LIVRE SECOND. — CHAPITRE X
son âme avec Dieu et les délices de ce divin commerce, le rendaient insensible aux privations et aux souffrances corporelles ! Jamais le bon chanoine ne put faire accepter à Xavier d'autre nourriture que le pain de l'aumône, ni obtenir de le voir se relâcher un peu des rigueurs auxquelles il ne paraissait pas pouvoir longtemps résister.
Cependant Xavier attendait toujours l'accomplissement de la prédiction de saint Jérôme. On se rappelle qu'à Vicence, ce saint lui avait annoncé de grandes tribulations à subir dans Bologne. La première fut une fièvre quarte qui dura plusieurs mois. Il en souffrit plus que d'une autre maladie, dont la nature plus grave ne lui aurait laissé aucun moment de répit. Car sa ferveur ne lui permettait de suspendre, pour un mal qui n'offrait aucun danger, ni ses travaux, ni ses austérités. Mais en retour, Dieu le soutenait par d'innombrables grâces intérieures, et par les conversions dues à ses prédications. Les documents nous manquent, il est vrai, à cet égard, mais on en trouve la preuve irrécusable dans ce qui se passa plusieurs années après, lors de son voyage en Portugal, pour se rendre ensuite aux Indes. Xavier avait pris sa route par Bologne. Lorsqu'on y apprit son arrivée, la joie et le désir de le revoir, d'obtenir de lui une dernière bénédiction furent tels, que beaucoup de gens accoururent deux heures avant le jour dans l'église de Sainte- Lucie, pour y attendre sa messe. Quand il parut, on lui prodigua les témoignages de la plus vive affection, et il se vit obligé d'entendre et de consoler chacun en particulier.
A sa messe, il communia un grand nombre de fidèles. Les mêmes scènes se renouvelèrent tous les jours suivants qu'il passa à Bologne avec l'ambassadeur du roi de Portugal. Il y fut si constamment occupé à entendre les confessions et à satisfaire la piété des fidèles, qu'il écrivait à saint Ignace dans une lettre datée du 31 mars 1540: « J'ai bien plus à faire à Bologne qu'à Saint-Louis de Rome (9Ô). » Et pourtant là aussi il avait opéré des merveilles.
Le jour de son départ, une multitude d'amis et de personnes pieuses vint recevoir sa dernière bénédiction. Xavier se recommandait à leurs prières, ajoutant que suivant toute apparence, ils ne le reverraient plus sur la terre. A ces mots, les sanglots
éclatèrent, et plusieurs s'offrirent à le suivre partout où il irait, même jusqu'aux Indes. Il ne le permit à personne. Toutefois il ne put empêcher une grande multitude de l'accompagner aussi loin que possible. Le bonheur que tous éprouvaient à se presser autour de lui, se changea en regrets amers, quand vint enfin le moment de la séparation.
L'attachement de cette ville pour Xavier ne s'affaiblit point par son absence. Ce fut au contraire, en souvenir des travaux et des vertus du grand apôtre que la Compagnie y fut appelée dans la suite, et qu'on lui fit don de cette même église de Sainte- Lucie. La chambre que Xavier avait habitée, fut de bonne heure convertie en chapelle. Dès lors aussi cette ville dévouée devint l'objet de sa protection spéciale, et elle dut à son intercession une longue suite de miraculeuses faveurs.
Tels sont les principaux événements dont on a conservé la mémoire à Bologne, à Padoue, à Ferrare, sur le séjour des compagnons d'Ignace au sein de ces cités. Vers cette époque, le saint Fondateur eut une merveilleuse vision, par laquelle le Seigneur lui fit connaître qu'il était agréable à ses yeux.
Depuis son arrivée en Italie, Ignace avait éprouvé de nouveau ces grâces singulières, cette union avec Dieu, ces délices spirituelles qu'il avait goûtées jadis à Manrèse et dont il avait été privé à Paris durant ses études. Sa vie était toute céleste. Après avoir reçu la grâce du sacerdoce, il ne cessait de demander à la Mère de Dieu la grâce spéciale d'être en toutes choses le fidèle imitateur de son divin Fils. Le plus ardent désir de son cœur, en effet, était de devenir une image vivante et fidèle de Jésus, de voir ses actions et ses souffrances tendre toutes, comme celles du Sauveur, à la plus grande gloire de Dieu et au salut des âmes.
Ce fut le cœur plein de cette tendre ferveur, qu'il entreprit le voyage de Rome. En pensant à l'offrande qu'il allait faire de lui-même et de ses compagnons aux pieds du Souverain-Pontife, il redoublait d'ardeur pour obtenir que le Seigneur exauçât ses désirs et l'employât toujours à sa gloire.
Plongé dans ces pieuses pensées, il venait de quitter Sienne, quand, en approchant de Rome, il vit au bord de la route une chapelle ruinée. Ignace se sépara de ses compagnons pour y