LIVRE SECOND. — CHAPITRE X
quelques mendiants avec lesquels ils le partagèrent. Arrivés à Rome, chacun se rendit d'abord à l'hôpital de sa propre nation. Ils furent ensuite tous recueillis dans celui de Saint-Jean et y reçurent une nourriture pauvre, mais suffisante pour des hommes accoutumés à ne vivre que d'aumônes.
Pierre Ortiz, nous l'avons vu ailleurs, s'était montré très hostile aux intérêts d'Ignace. Il se trouvait précisément alors à Rome, où il vit et reconnut nos pèlerins. Il était chargé de défendre auprès du Saint-Siège, et au nom de Charles-Quint, la cause" de Catherine d'Aragon, si indignement répudiée par Henri VIII, roi d'Angleterre. A cette époque de sa vie, ses premiers sentiments à l'égard d'Ignace avaient bien changé. La vertu du Saint avait ou dissipé les préjugés anciens, ou triomphé d'intérêts mal entendus. Après s'être assuré que le Saint n'était pas venu à Rome, Ortiz voulut, par égard pour lui, parler lui-même de ses compagnons au Souverain Pontife, Paul III. Il loua leurs vertus et leurs talents ; il fit valoir leur pauvreté volontaire, leur zèle ardent pour le salut des âmes, et apprit au Pape qu'ils venaient demander avec la bénédiction de Sa Sainteté la permission de passer en Palestine pour y prêcher l'Évangile. Le Saint-Père voulut les voir et les entendre. Il avait coutume, pendant son dîner, d'écouter tantôt des discours, tantôt des discussions entre des hommes lettrés; il invita donc les nouveaux venus à y prendre part le jour suivant. Pierre Ortiz les conduisit. Le Pontife fut très satisfait : il ne savait ce qu'il devait le plus admirer, ou de leur modestie, en traitant les questions proposées, ou de leur pénétration d'esprit et de la profondeur de leur science. Il leur exprima lui-même sa satisfaction par ces paroles affables qu'il leur adressa quand il se leva pour les quitter : Nous sommes heureux, dit-il, de trouver réunies tant ci' érudition et a" humilité. Paul leur demanda ensuite ce qu'il pouvait faire pour eux, et voyant qu'ils ne désiraient que ce que Pierre Ortiz avait déjà sollicité en leur nom, il étendit les bras comme pour les presser tous sur son cœur, et les bénit. En ce moment, ajouta-t-il, on travaille à former une ligue entre le Pape, l'Empereur et la république de Venise contre les Turcs ; il ne croyait donc pas le voyage de Terre-Sainte possible cette année. Par ordre du Pape, une aumône de soixante écus leur fut
ensuite transmise, avec l'autorisation expresse pour tous ceux qui n'étaient pas encore prêtres, y compris Ignace, alors absent, de recevoir les ordres sacrés de quelque évêque que ce fût, à titre de pauvres volontaires, du reste suffisamment instruits. Bientôt après, la Pénitencerie délivra, le 27 avril 1537, une dispense d'âge pour Alphonse Salmeron, avec faculté de le faire ordonner dès qu'il aurait atteint ses vingt-trois ans (s?).
Cependant les Pères ne tardèrent pas à reprendre leur chemin de Venise. Leur nouveau voyage se fît comme le premier. Us /gardaient l'aumône du Pape et cent quarante écus (ss) donnés par de pieux Espagnols pour fournir aux frais de leur passage en Palestine. Arrivés à Venise, ils reprirent dans les hôpitaux leurs anciennes occupations, et le jour de la fête de saint Jean-Baptiste, ils renouvelèrent en présence du nonce Veralli, leurs vœux de chasteté et de pauvreté. Ils furent ordonnés un peu plus tard. En cette dernière circonstance, ils surabondèrent de consolations célestes, telles que Mgr Vincent Nigusanti, l'évêque ordinant, y participa. Ce prélat déclarait dans la suite qu'aucune ordination faite par lui n'avait pénétré son cœur de si tendres sentiments de piété. Les nouveaux prêtres attendirent, pour célébrer leur première messe, une solennité particulière. Ignace seul voulut s'y préparer pendant une année entière, et prolongea même le délai fort au-delà de ce terme. Ce ne fut qu'au mois de décembre de l'année suivante, en l'église de Sainte-Marie-Majeure de Rome, dans la chapelle de la Nativité, et le jour même de Noël, qu'il offrit au Seigneur, avec son premier sacrifice, l'oblation de lui-même pour sa plus grande gloire (89).
Cependant l'espérance de passer en Palestine diminuait de jour en jour. La guerre avait éclaté entre le sultan Soliman et la république de Venise ; de nombreuses flottes allaient sillonner les mers. En attendant l'issue des événements, les compagnons d'Ignace, restés à Venise, plutôt pour accomplir leur vœu que dans l'espérance de pouvoir entreprendre leur voyage, voulurent se préparer dignement à offrir leur premier sacrifice (9°). Ils se retirèrent dans différentes solitudes, où, loin du bruit, et comme hors de ce monde, ils pouvaient mieux rentrer en eux-mêmes et s'unir à Dieu. Dans cette vue, ils se dirigèrent, Ignace, Le Fèvre et Laynez vers Vicence ; Xavier et Salmeron vers Mon-