LIVRE SECOND. — CHAPITRE X
entrer seul. Là,il recommanda au Sauveur, dans une courte et fervente oraison, cette petite troupe d'hommes si dévoués, qu'il venait lui consacrer. N'était-ce point là les prémices de cette vaste Société, dont le Seigneur avait souvent parlé à son cœur, en lui promettant qu'il en serait le Fondateur et le Père? Dans ce moment, il sentit son âme comme abîmée dans le plus délicieux ravissement, et fut en quelque sorte transporté hors de lui.
Il vit alors clairement le Père éternel le regarder avec une ineffable bonté, puis se tourner vers son divin Fils chargé de sa croix. Alors même, pour rapporter les mots mêmes d'Ignace : « Il « me donna à lui en partage, dit-il, pour être désormais unique- « ment consacré à son service. » Aussitôt, le Fils de Dieu, en l'acceptant, le regarda avec une bénignité toute divine, et Ignace entendit ces paroles expresses : Ego vobis Romœ propitius ero. Je vous serai propice à Romei^1).
Cette vision fit naître en son cœur des sentiments d'une vive confiance, mêlés de quelques alarmes : car le Sauveur, en lui montrant qu'il allait l'unir non seulement à sa personne sacrée, mais à sa croix, semblait lui annoncer que de grandes tribulations l'attendaient aussi à Rome. La promesse divine le rassurait pourtant, et la croix ne pouvait être si pesante, qu'avec un tel secours, ses forces ne fussent en état de la porter.
Après avoir rejoint ses compagnons, il voulut ranimer leur courage, et, d'un air inspiré, il leur raconta ce qu'il avait vu et entendu. « Je ne sais, ajouta-t-il, quelles souffrances nous atten- « dent à Rome, où Dieu semble nous conduire comme des vic- « times au sacrifice ; mais marchons avec joie à leur rencontre, « car si Jésus nous charge de sa croix, il nous aidera à la porter, « et il sera plus puissant pour nous secourir, que le monde entier « ne saurait l'être pour nous attaquer (9S). »
lïitore troisième, — Chapitre premier.
Arrivée de saint Ignace et de ses compagnons à Rome. - Premiers succès. — Premières persécutions. — Le procès.
OS voyageurs arrivèrent dans la ville sainte, au mois d'octobre 1537, et, suivant leur engagement, ils allèrent aussitôt se présenter au Souverain-Pontife, qui accepta leurs services avec de grandes démonstrations de bienveillance. Le Pape nomma Le Fèvre et Laynez professeurs : le premier d'Écriture sainte, et le second de Théologie scolastique. Ignace fut plus particulièrement employé à travailler au salut des âmes ; il fit suivre les Exercices spirituels à plusieurs personnages éminents, entre autres au cardinal Contarini. Dieu daigna ensuite remplacer le compagnon qu'il lui avait enlevé par la mort. Cependant Ignace n'avait jamais considéré cette mort comme une véritable perte pour sa Compagnie naissante : car,ayantvu lame de Hozès admise à l'éternelle béatitude des saints dans le ciel, il espérait plus de secours par son intercession, qu'il n'eût pu en recevoir sur la terre par ses travaux. Celui qui le remplaça était un jeune espagnol de rares talents, nommé François Strada (x) : venu à Rome pour y chercher à la cour, comme tant d'autres, la fortune et les honneurs, il s'était aperçu qu'il semait dans un terrain stérile. Las de tant d'efforts inutiles, il renonça à ses projets et partit pour Naples avec l'intention d'embrasser la carrière militaire : il se flattait d'y obtenir, sinon plus de richesses, du moins plus de liberté ; mais avant même d'y arriver, Dieu lui accorda une part bien plus belle en lui ménageant la rencontre d'Ignace, qu'il connaissait déjà. Comme tous les gens mécontents de leur sort, Strada aimait à parler de ses peines; il s'en ouvrit à lui, et lui apprit dans quel dessein il se rendait à Naples. Ignace, plus ému de compassion pour son aveuglement que pour ses prétendus malheurs, lui répondit de manière à l'étonner,
«Vous vous plaignez du monde, lui dit-il, et vous avez tort : car « en trompant vos espérances, il s'est comporté comme de cou- « tume, peut-être même devriez-vous plutôt vous en louer puis- « qu'en vous laissant voir, tout d'abord, comment il traite ses ser- « viteurs et ce qu'ils doivent en attendre, cette fois au moins, il « n'a pas été trompeur. Il eût été triste pour vous d'en être « mieux traité, car alors vous ne l'auriez connu probablement « qu'à la mort, au lieu qu'aujourd'hui vous pouvez y renoncer « avec quelque mérite ; lui-même vous apprend à chercher un « autre maître avec lequel vous ne perdiez ni vos travaux, ni « vos efforts. Mais vous voulez imiter les malheureux dont le « navire s'est brisé contre les écueils, et qui, loin de renoncer à « la mer, vont y chercher un second naufrage ; vous quittez la « cour pour l'armée, et une ville pour une autre : espérez-vous « trouver le monde plus propice à Naples qu'à Rome ? Si vous « interrogez les passants sur cette route, vous en trouverez qui « au contraire viennent de Naples à Rome, entraînés par les « mêmes pensées qui vous poussent vous-même à fuir Rome « pour Naples, c'est-à-dire, afin d'y chercher, hélas ! ce qu'ils « feraient bien plus sagement de fuir. Je vous plains néanmoins, « mais de l'espérance que vous conservez, non de celle que vous « avez perdue. Si j'osais vous parler en ami sincère, je vous « dirais même que vous n'êtes pas fait pour le monde, pas plus « que le monde n'est fait pour vous. Vous cherchez vainement « ailleurs cette paix, ce contentement de lame que Dieu seul « peut donner. Quelque chose que le monde fasse pour vous, « dépassât-il même vos espérances, jamais il ne pourra combler « vos désirs, ni satisfaire votre cœur. Avec Dieu seul, vous « n'aurez rien à désirer : vous connaissez le néant des biens de « la terre : comment seraient-ils donc l'objet de vos vœux ? »
Ces paroles furent pour François Strada le rayon de lumière qui lui découvrit la vérité. Abandonnant sur l'heure même ses premiers projets, il revint à Rome avec Ignace, fit les Exercices spirituels, devint un de ses enfants, et un homme vraiment apostolique. Ses éminents travaux en Italie, en Espagne, en Portugal, et les innombrables conversions qu'il y opéra font assez hautement son éloge.
Enfin Ignace jugea le moment venu de travailler à l'établis-
sèment de cette Société, préoccupation ordinaire de sa pensée. Il invita tous ses amis dispersés aie rejoindre pour les fêtes de Pâques de l'an 1538. Ce ne fut pas sans peine qu'on les laissa partir de leurs différents postes. Simon Rodriguès et Jean Codure se virent accompagnés jusqu'à Lorette par un des principaux chanoines de Padoue. Celui-ci les quitta, rempli de vénération pour ces hommes infatigables qui, après leur jeûne quotidien, ne prenaient qu'un très court repos et passaient la plus grande partie de la nuit à prier à genoux, jusqu'au moment où ils reprenaient leur marche (2).
Dans l'impossibilité où il était de passer les mers, Ignace renvoya à Valence les quarante écus d'or que Martin Pérez lui avait donnés pour le voyage. Il en fit autant pour la somme reçue, à cette même fin, du Souverain-Pontife, et de quelques pieux espagnols, par l'entremise de Pierre Ortiz. Ensuite, muni d'une autorisation du cardinal Jean-Vincent Carafa, qui remplissait à Rome l'office de légat pendant l'absence du Souverain-Pontite (3), il envoya ses compagnons dans diverses églises prêcher, instruire les enfants, et remplir divers autres ministères pour le bien des âmes. Ignace se réserva l'église de Notre-Dame de Montserrat (4) ; Xavier et Le Fèvre allèrent à Saint-Laurent in Damaso* Laynez à Saint-Sauveur in Latiro, Salmeron à Sainte-Lucie, Le Jay à Saint-Louis-des-Français, Rodriguès à Saint- Ignace Délia Peschcria, et Bobadilla à Saint-Celse. La foule accourut pour les entendre, et l'efficacité de la parole divine, jointe à l'exemple d'une vie sainte, opéra un grand changement dans tout le peuple de Rome. Le fréquent usage des sacrements s'y rétablit, pour se répandre ensuite dans toute la chrétienté, où les mœurs publiques en retirèrent le plus grand profit. En même temps, on ouvrit des asiles aux jeunes filles en danger de se perdre et aux femmes de mauvaise vie (s). Ce fut là l'origine de tant d'ceuvres fondées par saint Ignace, et perpétuées jusqu'à nos jours. Ces exemples éveillèrent une sainte émulation dans les autres églises de la ville : chacun voulant imiter les Pères dans l'instruction du peuple et des enfants, partout les prédications dominicales se multiplièrent.
Cependant, si Laynez, Salmeron et Bobadilla réussissaient autant par leur éloquence que par leur zèle à faire goûter la