LIVRE PREMIER. — CHAPITRE I
citadelle prétextait la nécessité pour y consentir. A ce moment, Ignace, non moins humilié de la lâcheté des siens, qu'irrité de la dureté des ennemis, rompit avec énergie toutes les négociations et se retira dans la forteresse. S'il devait succomber, ce serait sous le nombre et non par l'effet d'une indigne pusillanimité. Il ranima le courage des soldats, leur rappelant les devoirs imposés par la fidélité, et leur faisant espérer une récompense digne de leur courage. « Mieux vaut une mort honorable, ajoutait-il, qu'une honteuse capitulation. » L'assaut fut donné et repoussé avec une égale bravoure. En défendant un bastion que les ennemis s'acharnaient à escalader, Ignace fit des prodiges de valeur (IO). Cependant l'artillerie française tirait avec fureur contre les remparts. Dieu permit alors qu'une pierre détachée de la muraille vînt frapper Ignace à la jambe gauche, tandis qu'un boulet, en ricochant, lui brisait la jambe droite ("). Abattu par ces deux coups, il tomba, et avec lui fléchit le courage des soldats qu'il animait de sa parole et de son exemple. La citadelle passait aux mains des Français, qui y entrèrent le lundi de la Pentecôte, 20 mai 1521 (I2).
Témoins de sa noble conduite pendant les négociations, et de son indomptable courage à défendre la place, les vainqueurs traitèrent leur prisonnier avec de grands égards par respect pour des vertus qu'on aime à rencontrer, même chez des ennemis. Cependant, l'état du blessé rendait nécessaires des soins plus éclairés que ceux qu'on pouvait lui procurer dans l'armée. Au bout de quelques jours, on le fit transporter à bras, sur une chaise, jusqu'à Loyola. Bientôt, on s'aperçut que la jambe brisée avait été mal remise par le chirurgien militaire. Ignace était exposé, non seulement à rester misérablement estropié, mais encore à souffrir beaucoup, toute sa vie durant, si on ne la cassait de nouveau, pour rapprocher ensuite les os et les remettre à leur place naturelle. Sans s'effrayer de cette cruelle nécessité, le jeune guerrier donne toute permission aux chirurgiens. Pendant l'opération, il ne laissa échapper ni un cri, ni même une plainte. Mais la nature, épuisée par tant de souffrances, ne put résistera ce nouveau tourment. Le mal empirait chaque jour, lorsqu'une perturbation des humeurs vint encore aggraver la situation. Ignace était à l'extrémité ; il demanda et reçut les derniers sacrements, puis, se disposa à la mort.
C'était la veille de la fête des Apôtres saint Pierre et saint Paul. Au dire des médecins, la journée suivante devait être fatale.Sans une crise favorable, survenue pendant la nuit, le malade était perdu. Ce fut du ciel que vint le secours. Cette nuit même Ignace recevait du prince des apôtres, une merveilleuse visite, et se trouvait aussitôt hors de tout danger. Sans doute, le premier des Papes manifestait ainsi son intérêt pour la vie d'un homme qui devait être un si vaillant champion de l'Église et du Pontificat Romain.
Dès ce moment les douleurs du malade s'apaisèrent, son estomac se rétablit, ses forces revinrent, et enfin sa guérison fut entière. Cependant, malgré l'habileté des chirurgiens qui lui avaient remis la jambe une seconde fois, l'os avait été brisé en tant d'endroits qu'il fut impossible défaire disparaître unecertaine difformité (I3). L'extrémité de l'os, mal rejoint, ressortait audessus du genou d'une manière fort sensible ; de plus, cette jambe était devenue plus courte que l'autre. Ignace attachait un prix extrême à ces avantages extérieurs. Il ressentit un déplaisir si vif de se voir réduit à un tel état, que, pour y échapper, toute souffrance lui paraissait légère. Dans cet espoir, il consentit à se faire ouvrir la jambe, à l'endroit où l'os était saillant et à le faire scier.
Au moyen d'appareils de fer on devait, chaque jour, lui étirer la jambe pour la ramener à la longueur normale. En cette occasion, Ignace fit preuve d'une force d'âme extraordinaire. Les chirurgiens l'avaient prévenu que les tortures de ces opérations surpasseraient les douleurs déjà endurées ; or, non seulement sa résolution n'en fut pas ébranlée, mais quand on en vint à l'opération, il refusa de se laisser lier comme on le fait, en de pareils cas, à l'égard des hommes les plus courageux, pour éviter des mouvements pleins de dangers. Il supporta ces horribles souffrances,immobile,avec un visage impassible ; on eût dit un cadavre livré au scalpel, plutôt qu'un être vivant soumis à une opération douloureuse.
Tel était le courage d'Ignace. Il n'obéissait pourtant qu'à un excessif amour de lui-même ; il était martyr de sa seule vanité ! Néanmoins, il recueillit de cette épreuve un fruit réel ; car se rappelant plus tard les folies de sa vie passée, il se sentait animé