LIVRE SECOND. — CHAPITRE IX
renonçant à discourir en latin, comme il avait fait jusqu'alors, il se mit à débiter en allemand mille menaces. Il saurait bien, disait-il, prouver qu'il pouvait se défendre autrement que par des raisons ; il commencerait par les faire tous mettre aux fers, en attendant le reste. Là-dessus, il se retira en blasphémant. On expliqua bientôt aux pèlerins les paroles du ministre, et on leur conseilla de partir en toute hâte ; car cet homme jouissait d'un grand crédit dans le pays et pourrait faire plus encore qu'il n'avait annoncé. Mais ils ne voulurent point paraître abandonner par leur fuite la foi catholique qu'ils avaient si bien défendue par leurs arguments. Mourir pour elle, n'était-ce point le plus grand bonheur qu'ils pussent désirer ? Qu'allaient-ils chercher en Palestine ? La mort pour la Foi ; et ils la trouvaient en Allemagne !
On passa la plus grande partie de la nuit à se fortifier et à s'encourager. Le lendemain, tandis que le ministre se ressentait encore de son intempérance, un jeune homme, de belle figure et de haute taille, âgé d'environ trente ans, se présenta à l'auberge, et, d'un air affable, invita les étrangers à le suivre. Il parlait allemand ; on ne le comprit pas. Il eut alors recours aux signes ; tous se levèrent et le suivirent, sans s'informer du lieu où il les conduisait. Il sortit du bourg par des sentiers détournés et, se retournant de temps en temps, leur faisait signe de ne rien craindre. Ceux-ci ne craignaient pas en effet, mais étaient fort étonnés ; car ils ne suivaient aucun sentier battu. Cependant leur chemin, au premier abord impraticable, devenait ensuite très facile ; d'ailleurs le pays entier était couvert de neiges épaisses, et seul ce chemin s'en trouvait exempt.
Après une marche d'environ dix milles, ils arrivèrent à la grande route. Là, leur conducteur les quitta avec mille marques de bienveillance. Si ce n'était point un ange, sous une figure humaine, comme quelques-uns le crurent, c'était du moins un homme qui avait rempli auprès d'eux le ministère d'un ange, en les délivrant de la mort, ou de la prison.
Au delà de Constance, à peu de distance d'un village, ils virent une femme sortir d'un hôpital. A leurs rosaires, elle les reconnut pour catholiques et vint au-devant d'eux avec de grandes démonstrations de joie. Les ayant joints, elle leva au
ciel des yeux pleins de larmes, leur donna de grands témoignages de respect, puis s'approchant, baisa leurs croix et les rosaires qu'ils portaient au cou. Elle leur disait en allemand une foule de choses qu'ils ne purent comprendre, mais qui leur parurent l'expression d'une foi et d'une piété ardentes. Ils en furent plus assurés encore, lorsqu'après les avoir engagés par signes à l'attendre quelques instants, elle courut à l'hôpital, et en revint bientôt avec des rosaires, des fragments de croix et des débris de petites statues de la Vierge, qu'elle avait recueillis avec vénération, après le passage des hérétiques. Les serviteurs de Dieu, profondément touchés des insultes faites à ces objets sacrés, se prosternèrent sur la terre couverte de neige, pour rendre hommage à ces emblèmes de la foi catholique.
Cependant cette femme reprit son trésor, marcha devant eux, et, à l'entrée du bourg, se mit à les montrer du doigt, en s'écriant à haute voix : « Vous le voyez, malheureux, il n'est « pas vrai comme vous le dites, que tout le monde ait embrassé « la doctrine de votre Luther, et qu'on ne trouve plus trace de « la religion romaine ! Et ceux-ci : d'où viennent-ils ? où vont- « ils ? Ils sortent du monde pour aller prêcher encore la foi « catholique ; cela ne me surprend pas, car je ne vous ai jamais « crus ; mais vous, ne me traitiez-vous pas de folle, pour n'avoir « pas voulu ajouter foi à vos discours ? Au contraire, c'était vous « qui aviez perdu la raison. »
Les Pères se firent expliquer ces paroles prononcées en allemand, et apprirent que cette femme était une fidèle catholique, que ni promesses, ni menaces, n'avaient pu attirer au luthéranisme. Chassée de ce pays, comme folle, elle avait été réduite à se retirer à l'hôpital des pestiférés. Cette aventure attira auprès des voyageurs quantité de ministres, jaloux de disputer avec eux ; mais la moisson fut stérile, car les hérétiques, poussés à bout par l'argumentation, recouraient sans cesse aux textes de l'Écriture dans une bible allemande, tronquée et falsifiée (8l).
:— Chapitre ùtjrtème* — *—
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Travaux et charité des compagnons d'Ignace dans les hôpitaux de Venise. — Voyage à Rome, retour à Venise. — Les compagnons d'Ignace se dispersent dans plusieurs villes. — Leurs prédications. — Charité d'Ignace envers un de ses compagnons malade. — Mort du Père Hozès. — Travaux et souffrances à Ferrare et à Bologne. — Départ pour Rome. — Vision d'Ignace aux approches de la Ville éternelle.
ggggfff^pKT, fut le voyage des neuf compagnons
[S d'Ignace, de Paris jusqu'à leur entrée en
Italie. Ils le firent en cinquante-quatre
jS jours, marqués par de grandes souffrances
f et de continuels dangers. Mais ils oublièrent
â toutes leurs fatigues en revoyant à Venise,
ysppppppp,
|§ le 8 janvier 1537, leur vénérable Père qui les accueillit avec des larmes de joie. Ignace bénissait Dieu, non seulement de lui avoir rendu en bonne santé ses six premiers compagnons, mais encore de leur avoir adjoint trois nouveaux frères non moins précieux. Il ne voulut pas les laisser s'acheminer aussitôt vers Rome, mais leur conseilla, en attendant une meilleure saison, de prendre quelque repos, le repos des saints, qui consiste plutôt à changer de fatigues qu'à les éviter. Dans cette vue, ils se partagèrent deux hôpitaux ; Xavier se fixa aux Incurables, et Ignace à Saint-Jean et Saint-Paul (S2). Personne ne nous a laissé un récit détaillé des exemples privés et publics de charité, de mortification qu'ils donnèrent en ces lieux, mais, d'après le peu qui en est parvenu à notre connaissance, nous pouvons conjecturer que, même parmi des hommes d'une vertu peu ordinaire, ils auraient trouvé des admirateurs. A peine oserait-on raconter quelques-uns de ces traits héroïques. Prié de donner ses soins à un infirme atteint d'un mal contagieux et ' repoussant, l'un d'eux pour surmonter les répugnances de la nature, porta ses doigts à la bouche après le pansement. Xavier
fit plus encore : il appliqua ses lèvres et sa langue sur la plaie fétide d'un incurable. Un autre, dans un moment de presse, où, faute de lit, on allait renvoyer de l'hôpital Saint-Jean, un malheureux lépreux, s'offrit à partager le sien avec lui. Le lendemain matin, il se trouva couvert de lèpre, et le malade avait disparu de l'hôpital ; mais le martyr de la charité ne se repentit pas de son acte de dévouement. Il crut en avoir trouvé la récompense, en se procurant une occasion de souffrir et d'exercer sa patience. L'épreuve fut courte ; dès le lendemain Dieu le guérissait miraculeusement (83). C'était là la folie de la croix et de la mortification. Du reste les services journaliers que ces dix Pères rendaient aux malades, pouvaient bien être considérés comme un continuel exercice de toutes les vertus. Panser les plaies, laver et porter entre leurs bras les malades les plus dégoûtants, les veiller pendant la nuit, les consoler, prier avec eux, leur apprendre à supporter leurs maux avec mérite, ou à recevoir la mort avec résignation, enfin ensevelir les morts : telles étaient leurs constantes occupations. Ils s'y livraient avec cette modestie, cette sainte allégresse qu'éprouvent ceux qui, se dévouant au service des pauvres, reconnaissent Jésus-Christ dans leurs personnes. Bientôt tous les yeux furent fixés sur eux, et les principaux sénateurs de la république venaient souvent contempler un spectacle, dont la sublime nouveauté leur arrachait des larmes d'attendrissement (84).
Les Pères restèrent dans les hôpitaux jusque vers la fin du carême. Enfin, deux mois et demi après leur arrivée à Venise, tous à l'exception d'Ignace, partirent pour Rome. Une sage prudence l'avait retenu ; on pouvait raisonnablement craindre une issue fâcheuse pour le but de leur voyage, s'il fût arrivé à Rome avec eux. A Venise, il avait trouvé Don Jean-Pierre Csfrafa peu favorablement disposé pour lui ; et comme cette Éminence était alors à Rome, l'opposition d'un pareil personnage aurait pu être dangereuse pour les projets du saint Fondateur. La suite fit voir que cette crainte n'était pas dénuée de fondement. Des notes laissées par le P. Jacques Laynez nous montrent en effet ce cardinal, sous l'inspiration d'un zèle peu éclairé, quoique avec de bonnes intentions, tout disposé à s'opposer aux desseins d'Ignace.