‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 102 sur 168 · LIVRE SECOND. — CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. — CHAPITRE X

felice ; Codure et Hozès vers Trévise ; Le Jay et Rodriguès vers Bassano ; Paschase Broé't et Bobadilla vers Padoue. S'ils trouvaient aux environs de ces villes une chaumière abandonnée, ils s'y établissaient ; la terre nue leur servait de lit ; un pain mendié était toute leur nourriture, et l'eau pure leur boisson. Ils passaient plusieurs heures en oraison, et se livraient à la pénitence chacun selon sa ferveur.

Manrèse se retrouva pour Ignace à Vicence ; mêmes visions célestes, mêmes délices spirituelles, même abondance des plus douces larmes, au point que ses yeux en restèrent atteints d'une grande faiblesse jusqu'à la fin de sa vie.

Après quarante jours de sainte retraite, tous en sortirent pour commencer à répandre sur d'autres âmes l'esprit vraiment divin dont ils se sentaient remplis. Ils se mirent immédiatement à V prêcher. L'église pour eux, c'était la place publique, et la chaire, le premier banc venu. Du geste et de la voix, ils invitaient les l passants à s'arrêter ; et ceux-ci, attirés par la nouveauté du spectacle, ne manquaient pas d'accourir. Mais la force de l'esprit de Dieu parlait par leur bouche. Bien que la langue italienne leur fût encore peu familière, leur parole était si efficace, que beaucoup de gens, venus uniquement dans l'espérance de s'amuser, s'en retournaient les larmes aux yeux. L'extérieur des nouveaux prêtres répondait bien à leurs enseignements. Ils parlaient toujours sur la nécessité de la pénitence, et, à voir leurs figures pâles et décharnées, il était facile de juger à quel point ils pratiquaient cette vertu. Leurs prédications finies, ils retournaient dans leurs chaumières abandonnées.

Pendant qu'ils se livraient à ces saintes occupations, il plut au Seigneur d'éprouver plusieurs d'entre eux, par des maladies dangereuses, fruits probables de souffrances antérieures. Simon Rodriguès fut atteint des premiers. Il habitait avec Claude Le Jay un ermitage nommé Saint-Vit, situé près de Bassano, où un saint vieillard, nommé Antoine, les avait recueillis. Cet homme de Dieu, qui avait déjà reçu d'autres hommes venus à lui pour partager son genre de vie, et s'en était ensuite vu abandonné, sa pénitence étant trop austère, avait résolu de vivre seul à l'avenir. Mais il ouvrit sa porte à ses deux nouveaux hôtes et leur offrit, dans un coin de sa cellule, une grande table nue

pour lit. On peut le dire : ce fut un soulagement pour des hommes accoutumés à coucher sur la terre. Tous trois se levaient la nuit, pour prier et chanter des psaumes.

Vers le mois de septembre, Rodriguès tomba malade ; le danger devint bientôt imminent, et un médecin, emmené par l'ermite, déclara qu'il n'y avait aucun espoir de guérison. Ignace apprit cette nouvelle à Vicence. Prenant aussitôt avec lui Le Fèvre (car Laynez était malade à l'hôpital), il se mit en route pour Bassano. Malgré sa faiblesse et malgré une fièvre qui le minait, la charité, surtout à l'égard de ses enfants, lui donnait une telle force, que Le Fèvre ne pouvait le suivre. Souvent même le Saint était obligé de s'arrêter pour attendre son compagnon. En chemin, il se recueillait et invoquait Dieu avec ferveur pour la guérison du malade. Dans une de ces haltes sur la route, Le Fèvre, en regagnant Ignace, remarqua son visage enflammé, comme il l'avait ordinairement lorsqu'il priait. Le Saint se sentait exaucé : il annonça sur-le-champ à son compagnon que Rodriguès ne mourrait point. Il y eut même, pourrait-on dire, une sorte de communication directe de la santé par son entremise. A peine arrivé à l'ermitage, il se hâta d'embrasser Rodriguès, qui se trouva mieux à l'instant même. Ignace l'assura alors qu'il guérirait complètement, mais il lui ordonna d'échanger les planches de sa couche, contre un lit un peu moins mauvais que lui procura le bon ermite.

Après avoir sauvé Rodriguès de la mort, Ignace faillit perdre pour la Compagnie un Père qui habitait avec lui dans l'ermitage (9'). Quelques auteurs nomment encore Rodriguès. Trompé par un esprit d'illusion et attiré par les douceurs de la retraite, il comparait la tranquillité d'une vie retirée avec les voyages continuels d' Ignace ; le recueillement de la solitude avec les distractions de la conversation ; le bonheur de n'avoir à penser qu'à Dieu et à soi, avec les fatigues de l'apostolat. Après avoir expérimenté ces deux genres de vie, il croyait trouver auprès d'Ignace plus de fatigues que de mérites et, près de l'ermite.moins de périls et plus de repos. D'ailleurs, avec Ignace, il n'était qu'à l'entrée de la carrière ; avec Antoine, il n'avait qu'à suivre un chemin tout tracé. Aussi inclinait-il fortement vers la solitude, et par conséquent tendait-il à abandonner la vie apostolique.

Page 1