‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 103 sur 168 · LIVRE SECOND. — CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. — CHAPITRE X

Néanmoins, la fidélité due à de saints engagements, ses vœux, l'exemple de ses compagnons, hommes aussi spirituels et non moins désireux que lui d'avancer dans la perfection, formaient à cette inclination un puissant contrepoids. Dans sa perplexité, ne pouvant se déterminer seul, le pauvre tenté résolut d'ouvrir son âme à l'ermite, et de s'en rapporter à ses conseils. Il s'échappa donc un jour de Bassano, et s'achemina vers l'ermitage de Saint-Vit. Mais Dieu dirigeait déjà cette association naissante, comme il guida depuis la grande Société qui en sortit; il ne souffrit pas que son fidèle serviteur, après avoir été appelé à travailler au salut des âmes, finît par s'occuper uniquement du sien propre. Il traversa tellement son projet, que le fugitif revint avec bonheur se jeter dans les bras de son Père. Voici comment le Seigneur le ramena. Il était à peine sorti de Bassano, lorsqu'il vit venir à lui un homme armé, d'un aspect imposant, au regard sévère, qui le menaçait d'une épée nue. Le fugitif s'arrête alors rempli de trouble et de terreur. Toutefois il reprend courage, et essaie de passer outre. Aussitôt le personnage mystérieux, le regardant d'un air irrité, marche vers lui comme pour l'attaquer. Effrayé, notre fugitif n'y tient plus ; il rebrousse chemin, court précipitamment vers la ville, et entre en toute hâte dans une auberge, où chacun s'étonne de son épouvante ; car on n'apercevait rien qui pût motiver pareille terreur.

Cependant Ignace, à qui Dieu avait révélé toute la tentation, était sorti pour aller au devant de son compagnon. Il le reçut à bras ouverts et le sourire sur les lèvres. Les premières paroles qu'il lui adressa furent celles de Jésus-Christ reprochant à Pierre l'instabilité de sa foi : Modicœ fidei, qtiare dubitasti (92) ? Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté f

Les relations d'Ignace avec l'ermite de Bassano n'en demeurèrent pas là. Antoine était véritablement un saint homme; et je dois entrer dans quelques particularités à son sujet, soit à cause de sa charité envers Simon Rodriguès, soit à raison de ses rapports avec notre Saint. Les paysans des environs, tous ceux qui le connaissaient, rapportaient des choses merveilleuses, particulièrement sur ses longues oraisons, et sur ses austérités qu'il appelait la nourriture d'un ermite.

Gaspard Groppelli, son disciple, qui entra dans la Compagnie

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et puis en sortit pour revenir à sa solitude, nous a conservé quelques-unes de ses maximes favorites : « Ce qui fait mourir « l'âme de froid, c'est de ne pas se dépouiller de soi-même. La « plus sublime et la plus utile sagesse consiste à ne point savoir « faire sa propre volonté. Oui n'est pas en paix avec Dieu est « en guerre avec soi-même. Oui ne sort pas de soi-même, tend « vainement à arriver jusqu'à Dieu. Cette vie est un continuel « payement de dettes. Il n'y a de riche que celui qui se perd « lui-même pour gagner Dieu. » Antoine se riait de la plupart des hommes qui prennent conseil d'un fou et d'une folle (le fou, selon lui, c'est le monde, et la folle, la chair) ; en agissant ainsi ils se comportent en vrais fous. « Pour bien mourir, il faut « d'abord être mort ; pour faire de grandes choses, il faut recon- « naître son néant ; pour jouir de la félicité d'un vrai chrétien, il « faut savoir tirer le bien du mal. » Il remerciait Dieu de ne point lui avoir laissé de parents à Bassano, où il était né, parce que, disait-il, « les parents sont nos pires ennemis : on trouve « parmi eux plus de contradicteurs que d'imitateurs. Dieu ne « veut point donner son paradis à qui le trouve cher, mais seu- « lement à qui le trouvant cher, l'achète cependant et croit toujours l'obtenir à bon marché.» Il expliquait de la manière suivante ces paroles du psaume : In circuitu impii ambulant ; « les gens du monde font un cercle où ils vivent ; ils partent de « l'amour d'eux-mêmes et font le tour des créatures pour revenir « au point de départ. Les saints font tout le contraire; ils partent « de l'amour de Dieu, s'occupent du prochain et retournent avec « lui à Dieu. » Un homme très riche lui dit, un jour qu'il faisait bon vivre dans ce monde : « Si la route est si belle, qu'en sera- « t-ildu palais»? lui répliqua-t-il. Un gentilhomme plongé tout entier dans les jouissances charnelles, lui disait que volontiers il renoncerait à tous les paradis possibles pour être assuré de vivre dans ce monde : « De deux choses, l'une, lui répondit « Antoine, ou vous ne croyez pas à une autre vie, ou votre « conscience est tellement chargée que vous redoutez à bon « droit d'aller après la mort en un lieu pire que celui-ci. » Sa conduite répondait à ses maximes. Comme pour le consoler dans une maladie on lui faisait entrevoir encore vingt-cinq ans de vie : « Si vous vouliez me les vendre, répondit-il, je ne vous en

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