‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 100 sur 168 · LIVRE SECOND. — CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. — CHAPITRE X

Cependant nos pèlerins étaient en marche et trouvaient, plus que dans leurs autres voyages, ces occasions de souffrances si passionnément recherchées et aimées. En quittant Venise, pour gagner Ravenne, ils suivirent la plage pendant trois jours. Ils n'obtinrent même pas un morceau de pain. Après les austérités et les fatigues de Venise, c'en fut assez pour les exténuer ; plusieurs tombèrent incapables de faire un pas de plus, au grand chagrin de leurs compagnons. Ils furent réduits à une telle extrémité, qu'étant entrés, le dimanche de la Passion, dans un bois de pins, ils se mirent à cueillir quelques pommes encore vertes et amères, pour s'en nourrir : mais ils durent bientôt y renoncer. L'humidité d'une saison extrêmement pluvieuse les exposa aussi à de continuelles incommodités. Après avoir été mouillés pendant toute la journée, ils passaient souvent la nuit en plein air ; heureux de trouver quelques bottes de paille pour s'en couvrir ou s'y étendre ! Sans argent pour payer le passage des fleuves, ils étaient obligés d'abandonner aux bateliers, tantôt un vieux couteau, tantôt un encrier, ou enfin quelqu'autre petit objet à leur usage, quelquefois même une partie de leurs pauvres vêtements. Entre Ravenne et Ancône, pour satisfaire un batelier mécontent, l'un d'eux, non encore dans les ordres, se vit contraint de mettre son Bréviaire en gage, pendant que ses compagnons restaient en otage. De retour avec le prix demandé, il les délivra et parcourut ensuite la ville d'Ancône, en demandant l'aumône pour dégager son Bréviaire.

Quelquefois il fallut faire des milles entiers dans l'eau jusqu'à la ceinture et même jusqu'à la poitrine. Un des voyageurs reçut la récompense immédiate de ses fatigues. Il soufflait d'une jambe, par suite d'un échauffement : or Dieu permit qu'il sortît de cet étrange bain parfaitement guéri.

A Ravenne, l'hôpital leur procura un moment de repos. Mais on ne leur donnait qu'un lit. Trois d'entr'eux, plus fatigués que les autres, devaient en profiter ; quand ils virent l'horrible saleté des draps, ils se décidèrent à s'en servir par vertu plutôt que par nécessité. Simon Rodriguès, l'un des trois, y renonça et s'étendit à terre, trouvant ce lit plus dur, peut-être, mais aussi plus décent. Pris d'un violent remords pour avoir fui cette mortification, il résolut de s'en punir à la première occasion.

Cependant ceux qui rencontraient nos pèlerins, tous étrangers, tous vêtus de la même manière et tous se dirigeant vers Rome, les prenaient pour des malfaiteurs venus en Italie, afin de se faire relever de quelques censures, ou absoudre de quelques crimes énormes. Ils marchaient trois à trois, un prêtre par bande, Espagnols et Français, mêlés, tous unis de cœur comme s'ils fussent nés citoyens d'une même patrie, ou fils d'une même mère. Chacun souffrait plus des maux de ses compagnons que des siens propres et avant de penser à soi, s'occupait toujours de ses frères. « Lorsque je parcourais Ancône, dit un de ces Pères, « pour recueillir en aumônes de quoi racheter mon Bréviaire, « j'aperçus, sur la grande place, un des nôtres qui, mouillé et « pieds nus, s'adressait aux femmes du marché pour en obtenir, « soit un fruit, soit quelques légumes. Je m'arrêtai à le considé- « rer, et, me rappelant la noblesse de sa naissance, les richesses « qu'il avait abandonnées, ses grands talents naturels, l'étendue « de ses connaissances acquises, et les vertus qui lui auraient « donné tant de prestige dans le monde, je me sentais profondé- « ment touché et indigne d'être le compagnon de tels hommes. « Ces réflexions me frappaient souvent et redoublaient avec mon « admiration pour eux, le désir de les servir (8s). »

Il plut à Dieu de les consoler quelquefois par les témoignages d'une protection particulière. Il suffi rad'en rapporter un exemple : Après avoir passé trois jours à Lorette, après y avoir abondamment goûté les douces joies de la piété, refaits d'esprit et de corps, ils s'acheminèrent vers Rome. Ils arrivèrent à Tolentino, de nuit, sans avoir même un morceau de pain, pour réparer les fatigues du jour. La pluie tombait à torrents. Ils ne rencontrèrent personne à qui demander la charité. Trois d'entr'eux allaient en avant, d'autres suivaient le long des murs pour se garantir un peu de la pluie, l'un (86) marchait au milieu de la rue, n'ayant à craindre ni de se mouiller, ni de se salir plus qu'il ne l'était déjà. Ce dernier vit tout à coup venir à lui, au milieu de la boue, un homme de belle taille et, autant qu'il put en juger, d'une figure agréable. L'inconnu arrêta le voyageur, lui prit la main, y mit quelques pièces de monnaie et se retira sans mot dire. A la première auberge,, ils achetèrent un peu de pain, du vin et des figues sèches, magnifique repas pour eux et pour

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