait de ses mains un petit mur autour d'une source que Dieu avait tait jaillir à sa prière, dans le bois où il s'était retiré1. Sa santé s'étant un peu remise, il poursuivit sa marehe et ses prédications.

1. Cette fontaine miraculeuse devint un but de pèlerinage où beaucoup de malades recouvraient la sauté.

Le polit p/Ure. — Les cinq figues. — L'étonnement de Sylvestre. — Retour a la Portioncule. — Mission de Bernard. — Exhortation

de François.

Un soir du mois de septembre 1211, un petit paysan de la campagne de Citta-Castellana, conduisant un troupeau de pourceaux, s'efforçait vainement de le faire rentrer dans son étable. Dès que ces animaux se voyaient arrivés à la porte du gîte, ils bondissaient en arrière et s'enfuyaient dans une direction opposée. Le petit gardien courait à leur poursuite, les ramenait, les voyait fuir de nouveau et s'impatientait de tant d'obstination. Le premier magistrat de Citta-Castellana, don GiovaniParenti, se promenait en ce moment hors de la ville, et, curieux de voir comment le jeune pâtre parviendrait à vaincre l'obstination de son troupeau, il suivait avec intérêt les évolutions des pourceaux et l'intelligente sollicitude de leur conducteur. L'enfant avait remarqué don Giovani ; il est humilié de l'avoir pour témoin de son insuccès, la colère l'emporte et, ramenant encore une fois les indociles animaux jusqu'à l'entrée de Potable, il s'écrie :

— Maudits pourceaux I entrez donc dans votre porcherie aussi facilement que les juges entrent dans l'enfer !

Au même instant, le troupeau récalcitrant devenu docile comme s'il n'était composé que de douées brebis, entre dans son étable sans la moindre résistance, et don Giovani se demande si la Providence n'a pas permis ce qu'il vient de voir et d'entendre, afin qu'il y puisât un grand et précieux enseignement. Il se garde bien de faire un reproche au petit paysan d'une allusion aussi injurieuse pour lui ; il se retire en méditant sur les dangers auxquels le salut de son âme est exposé dans sa

Dt: SAINT FRANÇOIS ï> 8.)

profession, et il prie Dieu de l'éclairer sur ce qu'il doit faire pour s'assurer le bonheur de l'éternité.

Don Giovani Parenti n'était pas très-jeune, il était

veuf et avait un fils unique qui atteignait sa majorité.

|En rentrant chez lui, il fit part à son fils des impressions

qu'il avait reçues et des réflexions qui en résultaient ; i!

ajouta :

— Frère François d'Assise est à Florence, j'irai le consulter et m'en rapporterai à sa décision, car il a l'esprit de Dieu.

— Eh bien, mon père, lui dit le jeune homme, vous n'irez pas seul ; je vous accompagnerai et consulterai pour moi-même le saint d'Assise, étant résolu comme vous à suivre les avis que Dieu me donnera par la bouche de ce saint pénitent. Partons domain pour Florence.

François était en effet dans cette ville depuis quelques semaines, et y prêchait avec de grands fruits pour la gloire de Dieu. Les postulants venaient à lui en foule, et plusieurs seigneurs, après d'inutiles instances pour obtenir qu'il se fixât à Florence, lui avaient donné une maison près de l'église du village de Saint-Gai, afin qu'il y réunît les disciples qui l'entouraient. François avait aussitôt accepté cette demeure, y avait établi ses novices, et, ayant quitté l'hôpital OÙ il était logé depuis son arrivée, il s'était joint à la nouvelle communauté, et s'occupait activement de la former à la vie évangélique.

Les Florentins venaient souvent à Saint-Gai consulter le Pauvre d'Assise. Un jour, trois des plus distingués, conduisant chacun leur unique enfant par la main, venaient lui demander de leur donner sa bénédiction. Le saint, avant de se rendre à leur désir, descend dans le jardin, va «saillir cinq figues, les porte dans sa main,

vient à ceux qui l'attendent, les accueille avec sa douceur et sa bonté ordinaires, bénit un enfant et lui donne

une figue; passe au second, le bénit et lui donne la même chose; enfin, il bénit le troisième, lui donne trois figues et lui dit : « Un jour, vous serez mon cher enfant. » Cette prédiction s'accomplit. L'enfant devenu jeune homme prit l'habit de l'ordre de François et reçut le nom de frère Angelo.

Ce fut au monastère de Saint-Gai, que Giovani Parenti et son fils trouvèrent notre saint. Avant de lui parler ouvertement, ils voulurent l'entendre prêcher et en furent si édifiés que l'un et l'autre ne doutèrent pas que Dieu ne les appelât à partager sa pauvreté, sa vie apostolique et les vertus qu'ils admiraient dans les novices formés à son école et appuyés par ses exemples. Sur l'avis de François, ils retournèrent chez eux, distribuèrent aux pauvres tout ce qu'ils possédaient, et vinrent ensuite prendre place parmi les novices de Saint-Gai !.

Au mois d'octobre, notre saint quittait Florence et allait évangéliser plusieurs autres villes de la Toscane. Les conversions qu'il obtenait, le nombre de vocations religieu ( s que sa parole déterminait lui attiraient les témoignages de la plus grande vénération. Partout on ne rappelait que le saint ; son humilité en souffrait, mais on ne pouvait l'empêcher. Il disait souvent :

— Ne me louez pas; je puis encore pécher; je n'ai aucune assurance. Il ne faut jamais louer celui dont on ne sait quelle sera la fin.

Quelquefois, se parlant à lui-même, il se disait à haute voix :

« François, si Dieu avait fait à un voleur autant de grâces qu'à toi, ce voleur en serait plus reconnaissant que tu ne l'es. »

i. Giovani Parenti fut élu général de l'Ordre, en 1230, et fut truite ea vie un des religieux les plus exemplaires. Sa science égalait sa vertu.

m: SAINT FRANÇOIS D' ASSISE. i)l

Un jour, malgré s m humilité, il recevait sans se plaindre les honneurs qu'en lui rendait, et semblait presque en jouir. Le frère Sylvestre s'en étonnait, baissait les yeux, rougissait, se sentaii en quelque sorte humilié de l'attitude (cote simple de son supérieur. Il se disait qu'il était imr possible que ce changement De fût pas motivé par de

bonnes et solides rais ms : mais ces raison., frère Sylvestre

ne les découvrait pas. N y tenant plus, il se décide à interroger François et lui dit :

— Mon Père, est-ce que vous no vous apercevez pas des honneurs que ce peuple vous rend ?

— Je le vois très-bien, mon Frère, lui répond le saint.

— Alors, reprend Sylvestre, comment se fait-il que voua receviez ces applaudissements avec si peu dé répugnancei tandis que l'humilité nous enseigne à les repousser? N'estil pas vrai que nous devons les fuir comme un irès-grand danger ?

— Très-cher Frère, dit François, bien qu'il vous semble que Ton me rend de très-grands honneurs, je vous avoua que je les trouve bien au-dessous de ceux qui devraient in'ètre rendus.

Pour le coup, ceci était trop fort ; Sylvestre n'y comprenait plus rien, et s'il eut osé, il se lut voilé le visage, Disons le mot: il était tout simplement scandalisé. François s'en aperçut et se hâta d'ajouter :

— Comprenez bien ceci, mon cher Sylvestre : Ne pouvant absolument éviter ces témoignages de vénération, je les renvoie à Dieu sans en rien retenir; loin de là, je m'enfonce de plus en plus dans la boue de ma bassesse. Les statues de piètre ou de bois ne retiennent rien des honneurs qu'on leur rend, car tous ces hommages remontent à ceux qu'elles représentent et ne changent rien à la matière dont elles sont faites. Or, quand les hommes honorent Dieu dans ses créatures, ainsi qu'ils le font pour moi, qui

suis la plus méprisable de toutes, c'est un profit réel pour leurs âmes et c'est une gloire rendue à Dieu.

Frère Sylvestre comprenait.

Vers le carême de l'année 1212, notre saint reprit le chemin d'Assise et revint dans son cher monastère de Notre-Dame-des-Anges, où il devait être rejoint par les missionnaires qu'il avait dispersés Tannée précédente. A leur arrivée, chacun lui rendit compte des fruits de son apostolat, et il put remercier Dieu des succès de tous. Partout les pécheurs s'étaient convertis en grand nombre, partout des postulants s'étaient présentés, sollicitant l'honneur de servir Di u dans l'ordre des Frères-Mineurs, partout des maisons ou des terrains leur étaient offerts pour y établir des religieux.

Bernard de Quintavalle avait été envoyé à Bologne, mais sa pauvreté, sa mendicité, son humilité éloignaient de lu et lui attiraient le mépris et les injures du bas peuple. Lorsqu'il essayait de faire entendre les vérités divines, il se voyait assailli par les huées et les outrages, il lui était impossible de continuer. Réduit au silence, il prêchait d'exemple. Assis sur une pierre, il supportait les insultes qu'on lui adressait sans y répondre ; il recevait les pierres qui lui étaient lancées sans proférer une seule plainte ; rien ne lassait sa patience, rien n'altérait sa douceur. Un magistrat de la ville, frappé de tant de vertu, s'approche de lui, un jour, et lui dit :

— Quiêtes-vous, mon pauvre Frère? D'où venez-vous, et qu'êtes-vous venu faire à Bologne ?

— Si vous voulez lire cela, lui répond Bernard, vous verrez qui je suis et ce que je suis venu faire ici.

Et il remettait au magistrat la règle des Frères-Mineurs. Celui-ci la prend, la lit en se promenant sur la place, en exprime sa satisfaction aux amis qui l'accompagnent, et dit en Unissant cette lecture ;

DE SAINT MUNÇJIS d'à SISE. ! 3

— Les gens qui maltraitent cet homme sont très-coupables, car il est religieux et de sainte vie; on doit l'honorer, au contraire, il le mérite.

Et, rejoignant Bernard, il lui rend son manuscrit et lui dit:

— Si vous voulez me suivre, mon Frère, je vous donnerai une demeure où vous pourrez servir Dieu librement et à l'abri Acr, insultes populaires.

Le bon Frère ayant accepté, suivit le magistrat jusque dans sa maison, où il fut entouré de soins et de respect; après le dîner on le conduisit dans la petite habitation qui lui était destinée et qui, dès ce moment, devenait la propriété de l'Ordre de François. Toute la ville apprit bientôt les témoignages de respect prodigués au pauvre volontaire, par un des personnages les plus importants de la cité, et chacun se reprocha le méprisant accueil qu'il lui avait fait. Dès le lendemain, on l'entoura, on se mit à ses pieds, on lui demanda sa bénédiction, on le pria de faire entendre la parole de Dieu, et, la foi se réveillant dans les cœurs à la prédication de l'apôtre, on vit des conversions éclatantes, et de nombreuses vocations religieuses se manifestèrent.

Bernard, après avoir humblement et simplement raconté ces faits a. son supérieur, ajouta :

-— Tout étant ainsi bien disposé à Bologne, je vous conjure, mon Père, d'y envoyer d'autres religieux, pour y demeurer ; car si j'y retournais, non-seulement je ne pourrais espérer d'y faire le bien, mais je craindrais de m'y perdre, à cause des témoignages d'estime que les Bolonais ne cessent de me prodiguer,

François, heureux, de l'humilité de son disciple, autant que des succès de sa mission, lui accorda le changement désiré, et envoya à Bologne une petite colonie de religieux sous la direction d'un autre supérieur. Au moment de leur

départ, il les réunit et leur renouvela ses recommandations et ses avis. Il insista fortement sur L'esprit de pauvreté et leur dit:

— Mes très-chers Frères, mes enfants bien-aimés, la sainte Pauvreté est la base, le fondement de notre Ordre, ne l'oubliez jamais ! Elle est le trésor caché dans le champ de l'Évangile, la voie du salut, le soutien de l'humilité et de l'obéissance, la mère du renoncement, la mort de Famour-propre, la destruction de la vanité et de la cupidité, la racine de la perfection, dont les fruits sont cachés mais très-abondants. C'est une vertu descendue du ciel , qui nous fait mépriser tout ce qui est méprisable ; elle détruit tous les obstacles qui empêchent l'àme de s'unir à son Dieu ; elle donne à ceux qui l'aiment l'agilité des purs esprits, et les fait s'envoler vers le ciel, bien que vivant de corps sur la terre. C'est un bien tout divin, un bien que des vases tels que nous, vils et abjects comme nous le sommes, ne méritent pas de contenir:

François aimait tant la sainte Pauvreté, qu'il adressait souvent à Notre-Selgneur cette prière qui nous a été conservée par ses premiers disciples :

« Seigneur Jésus, montrez-moi les voies de la pauvreté qui vous est si chère. Ayez pitié de moi 1 car je l'aime avec tant d'ardeur que je ne puis trouver de repos sans elle, et, vous le savez., c'est vous qui m'avez donné ce grand amour. Elle est rejetée, méprisée, haïe de tout le monde, bien qu'elle soit reine et merveilleusement belle, et que vous ayez eu la bonté de descendre du ciel sur la terre pour en faire votre épouse et avoir par elle des enfants parfaits. 0 Jésus ! qui avez voulu être parfaitement pauvre, la grâce que je vous demande est de m'accorder le privilège de la pauvreté. Je souhaite ardemment d'être enrichi de ce trésor, et je vous demande qu'à moi et aux miens,

DU SAINT M' MfÇOIS D'ASSI E. 9j

ii soit propre à jamais de oe pouvoir rien p< éderen propre sous le ciel, pour U gloire de votre nom, de ne subsister que d'aumône i pendanl cette misérable rie, el encore d'être très-réservés dans l'usage que nous en ferons. Ainsi soit-il. »

Doua Ortolana. — Clara. — Apnès. — Les Pauvres Sœurs ou

Clan, i .

Doua Ortolana, d'une des plus nobles familles d'Assise, nvait épousé le chevalier Favorini de Sciffi, dont le mérite égalait la naissance. Doua Ortolana était l'édifioatio i de la ville par sa piété, ses verdis et ses bonnes o livres. N'ayant point d'en fiant, et son ardent amour pour Jésus-Christ lui inspirant le désir de faire le pèlerinage des Lieux-Saints, le chevalier Favorini crut devoir approuver et seconder cette dévotion ; peut-être espérait-il que sur celte terre arrosée du sang divin, Ortolana obtiendrait plus promptement le bonheur qu'elle ambitionnai!, et que lui-même appela* de tousses vccuk.

Si telle était la pensée du pieux chevalier, elle ne le trompait pas, car, peu après son retour de la .Tevrc-Sainfe, Doua Ortolana avait la certitude d'èire bientôt mère. Un jour, pendant qu'elle demandait à Dieu la grâce d'une heureuse délivrante, elle entendit une voix inconnue lui adresser ces consolantes paroles :

J « Femme, ne crains pas, ce sera sans danger que tu mettras au inonde une grande lumière destinée 4 l'écMrer. »

Bientôt après, Ortolana donnait le jour à une fdle qu'elle appelait Clara, puisque, selon la voix mystérieuse, Cette enfant était choisie pour éclairer le monde. Celait en 1194.

L'heureuse mère ignorait la vole pur laquelle il pîai-

rait à Dieu de conduire la petite prédestinée à ^accomplissement de ses desseins; mais elle sentait la nécessité de ne l'élever absolument que pour lui, et tous ses soins tendirent vers ce but. Clara y répondit constamment avec une docilité , une raison , une intelligence au-dessns de son âge. Devenue jeune fille, obligée de paraître dans les réunions de sa famille, et de porter les paru re s convenables à sa position dans le monde, elle se parait, pour Dieu seul, d'un rude cilice, sous les riches et pompeux atours de la vanité. De nobles alliances lui avaient été proposées ; elle les avait refusées, elle voulait n'être qu'à Dieu, sans le moindre partage, et lui avait en secret consacré sa virginité.

En 1212, François prêchait le carême à Assise, Clara l'entendit, fut ravie dosa parole si ardente dans sa simplicité, et désira recevoir ses avis particuliers. DonaOrtolana y consentit volontiers, et une de ses parentes, BuonaGuelfucio, se chargea d'accompagner la jeune fille à Sainte- Marie-des-Anges. Ces entretiens spirituels se renouvelèrent fréquemment pendant le carême, et François ne pouvant douter de la vocation de Clara, il fut convenu qu'elle quitterait le monde et se consacrerait au service de Dieu dans la vie religieuse ; c'était d'ailleurs l'avis de l'évêque d'Assise qui la confessait.

Clara soupirait ardemment après le jour où il lui serait donné de dire au monde un adieu éternel ; mais l'exécution de cette grande résolution n'était pas chose aisée. Bien qu'elle eût deux sœurs plus jeunes qu'elle, Agnès et Béatrix, ses parents se montraient si opposés à toute idée de séparation à son égard, qu'elle était sûre de n'obtenir leur consentement qu'avec les plus grandes difficultés. Dans la semaine de la Passion, elle vit encore François à Sainte-Marie-des-Anges et le supplia de fixer enfin le jour tant désiré. Le saint lui répondit :

saint ! RANÇOIS D'àSS] 37

— Ma clièi'6 Ql :.' prochain h la céré-

monie des palmes, à la cathédrale, et revêtez-vous do vos plus riches parures. Le soir, à la nuit, lorsque tout lo inonde sera retiré chez vous, sortez secrètement avec Dona Buona et les femmes de votre maison qui ont votre confiance, et ven lise de Notre-Dame-dcs-An

Le seigneur évêque approuve ce plan, il faut l'exécuter, Dieu le veut.

Clara, transportée de joie, se prépare en conséquence. Le dimanche des Hameaux, 18 mars 1212, elle se rend à la cathédrale, richement parée, assiste à la cérémonie des palmes, et tout absorbée dans ées ne se présente

pas à la distribution, L'évoque descend de l'autel, une palme à la main, et vient la lui porter jusqu'à sa place. Dans la pensée du prélat, cette palme doil figurer pour la jeune fille, celle de : nphe sur le monde et la

gloire qui doit en être le ; rix.

Le soir, après le coucher de sa famille et des gens de la maison, Clara ajoute à sa toilette ses plus beaux joyaux, s'enveloppe dans uw^ large mante, et, accompagnée de Dona Buona Guelfucio et de ses femmes, elle descen 1 d'un pas léger et se dirige vers le jardin. La porte de la rue étant fermée à la clef, elle ne pouvait trouver d'issue de ce côté ; mais dans le jardin, une petite porte avait été enlevée autrefois, l'ouverture avait été masquée seulement par quelques pierres et quelques traverses de bois, il était donc aisé d'enlever cet obstacle et de le replacer ensuite tant bien que ma! ; c'est ce qui s effectua en peu de temps. C'était d'ailleurs le chemin le plus court et le [dus sur, car cette sortie ouvrait sur la campagne, près de Sainte- Marie-des-Anges, où la pieuse fugitive fut promptement rendue avec ses compagnes.

Les religieux achevaient de réciter les matines lorsqu'elle se présenta à la porte de l'église. Tons aussitôt vinrent

la recevoir, un cierge à la main, et l'accompagnèrent solennellement devant l'autel. Là, François lui adressa une vive et touchante exhortation, après laquelle on coupa ses beaux cheveux jusqu'à la racine ; ses femn c> la dépouillèrent ensuite de ses bijoux, elles lui enlevèrent son riche vêtement, la couvrirent de l'habit de pénitence qu'elle ne devait plus quitter, et remplacèrent par une corde la ceinture brodée qu'elles venaient de lui retirer.

Clara, heureuse et fière de la sainte livrée dont elle était parée, prononça d'une voix ferme Je vœu qui la consacrait à Jésus-Christ, et, la cérémonie achevée, François avec quelques-uns de ses religieux, la conduisit, toujours accompagnée de sa parente et des femmes de son service, au monastère des Bénédictines de Saint-Paul, à Assise, où elle était attendue, et où elle devait rester jusqu'au moment où François lui donnerait une demeure propre aux desseins de Dieu sur elle.

Le lendemain, Buona Guelfucio annonçait à ses parents la fuite de Chra, et le chevalier Favorini, outré de douleur, courait au monastère et réclamait sa fille qu'il voulait enlever à tout prix. Don a Ortolana, plus résignée, mais non moins affligée que son mari, s'efforça de Jamencr Clara par toutes les effusions de tendresse dont les îmres ont le secret; ce fut en vain, Clara était inébranlable. Ses oncles se joignirent à son père et à sa mère, ils lui reprochèrent avec dureté le déshonneur dont elle flétrissait sa noble famille, et, comme les couvents n'étaient pas protégés alors par une clôture aussi compile que celle de nos jour-, ils lui déclarèrent qu'ils étaient résolus à l'enlever de vive force. Alors, Clara découvre sa tête, la leur montre avec un saint orgueil et leur dit :

— Vous le vovez, ma tête est rasée ! Qu'en feriez-vous

DE saint rMNçets d'assise. 98

duis le monde ! Je vous proteste que vos promesses ni vos

menaces no sauraient m'arraohor à Jésus-Christ, à qui seul j'appartiens désormais I Vous m'arracheriez plutôt la vie I

Los nuvurs étaient rudes au moyen âge. Les hommes do guerre traitaient toutes les affaires, même colles de famille ou de ménagé, la lance au poing, h colère au Visage, la menace sur les lèvres. Or, tous les parente éi Clara, ou leur qualité de nobles et preux chevaliers, ue oouuaissaiout d'autres arguments pour combattre sa volonté, que ceux dont ils so servaient pour Vaincre l'ennemi sur le champ de bataille. Leurs violentes attaques se renouvelèrent plusieurs jours de suite sans amener d'autres résultats, et désespérant de leurs moyens, ils se résignèrent enfin à abandonner la plav.

François profita de ce moment do calme pour faire passer Clara dans un autre monastère de Bénédictines, situé hors do la ville, et qu'on appelait le couvent de San-Angelo-de-Panso ; le - avril, sa sœur Aunes venait l'y joindre, se jetait dans ses bras et lui disait avec transport :

— Ma sœur, je veux servir Dieu avec vous et comme vous ! le vou\ être à lui, rien qu'à lui, pour toujours !

— Je lui rends grâces, s'écria Clara, de ce qu'il a exaucé mon ardente prière ! Très-douce sœur, nous faimerons et le servirons enscm

Le lendemain, doute chevaliers, tous parents des jeunes vierges, arrivaient au monastère de San-An ielo, s'en faisaient ouvrir la porté, pénétraient dans l'intérieur, et cherchaient Agnès: quant à sa sœur aînée* ils avaient renoncé à vaincre sa résistance. Les voyant Tune auprès do l'autre, dans une attitude modeste, mais résolue, le chevalier Monaldi, leur oncle, s'adressanl à Agnès, lui dit:

— Qu'êtes- vous venue faire ici? Suivez-nous à l'instant et retournez dans la maison paternelle, d'où vous no sortirez plus que sous bonne garde.

— Seigneur, mon oncle, répond Agnès, je suis trèsrésolue à ne point quitter ma sœur. Dieu me veut ici, j'y resterai.

Monaldi, furieux de cette résistance, lui lance un coup de pied, la renverse, saisit sa belle chevelure, la tourne autour de sa main, et (raine ainsi au dehors la pauvre enfant qui résiste toujours. On l'avait d'abord séparée de Clara; mais la suj posant peu éloignée, elle s'était écriée

— Ma sœur ! à mon secours I De grâce 1 ne me laissez pas enlever à Jésus-Christ !

Mais Clara ne pouvait que prier ; humainement elle était impuissante contre la force et la brutalité des chevaliers qui, traînant toujours la jeune victime par ses longs cheveux, la voyaient sans pitié se déchirer jusqu'au sang, à travers les pierres et les ronces du versant de la montagne.

Agnès se refusait à faire un seul pas. Dieu l'avait appelée au cloître, elle y était accourue pour lui obéir, elle se faisait gloire de cet appel, elle voulait être fidèle à sa vocation, elle ne consentait pas à faire un seul mouvement en arrière. Monaldi n'avait donc pu obtenir qu'elle se tînt sur ses pieds, et il continuait à la traîner violemment au risque de sa vie. Mais soudain il ne peut plus la faire avancer ; la jeune fille, si frêle et si délicate, est devenue si lourde, que le rude chevalier n'a plus assez de force pour la tirer après lui. Ses frères, ses neveux cessaient de la soulever pour la porter à bras ; vains elforts I Agnès semble ne faire qu'un avec la montagne, les douze chevaliers brisent leurs forces contre elle sans le moindre succès.

Le miracle était manifeste, ces aveugles ne le voient

pas! Hs accablent l'angélique enfant de leurs plus horribles malédictions, et Monaldi va jusqu'à la frapper avec fureur.... Tout à coup il s'arrête, et jette un cri semblable à un rugissement: le bras qu'il a levé sur l'innocente victime ne peut plus retomber, une douleur violente Ta saisi, il se refuse à tout mouvement !

Clara avait prié, elle était exaucée, elle le savait; elle accourt auprès de sa sœur, force ses parents à reconnaître l'inutilité de leurs coupables eiïorts, et leur demande de s'éloigner et de la laisser libre de donner à Agnès les soins dont elle a besoin. 11 était dur pour ces hommes de guerre de s'avouer vaincus par deux jeunes tilles : mais que pouvaient-ils contre l'évidence des faits? Ils redoublèrent leurs injures à l'adresse des deux sœurs et se retirèrent le cœur plein de dépit.

Rentrée au monastère, et l'épreuve étant suffisante, Agnès fut admise à prononcer les vœux qui la consacraient pour toujours à Jésus- Christ. François l'établit avec Clara dans la maison attenante à l'église de Saint- Damier et où il n'y avait plus de Frères-Mineurs depuis que l'église de Sainte-Marie-des-Anges lui avait été donnée. C'était, on se le rappelle, la première qu'il avait réparée après sa conversion, et où il avait prédit que serait fondé un Ordre de Pauvres-Dames, dont la sainte vie serait une gloire pour l'Église de Jésus-Christ.

Il n'était bruit dans la ville d'Assise et dans tous les environs que de la vocation des filles du chevalier Favorini et des miracles qui l'avaient accompagnée. Tout le monde voulait voir Clara dont la sainteté avait obtenu de telles merveilles, et chacun s'en retournait pénétré de vénération pour elle. Bientôt les vocations religieuses se manifestèrent en si grand nombre, que, de toutes les parties de l'Italie, hommes et femmes, jeunes gens et jeunes filles de toutes les classes et de tous les âges, accouraient

prmr demander l'habit de Clara ou celu' de François ; ce élan général tenait du prodige. Disons to t de suite que François choisit Clara pour première abbesse u m ,nastère <!e Saint Damien, et que Dona Ortolana ayant perdu son marij vint avec sa troisième fille Béatrix, demander à la sainte abbesse de les recevoir sous son obéissance, au Inombre des Pauvres-Dames. On sait à quel degré de sainî teté arriva cette première abbesse que nous invoquons sous le nom de sainte Claire.

Leçon donnée par les oiseaux. — Un Judas. — Espoir trompé. — Miracle de In Providence. — Vision du frère Pacifique. — Retour à Assise.— Maladie de François. — Le postulant gentilhomme. — Départ pour le Maroc.

« Mes très-chers frères, dit un jour François à ses religieux, le Fils unique de Dieu est descendu du Ciel sur la terre pour instruire les hommes par ses exemples et par sa parole, pour les racheter par son sang, et pour faire de ce sang précieux un bain qui purifie leurs âmes, uti breuvage qui les fortifie. Toul ce qu'il avait, il l'a donné libéralement et sans réserve pour le salut de nos âmes. Or, étant obligé d'imiter ce divin modèle, autant qu'il est possible à l'homme, il paraît conforme à sa volonté que je quitte le doux repos de la contemplation pour me livrer au ministère de la prédication. Toutefois, je vous avdùe que j'ai des doutes sur ce point, et je vous demande votre avis. Il semble que l'oraison me convienne mieux que la prédication, car je suis un homme simple et ([('pourvu de talent; j'ai reçu le don delà prière et non celui de la parole. On acquiert beaucoup dans l'oraison, tandis qu'en prêchant- on donne ce que Ton a reçu. L'oraison purifie le cœur et nous unit à Dieu ; la prédication teîld poudreux les pieds de l'homme spirituel. Jugez

DE s.M\r FRANÇOIS D'ASSISE. 103

donc ce qu'il est plus utile que je fasse : dois-jr rester ici pour y vivre d'oraison, ou uie porter au dehors p iur annoncer les vérités divines aux pécheurs qui les mettent en oubli? »

I François avait reçu de fréquentes lumières au sujet de sa vocation, il savait que Dieu l'appelait à l'apostolat; néanmoins il doutait parfois do ces lumières et cherchait à s'assurer, par l'avis de ses frères, de la certitude de cet appel. Ses religieux né pouvaient que le porter vers la prédication ; les fruits qu'elle produisait ne laissant aucun doute sur la bénédiction que Dieu attachait à sa parole. Toutefois, il hésitait encore. Sylvestre était alors sur la montagne, 011 il devait rester pendant plusieurs jours dans la solitude et l'oraison ; François désigne deux, de ses religieux, Philippe et Masseo, et leur dit :

— Mes chers frères, Notre-Seigneur se communique volontiers aux âmes simples: Allez trouver Sylvestre, dites-lui de le consulter dans l'oraison et de me faire connaître ce qu'il aura appris. Allez aussi à Saint-Damien, dites la même chose à notre sœur Clara, et demandez-lui de taire prier celles de ses filles qu'elle juge les plus pures et les plus simples. Allez, vous me rapporterez leurs réponses, j'y reconnaîtrai Tordre de Dieu.

Les religieux obéirent. A leur retour, notre saint les reçut avec les témoignages du plus grand respect, leur lava les pieds, leur servit à manger et les mena ensuite dans le bois, pour appren Ire d'eux la réponse de Sylvestre et celle de Clara. Il s'agenouilla devant eux, croisa ses mains sur sa poitrine et leur dit :

— Apprenez-moi maintenant, mes frères, ce que mon Seigneur Jésus-Christ m'ordonne.

— Mon père, lui répondit Masseo, Sylvestre et Clara ont reçu de Notre-Seigneur Jésus-Christ la même réponse : Vous devez prêcher, parce que ce n'est pas seulement

iOi HISTOIRE

pour votre salut qu'il vous a appelé, c'est aussi pour le salut des autres, et, pour eux, il parlera lui-même par vous.

— Allons donc, au nom du Seigneur î s'écria François. Et prenant avec lui Masseo de Marignan et Angelo de

Ricti, il part sans s'inquiéter de la route qu'il va suivre ; ses deux compagnons ne s'en préoccupent pas davantage, il leur suffit de suivre leur Père.

Bientôt ils arrivent au château de Savurniano, et François se plaçant sous un arbre, commence à prêcher. Maîtres et gens l'entourent, tous les cœurs sont émus, tous les yeux sont pleins de larmes, la grâce agit évidemment sur les âmes qui recueillent celte parole toujours bénie... Mais voici venir une compagnie d'hirondelles sur l'arbre au-dessous duquel s'est placé Papôlre, et le gazouillement de ces petits oiseaux pouvant distraire les auditeurs, François lève la tête, s'adresse tout simplement aux. charmantes gazouilleuscs et leur dit au grand étonnement de l'assistance :

« Hirondelles, mes sœurs, cessez votre petit ramage jusqu'après la prédication ; car ce que je prêche est la parole de Dieu votre créateur et le mien, votre Maitre et le mien. »

Et les hirondelles obéissent et ne se font plus entendre avant que le saint n'ait achevé de parler. Frappés de cette merveille, autant que des vérités qu'ils viennent d'entendre, tous les habitants du château se jettent aux pieds de l'apôtre et lui demandent atout quitter pour le suivre, et ne plus vivre que de pénitence et de prière.

— Non, mes très-chers frères, leur répondit-il ; attendez quelque temps encore, et je vous dirai ce que vous aurez à faire pour sauver vos âmes.

En ce moment, il venait de recevoir l'inspiration d'instituer le Tiers-Ordre.

DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. 10j

Il n'est pas rare de voir la piété mondaine sourire dédaigneusement au récit des divers traits de l'influence de

notre saint sur les animaux. Ne comprenant pas les enseignements mystérieux de ses gracieuses légendes, no les y

cherchant pas, ne les y soupçonnant même pas, elle n'y veut voir qu'illusion ou pitoyable crédulité. Plus occupée de se conformer à l'esprit de la société qu'à celui de l'Évangile, la piété mondaine, —disons-le tout bas, et seulement entre nous, — est un peu sceptique... sans le savoir. Et cela parce qu'elle ne réfléchit pas et se laisse duper par sa propre légèreté. Qu'elle veuille bien nous permettre une courte réflexion.

Au premier jour. Dieu ne donna-t-il pas à l'homme une entière domination sur tous les animaux 1 Rien s'opposa-t-il à l'exercice de cette entière domination d'une part, et d'une soumission absolue de l'autre, tant que l'homme conserva l'état d'innocence dans lequel il avait été créé? N as le péché seul qui troubla cet

ordre établi par le Créateur? Ne soyons donc pas surpris que les âmes vivant dans une innocence aussi parfaite que celle de saint François d'Assise, soient favorisées de Dieu jusqu'à recevoir, par une grâce exceptionnelle, le privilège dont jouissait noire premier père dans le paradis terrestre. Il n'y a là rien qui ne mérite notre respect, et qui ne soit tait pour confondre notre orgueil et notre petite vanité. Ne rions donc pas avec tant, de dédain. Voyons plutôt dans les Pères du Désert, comment saint Antoine vivait au milieu des bêtes féroces et n'en recevait que de tendres caresses ; comment les lions pleuraient la mort de saint Paul l'Ermite, et comment suint Hacaire d'Alexandrie parlait aux animaux les plus redoutables, et en était compris et obéi autant que s'ils eussent été raisonnables par leur nature et dociles car caractère. Saint Martin, saint Golomban, et

tant d'autres ont exercé un puissant empire sur tous les animaux.

Après eux, dans le XVIe siècle, saint François Xavier ordonnait aux tigres do Sancian de fuir la partie de l'île habitée par les Portugais et de n'y plus reparaître, et les tigres se retiraient docilement et ne revenaient plus. A la fin du mémo siècle, le vénérable Joseph Anchiéta de la Compagnie de Jésus, missionnaire au Brésil, n'avait rien à redouter des hôtes dangereux de toutes les forêts inexplorées, qu'il parcourait au nom de Jésus- Christ: il lui suiïisait de leur ordonner de s'éloigner, ou de leur défendre de lui faire aucun mal, pour les voir prendre la fuite ou se coucher à ses pieds et lui prodiguer leurs caresses. Saint François d'Assise n'est donc pas le seul dont il ait plu à Dieu de se servir pour confondre l'orgueil humain par l'exemple de la docilité des animaux.

L'homme intelligent et libre dans sa volonté, résiste à son créateur qui doit le juger pour l'éternité, tandis que l'animal inintelligent lui obéit et se soumet, bien que tout meure avec lui dès cette vie. Cet enseignement, la piété mondaine ne le voit pas, et dans son aveuglement, elle sourit et s'écrie que des miracles de ce genre étant parfaitement inutiles, ne peuvent être vrais, et que ces sortes de légendes, bonnes au moyen âge, ne sont plus que ridicules aujourd'hui.

En effet, ce raisonnement est très-fort. 'f

En quittant le château de Savurniano, François se dirigea sur Bevagna. Tout en cheminant dans le silence et la prière, il aperçoit une multitude d'oiseaux sur un arbre, et dit à ses frères, avec sa simplicité ordinaire :

— Attendez-moi un instant ; il faut que j'aille prêcher les oiseaux mes petits frères.

Il s* pprocl.c e Parbre, ei ,us Llôf U us aux des

arl r s v si. s accourent et se réunissent sur celui-ci. Le saint se r p >*1 m que l'Église invite chaque jour les oîêeaux du ciel u bénir le Seigneur et à le remerd

bienfaits, du à ceux, qui i\ coulent tout ce que la boni Créateur a tait pour eux, lout ce qu'ils doivent de reconnaissance et de louanges à l'adorable Providence qui pourvoit à tous leurs besoins, et les oiseaux attentifs a cett î exhortation poétique et gracieuse comme eux sena- ^ blaient le comprendre et demeuraient dans le silence, m "' ne après que le saint eut fini de parler; ils paraist aient attendre sa permission pour s'envoler. François le comprit, les bénit, et leur commanda de se disperser. Le signe de croix qu'il avait fermé sur eux. indiquait les quatre points cardinaux: les oiseaux se partagèrent en quatre compagnies et s'envolèrent dans ces quatre directions, en faisant entendre leurs plus joyeux com-~ François remercia Dieu en les voyant se diriger ainsi, et dit à ses frères:

— Un jour, les Frères-Mineurs se répandront de même dans toutes les parties du monde pour y prêcher Jésus Christ. Plaise à Dieti que leurs auditeurs soient atissi attentifs et aussi dociles <;ue cjs petits oiseaux î

Arrivé à Bevagna, le premier soin de Papotre ftit d'y faire entendre la parole de Dieu. Aussitôt, il se vit entouré per le peuple, écouté avec vénération et coffl d'iionneur, car depuis longtemps il était désiré dans cette ville. Son premier sermon produisit une si vive émotion, que le lendemain, riches et pauvres, grands et $etH pressaient pour l'entendre. On lui amena une jeune (i.le aveugte; il mouilla son doigt avec sa salive, à fexem du Sauveur, et marqua trois fois le signe de la cri; sur les yeux de l'aveugle, en invoquant les trois Personnes de la Sainte-Trinité, et la jeune lille recouvra la vue

108 histoiue

au même instant. Tous les pécheurs témoins de ce miracle se convertirent.

L'apôtre continua sa marche et ses prédications toujours fructueuses, jusqu'à Rome, où il prêcha aussi en arrivant. Il y apprit, peu de jours après, la mort effrayante de Giovani de Capella, son douzième disciple. Ce religieux, chargé de recueillir les aumônes et de les distribuer à ses frères, s'était attaché à ces choses temporelles ; François l'en avait souvent repris en vain, et il lui avait dit un jour :

— Mon frère, vous méprisez les avertissements, prenez garde I Une horrible maladie sera votre punition, et si vous ne reconnaissez pas la main qui vous frappera alors, votre mort sera plus terrible encore t

Une lèpre était venue s'étendre en effet sur le corps de l'indocile religieux; il n'avait pas su l'accepter, il n'avait pas voulu la souffrir, il s'était pendu de désespoir !

Après avoir reçu cette nouvelle, François prêchant une seconde fois dans une église de Rome, un Anglais venait le trouver après le sermon et lui demandait à entrer dans son Ordre; le saint, éclairé d'en haut, l'accepte avec empressement et lui dit : /

— Oui, mon Frère, vous serez notre Mathias. Un traître* dans l'apostolat nous a quittés et s'est pendu comme Judas, vous le remplacerez. ,

Et l'Ordre l'accueillit à titre de douzième et le regarda toujours comme tel.

Dans l'ardeur de son zèle, François désirait, à l'exemple des premiers apôtres, aller porter le nom de Jésus- Christ aux peuples infidèles ; il espérait cueillir la palme du martyre en prêchant l'Évangile aux sectateurs de Mahomet, et son âme tressaillit d'allégresse à la pensée d'un tel bonheur. Toutefois il avait voulu soumettre son désir

au jugement du Souverain Pontife, et c'était dans ce but qu'il était venu à Rome. Innocent, III l'avait approuvé et encouragé, il ne songea plus qu'à préparer son départ pour l'Orient.

il avait fait tant de miracles, et converii tant de pécheurs dans la ville éternelle, qu'il n'y pouvait plus (aire un pas sans se voir entouré des témoignages delà vénération publique. Jacqueline de Settisoli, veuve d'un sénateur romain, s'était mise sous sa direction et en éprouvait un tel bien spirituel, qu'elle désira et obtint pour la ville de Rome un monastère de Frères-Mineurs, et offrit l'hospitalité chez elle à ceux qui y viendraient avant que cette affaire ne fût terminée.

Fort de l'approbation du vicaire de Jésus-Christ, François retourna à Sainio-Marie-des -An-es, annonça sa résolution à ses religieux, leur donna ses dernières instructions, désigna Pierre de Catane pour supérieur en son absence, choisit un Frère pour l'accompagner dans ses missions, et partit avec lui.

Les habitants d'Ascoli désiraient depuis longtemps voir et entendre celui que toute l'Italie appelait le saint, et dont les miracles avaient un si grand retentissement. François dut céder à l'empressement de cette population, et s'arrêter quelques jours dans une ville si bien disposée.

Dès sa première exhortation, plusieurs pécheurs se convertirent, et la foule le suivit avec un tel enthousiasme, que « chacun s'efforçait de l'approcher, dit un de ses historiens \ et on marchait les uns sur les autres pour pouvoir seulement parvenir à toucher son pauvre habit ». Quelques prédications lui avaient suffi pour voir accourir trente nouveaux disciples. Il les dissémina dans les divei maisons de son Ordre, et il s'embarqua pour la Syrie.

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