LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE I
divine parole, aucun d'eux n'égalait Ignace pour la chaleur, l'onction et la force du discours. Aussi les hommes les plus habiles disaient-ils, après l'avoir entendu, que dans sa bouche la parole de Dieu gardait toute sa vigueur et que pour être privée de tout ornement littéraire, elle n'en paraissait que plus noble et plus belle. Il se servait de l'Evangile comme d'un glaive, effaçant ses propres pensées pour laisser paraître les enseignements de cette divine parole dans toute leur force. Quand ces hommes apostoliques recueillaient les fruits de leurs fatigues, leur bonheur était tel que, souvent après avoir travaillé depuis l'aube du jour jusqu'à l'entrée de la nuit, ils s'oubliaient entièrement eux-mêmes ; plus d'une fois, en effet, ils attendirent le coucher du soleil, pour prendre quelque nourriture qu'ils allaient demander à la pitié publique, leur unique ressource.
La Société naissante se trouvait dans cet état prospère,lorsque s'éleva contre elle une violente persécution. Si la main puissante de Dieu ne s'était étendue pour la protéger, sa ruine était entière et irréparable. Le premier auteur de cette attaque fut un frère Augustin, piémontais de naissance, ermite de profession, catholique en apparence, mais luthérien en réalité. Cet homme, jugeant que l'absence du Pape et de sa cour lui ouvrait une voie facile pour semer à Rome les malheureux germes de l'hérésie, essaya de les répandre par ses prédications. La manière simple, naturelle et pleine de suavité dont il s'exprimait, lui attirait un nombre immense d'auditeurs. Il n'osa pas d'abord s'expliquer ouvertement ; mais, dès qu'il se crut en possession de l'estime et de la confiance publiques, il commença à mêler aux enseignements orthodoxes quelques-unes des erreurs nouvelles. D'abord il ne faisait que les énoncer sans insister; il les couvrait même d'un voile épais pour en dérober le véritable sens. Dieu sans doute inspira à plusieurs compagnons d'Ignace la pensée d'aller l'entendre ; et ceux-ci, familiarisés avec ces erreurs par l'étude et la lutte, les reconnurent bientôt, malgré les ombres dont il les entourait. Les Pères assistèrent à plusieurs discours; ils en furent chaque fois plus mécontents. Après tout cependant, l'ermite pouvait se tromper par ignorance ; ils allèrent donc le trouver, et, sans paraître révoquer en doute la sincérité de ses intentions, ils lui firent remarquer l'une après l'autre ses
erreurs, toutes puisées dans les doctrines de Luther. Ils espéraient que, désabusé lui-même, il ne refuserait pas de détromper aussi les autres.
On s'attendait à voir cet homme, ainsi démasqué, s'effrayer du danger qu'il courait. Fort de la faveur du peuple et de l'appui de quelques grands, il s'enhardit. Il méprisa conseils et conseillers, accusa les Pères d'ignorance et de malice, parut surpris que des hommes qu'il n'accepterait pas pour écoliers, osassent s'ériger vis-à-vis de lui en docteurs. Ils feraient beaucoup mieux, disait-il, de s'instruire, ou du moins de se taire au lieu de condamner ce que tout Rome venait entendre et applaudir. S'ils ne pouvaient sans dépit voir l'estime dont il jouissait, ils devaient plutôt s'étudier à en mériter une semblable que d'essayer de lui nuire, en accusant d'erreur ses doctrines pures et saintes. Il les invita ensuite à assister à sa prochaine prédication, pour juger par eux-mêmes du cas qu'il faisait de leurs avis. Là, ils entendraient répéter tout ce qu'il avait déjà dit, et les applaudissements des auditeurs leur apprendraient à s'humilier, ou du moins à ne plus se permettre le blâme.
Après cette démarche inutile, les compagnons d'Ignace se crurent obligés de réparer, autaut qu'il était en leur pouvoir, le scandale causé par cet homme. Dans leurs églises, ils mêlèrent donc aux instructions morales, des enseignements sur l'utilité des indulgences, l'autorité du pape, le mérite de la continence, la nécessité des bonnes œuvres ; points sur lesquels les luthériens semaient l'erreur. Cette conduite irrita fortement le susceptible prédicateur ; voyant bien qu'il ne pouvait sans se nuire déclarer ouvertement ce qu'il n'avait encore osé qu'insinuer, il voulut s'assurer, par une odieuse menée, la réputation de bon catholique et faire peser sur ses prétendus ennemis eux-mêmes le soupçon d'hérésie. Un jour donc, en insistant sur la vérité de l'ancienne religion et sur l'obligation d'y rester fidèle, il tâcha de viser Ignace. Il fallait se méfier, disait-il, d'un loup travesti, non pas seulement en brebis, mais en pasteur ; d'un homme qui, naguère encore simple laïque, avait parcouru les diverses universités de l'Europe, et y avait causé de grands ravages. Enhardi maintenant et soutenu par des affidés, animés du même esprit, il était venu à Rome causer de nouveaux scandales. « J'avertis les
4 fidèles, continuait-il, que les fauteurs d'hérésie commencent « ordinairement par en accuser les autres, dans l'espérance « de ne pas être soupçonnés des erreurs qu'ils feignent de con- « damner. Les sectes les plus dangereuses sont celles qui se « cachent sous le masque de la sainteté. Rome, quoique un peu « tard peut-être, ne doit pas se montrer moins prudente que « Paris, Salamanque, et en dernier lieu, Venise, où Ignace, « convaincu d'hérésie, s'est soustrait par le désaveu ou la fuite, « à la condamnation de sa personne et de ses écrits. A Rome « même, des hommes d'une foi incorruptible et appartenant à sa « propre nation l'ont abandonné; il en est un surtout qui, d'abord « séduit par lui, s'en est éloigné avec horreur, à la vue du péril « qui le menaçait. »
Par ces hommes d'une foi incorruptible, l'ermite entendait parler de trois espagnols, Pierre de Castille, François Mudarra et un certain Barrera, qu'il avait fait tomber dans ses pièges. Tout imbus de ses erreurs, ces réformateurs parcouraient, pour les répandre, différentes cours où leur rang leur donnait un libre accès.
L'infortuné gagné d'abord par Ignace, s'appelait Michel Navarro. La conversion de François Xavier l'avait privé de son appui. Pour se venger, il s'en était pris à Ignace qu'il avait tenté d'assassiner ; puis, touché peut-être de quelque bonne pensée ou poussé par un motif inconnu, il s'était offert à lui pour embrasser son genre de vie. Cette vocation ne pouvait convenir qu'aux âmes vraiment grandes, et non à un cœur vil comme le sien. Aussi à peine eut-il entrevu la nature des engagements à contracter, qu'il y renonça. Dans la suite, il se repentit d'avoir abandonné Ignace, le rejoignit à Venise, et demanda de nouveau à être admis au nombre de ses compagnons ; mais celui-ci, connaissant son instabilité, refusa de l'admettre.
Il en fut offensé, et, ne pouvant être son disciple, il devint son ennemi et son calomniateur. Il le précéda à Rome, s'y ligua avec le prédicateur luthérien, et lui servit de complice pour répandre et confirmer des faits injurieux à Ignace, faits dont il prétendait d'ailleurs avoir été le témoin oculaire. Au prix d'une somme d'argent, ce malheureux alla jusqu'à porter une accusa-
Histoire de S. Ignace de Loyoia. *6
tion en forme contre Ignace, devant Monseigneur Benoît Conversini, alors gouverneur de Rome. Le moine hérétique espérait que ses adversaires seraient trop accablés de leurs propres embarras pour avoir le loisir de s'occuper de lui.
Ces calomnies une fois répandues dans Rome, on ne saurait imaginer combien elles changèrent la disposition des esprits à l'égard d'Ignace et de ses compagnons. On les avait d'abord écoutés avec respect, comme de grands serviteurs de Dieu; on en vint bientôt, partout où ils se montraient, à les désigner du doigt, comme des fourbes, comme des hérétiques cachés, dont la vie coupable avait enfin été dévoilée. Les mêmes actions qui les avaient fait vénérer comme des saints, furent dès lors taxées d'hypocrisie, et ne les rendirent que plus odieux. Non seulement on fuyait leur conversation, mais on n'aurait osé avouer des relations avec eux, dans la crainte de se compromettre ; bref, on s'attendait chaque jour à les voir conduire au bûcher. Cette terreur acquit un tel empire sur l'esprit de deux prêtres associés à Ignace par le Cardinal-Vicaire pour entendre les confessions, que, croyant le mal sans remède, ils quittèrent Rome, sortirent même des Etats de l'Eglise, et réussirent à éluder toute recherche.
Cependant les rumeurs publiques allaient grossissant d'heure en heure, et se répandaient au loin. Des lettres annonçaient partout que ces gens étaient enfin connus et dévoilés, qu'on les avait convaincus d'hérésie, et que leur forfaiture serait bientôt punie par le bûcher.
Le Seigneur, comme autrefois sur la barque avec ses disciples, dormait pour donner à l'orage le temps de se soulever avec fureur ; mais à son réveil, commandant aux vents et à la tempête, il devait ramener un grand calme. Les ennemis d'Ignace triomphaient, et déjà on leur rendait grâces pour avoir découvert un venin dont les malignes influences ne fermentent que dans les ténèbres. Quant à Ignace, il considérait cette épreuve comme une occasion de mettre en pratique cette confiance filiale en Dieu, dont la perfection est d'espérer d'autant plus dans le Seigneur, que les maux semblent plus irrémédiables. Il soutenait le courage de ses compagnons, quand il les voyait prêts à s'alarmer, rappelait humblement à son divin Maître sa promesse
sur le chemin de Rome, et le suppliait de lui accorder, avec la croix si formellement annoncée, le secours et la protection également promis. Il plut à Dieu d'exaucer ses ferventes prières, et, pour faire éclater au grand jour que lui seul avait calmé la tempête, il suscita le secours du côté où les prévisions humaines ne l'auraient jamais cherché.
Il restait à Ignace un ami fidèle : c'était ce même Ouirino Garzonio qui, dès l'origine, l'avait recueilli dans sa maison. Par ses relations constantes avec son hôte, Garzonio avait trop appris à le connaître, pour pouvoir prêter l'oreille aux bruits injurieux répandus contre lui. En outre, sa loyauté et la noblesse de son caractère lui eussent fait considérer l'abandon comme une bassesse. Le Cardinal Jean Dominique de Cupis, doyen du sacré collège, et personnage de grande autorité, se trouvait être le parent et l'ami de Q. Garzonio; il connaissait son affection pour Ignace. Il lui en fit un jour de sévères reproches, et l'engagea fortement à rompre cette liaison, non seulement à cause du tort qu'elle pourrait causer à sa réputation, mais pour éviter les dangers auxquels il exposait son salut, en vivant familièrement avec un homme dont la foi et la doctrine étaient aussi suspectes que les mœurs. Puis le cardinal se mit à répéter toutes les accusations portées contre Ignace. Quirino répliqua : « Pourquoi don- « nerais-je plus de croyance à tous ces récits, qu'aux faits dont « je suis le témoin oculaire ? Pourquoi prêter l'oreille à des « invraisemblances, à de prétendues condamnations, dont on « n'a aucune preuve, quand ici, à Rome, les faits parlent en « faveur d'Ignace ? » Le Cardinal tint bon, et, d'un air de compassion : « Vous avez affaire, ajouta-t-il, à un homme qui joint « à ses autres vices, l'art d'égarer les esprits par des enchante- « ments ; et, sans doute, il s'en est servi pour vous séduire. »
De retour chez lui, Garzonio rapporta fidèlement cet entretien à Ignace, qui ne s'en troubla nullement: on l'eût dit désintéressé dans l'affaire. Il loua le zèle et la prudence du Cardinal qui, le croyant coupable, cherchait à préserver son ami du danger d'une telle liaison. « Du reste, ajouta-t-il, Dieu peut plus pour « me sauver que le monde entier pour me perdre, et vous le « verrez lorsque l'heure sera venue. » Quant au Cardinal, qu'il connaissait pour un homme sage et vertueux, Ignace était bien
convaincu que s'il pouvait s'aboucher avec lui, il le tirerait d'erreur. Quirino Garzonio résolut donc de lui obtenir une audience, et ne tarda pas à la demander à son parent. Il l'assura que si, après avoir entendu Ignace, il persistait à le condamner, lui-même le tiendrait pour coupable, et s'en éloignerait aussitôt. Le Cardinal, en promettant de le recevoir, prophétisa sans s'en douter. Qu il vienne donc, s'écria-t-il, je le traiterai comme il le mérite. Il le fît en réalité, mais dans un sens bien différent de ses intentions du moment.
Ignace arriva, et fut introduit dans un cabinet, au fond de l'appartement. On ignore ce qu'il dit au Cardinal ; mais on peut le conjecturer d'après les effets de sa visite : toute fâcheuse impression fut complètement dissipée. Le Cardinal conçut même un tel repentir, que, se jetant à ses pieds, il lui demanda pardon d'avoir prêté l'oreille à la calomnie. On tient ce fait de Garzonio, à qui le Cardinal l'avait lui-même raconté. Ce noble ami avait accompagné Ignace et attendait avec anxiété lissue de l'entretien, qui dura près de deux heures. Enfin, le Cardinal sortit de son cabinet avec Ignace, et en le comblant de tous les témoignages possibles d'estime et de bienveillance, il lui promit à haute voix d'être son plus zélé défenseur dans cette affaire, et dans toutes celles qui pourraient survenir. Il donna ensuite des ordres pour que chaque semaine on envoyât en aumône le pain et le vin nécessaires à Ignace et à ses compagnons. Il leur continua ce secours tant qu'il vécut.
Une fois assuré par le résultat de cette visite que Dieu commençait à prendre en main sa cause, le Saint crut devoir agir de son côté d'après les conseils de la sagesse humaine. Il sollicita donc du gouverneur de Rome, au tribunal duquel les accusations avaient été portées, un jugement juridique et une sentence définitive. Au jour fixé, Ignace et son accusateur, Michel Navarro, comparurent. Ce dernier commença par assurer effrontément que, lui présent, à Paris, à Alcala, à Venise, Ignace avait été condamné pour hérésie et pour d'autres crimes. Sans doute, il s'était soustrait au châtiment par la fuite ; mais lui, Navarro, témoin de ces faits, pouvait les affirmer, comme il le faisait en effet, sous la foi du serment. Alors Ignace avec une impassible sérénité, tirant de sa poche pour première réponse
une lettre, la lui présenta, en lui demandant s'il connaissait cette écriture. Navarro, ne soupçonnant pas où l'accusé voulait en venir, la reconnut pour sienne. « Eh bien ! reprit Ignace, «jusqu'ici vous n'avez parlé de moi que sur les suggestions « d'autrui ; maintenant nous allons entendre ce que vous en « disiez jadis sous l'inspiration de vos propres idées, et l'opinion « favorable que vous aviez charitablement conçue de moi. » On lut alors cette lettre écrite à un ami. Navarro y parlait, des vertus d'Ignace en témoin oculaire, et avec tant de louanges, qu'il eût été impossible d'en produire une plus favorable. Le malheureux pâlit, et, se voyant convaincu par son propre témoignage d'une si palpable contradiction, la parole expira sur ses lèvres. Ne sachant s'il devait confesser la vérité ou désavouer la lettre, chercher des excuses ou inventer de nouvelles calomnies, il balbutia quelques paroles inintelligibles, et la première audience fut levée. Mais ce ne fut là ni l'unique, ni même la meilleure des preuves qui mirent au grand jour l'innocence d'Ignace. Dieu permit que la vérité élevât la voix des lieux mêmes choisis pour théâtres de la calomnie, de Paris, d'Alcala et de Venise. La marche des événements était vraiment providentielle. Cette même année voyait réunis à Rome les trois juges qui avaient absous le Saint, dans les trois villes, où son accusateur jurait qu'il avait été condamné. De Venise, était venu Gaspard de Doctis, secrétaire du nonce ; d'Alcala, le vicaire-général Jean Figueroa ; et de Paris, le P. Ori, inquisiteur. Des intérêts particuliers les avaient conduits à Rome. Dieu en tira la gloire de son serviteur (6).
Là, devaient finir les persécutions dirigées- contre Ignace. Restait à démontrer l'innocence de ses compagnons. Bien qu'ils eussent été justifiés en quelque sorte dans la personne de leur chef, il importait à leur réputation de produire en leur faveur des témoignages particuliers et personnels. Le Seigneur y pourvut. Dès qu'on apprit à Bologne, à Ferrare, à Venise, à Paris, les odieuses imputations qui pesaient sur eux, les évêques et les curés de leur connaissance s'empressaient de leur envoyer les attestations les plus honorables. De plus, Hercule, duc de Ferrare, ordonna à son ambassadeur à Rome d'interposer partout où besoin serait, en faveur de Claude Le Jay et de Simon
Rodriguès, l'autorité de son témoignage et de son respect pour leurs vertus.
La bourrasque passée, Ignace n'avait plus semble-t-il, qu'à rendre grâce à Dieu, et à jouir en paix du calme retrouvé. Tout avait tourné en sa faveur. Michel Navarro avait été condamné à l'exil, comme calomniateur, et les trois espagnols, ses instigateurs, assignés par Ignace, pour prouver juridiquement leurs assertions mensongères qu'ils avaient publiées dans toute la ville de Rome contre lui et ses compagnons, s'étaient avoués coupables. Mais sur leurs instances, de puissants protecteurs demandaient qu'on se contentât de leur rétractation publique. Ignace savait qu'un arbre, bien que coupé au ras de terre, pousse souvent de vigoureux rejetons, si on lui laisse ses racines ; il n'en voulut donc laisser aucune aux malignes imputations dont il avait été l'objet ; il exigea que l'affaire fût terminée par sentence juridique. Il craignait, en effet, de nouvelles calomnies, et surtout il ne voulait pas laisser dire que les poursuites avaient été assoupies d'après ses instigations personnelles. Les mensonges avaient couru la moitié de l'Europe ; quelle foi ajouterait-on à leur réfutation, si elle ne provenait d'un jugement public et irréfragable ? Ignace donnait d'autant plus d'importance à cette affaire, que cette sentence une fois rendue anéantissait toutes les attaques dirigées contre lui, soit en France, soit en Espagne, ou en Italie. Bien plus, elle fermait pour toujours la bouche aux malveillants privés désormais de tout moyen de lui porter de nouveaux coups.
La situation était grave. Pour Ignace, il ne s'agissait pas seulement de sa réputation personnelle ; car alors, il lui eût été facile, il lui eût été doux de supporter en silence cette violente attaque, mais il fondait un ordre destiné à se répandre dans le monde entier: il s'agissait de ses frères. Comment ceux-ci travailleraient-ils à procurer la plus grande gloire de Dieu et la conversion des pécheurs, si une accusation de mauvaises mœurs et de doctrine perverse les flétrissait d'avance ? L'outrage avait été public, la réparation devait l'être aussi.
« Je sais bien, écrivait saint Ignace à Pierre Contarini, que « nous ne ferons pas taire les hommes, et je ne suis pas si mala- « visé que de le prétendre : nous voulons seulement sauver
« l'honneur de la religion, qui est en quelque sorte attaché au « nôtre. Il nous importe peu qu'on nous prenne pour des igno- « rants, et qu'on nous croie des gens pervers ; mais que la doc- « trine que nous prêchons passe pour fausse dans l'esprit des « peuples, et qu'on regarde la voie par laquelle nous conduisons « les âmes, comme le chemin de perdition, c'est ce que nous « ne pouvons souffrir sans trahir notre ministère, parce que << cette doctrine est celle de Jésus-Christ, et que cette voie est « le chemin du salut (7). »
Quelques-uns de ses compagnons, plus humbles que prudents, le détournaient de poursuivre cette affaire, il leur semblait que c'était outrepasser les limites de la nécessité et de leur droit à se soustraire à l'oppression. Ils craignaient qu'en faisant reconnaître publiquement l'imposture de leurs adversaires, ils ne parussent avoir écouté le ressentiment ou la vengeance. Les justes réclamations d'Ignace étaient encore traversées par les tergiversations du gouverneur : on crut d'abord que c'était lenteur de sa part ; on sut depuis que c'était répugnance à se prononcer définitivement dans cette cause. Sur les instances des adversaires il tâcha de satisfaire Ignace par des promesses qu'il se réservait de ne pas accomplir. Notre Saint ne voulant pas s'en contenter, le gouverneur finit par lui dire que l'intention du Légat était que cette cause fût considérée comme jugée et que les deux parties gardassent désormais le silence ; mais bientôt les choses prirent une tout autre tournure.
Le Pape, de retour à Rome, était allé passer à Frascati, les premières semaines de l'automne. Ignace recouvra l'espérance, presque perdue, d'obtenir de lui ce qu'il avait jusque-là inutilement sollicité du gouverneur. En réalité, sa demande était si manifestement juste, qu'il lui suffit de la faire connaître au Pape, pour obtenir justice (8). Le Pontife fit intimer au gouverneur par un de ses camériers l'ordre de juger définitivement la cause d'Ignace. Alors on interrogea les trois personnages qui à Paris, à Alcala, et à Venise, avaient déjà été juges des accusations portées contre le Saint, et l'en avaient absous; on produisit tous les témoignages désirables en faveur de ses compagnons ; on examina de nouveau le livre des Exercices spirituels; enfin, la pureté de la doctrine et l'innocence de la vie d'Ignace et de ses com-
pagnons, ayant été reconnues à l'unanimité, la cause fut jugée, la sentence rendue en la forme suivante ; on en fit parvenir des copies partout où les diffamations avaient été répandues.
BENOIT CONVERSINI
Vice-Camérier et Gouverneur Général de la ville et du district de Rome.
« A tous et à chacun de ceux qui auront connaissance des « présentes lettres, salut dans le Seigneur. Il est d'une grande « importance dans l'Église de Jésus-Christ que l'on puisse « distinguer ceux qui, par l'exemple de leur vie et par leurdoc- « trine, travaillent utilement dans le champ du Seigneur pour le « salut d'un grand nombre d'âmes, d'avec ceux qui semblent au « contraire avoir pris à tâche d'y semer la zizanie. Certains « bruits ont été répandus dans le public, des dénonciations nous « ont été même adressées contre les respectables personnes « Ignace de Loyola et ses compagnons, savoir: Pierre Le Fèvre, « Claude Le Jay, Paschase Broèt, Jacques Laynez, François « Xavier, Alphonse Salmeron, Simon Rodriguès, Jean Codure « et Nicolas de Bobadilla, maîtres de la Faculté de Paris, « prêtres séculiers appartenant aux diocèses de Pampelune, de « Genève, de Sigùenza, de Tolède, de Vicence, d'Embrun et de « Palencia. On a incriminé leur doctrine, leur genre de vie et « les Exercices spirituels qu'ils donnent à d'autres personnes ; « on a prétendu que leur doctrine et leurs Exercices spirituels « étaient entachés d'erreur et de superstition et quelque peu en « opposition avec la doctrine catholique.
« Nous donc, conformément au devoir de notre charge et « sur un ordre spécial de Notre Très-Saint-Père le Pape, nous « avons cherché avec la plus grande diligence ce qu'il pouvait y « avoir de vrai dans les accusations portées contre les susdits « Ignace et ses compagnons. En conséquence, nous avons en- « tendu d'abord quelques-uns de leurs accusateurs ; nous avons « ensuite examiné soit les sentences judiciaires, soit les témoi- « gnages publics venus d'Espagne, de Paris, de Venise, de « Vicence, de Bologne, de Ferrare et de Sienne, et qui ont été
« rendus en faveur des respectables personnes, Maître Ignace et « ses compagnons et contre leurs délateurs ; nous avons enfin « fait comparaître devant notre tribunal quelques témoins des « plus respectables par l'intégrité de leur vie, par leur doctrine « et par leur condition. Nous avons trouvé que toutes les plain- « tes, toutes les accusations, tous les bruits répandus contre eux « étaient entièrement dénués de fondement.
« C'est pourquoi, ainsi qu'il est de notre devoir, nous affirmons « et nous déclarons que ce susdit Maître Ignace et ses com- « pagnons, non seulement n'ont encouru aucune note d'infamie « ni en droit, ni en fait, à la suite des accusations et des plaintes « ci-dessus mentionnées ; mais qu'ils en ont au contraire retiré « un témoignage plus éclatant de la sainteté de leur vie et de « leur doctrine. Car nous avons pu constater que leurs adver- « saires n'ont eu à leur reprocher que des choses sans impor- « tance et de tout point contraires à la vérité, tandis que les « personnes les plus dignes d'estime ont rendu en leur faveur « le témoignage le plus élogieux.
« Nous avons donc tenu à porter la présente sentence et << déclaration, afin qu'elle leur serve de témoignage public contre « tous les ennemis de la vérité et pour rassurer tous ceux qui « auraient conçu quelque soupçon sur leur compte, à l'occasion « de ces accusations et de ces calomnies. Nous avertissons en « outre, nous exhortons dans le Seigneur et nous prions tous « et chacun des fidèles d'avoir et de témoigner au dit Maître « Ignace et à ses compagnons l'estime dont nous les avons re- « connus dignes et de les tenir comme des hommes d'une doc- « trine désormais à l'abri de tout soupçon, pourvu toutefois « qu'ils persévèrent, Dieu aidant, comme nous l'espérons, dans « la même intégrité de vie et de doctrine.
« Donné à Rome, dans notre palais, le dix-huitième jour « de novembre de l'an quinze-cent trente-huit. Cf. Cartas de « san Ignacio, tom. I, append. n, pag. 421. »
Telle fut l'issue de cette affaire; mais quelque chose manquait encore pour que la satisfaction fût complète : c'était la chute et la punition des calomniateurs. Dieu permit qu'ils fussent reconnus coupables des fautes dont ils avaient accusé Ignace. Ils avaient dit que, convaincu d'hérésie et condamné au feu, il ne
s'était soustrait au châtiment que par la fuite, et qu'il avait été brûlé en effigie. Ce fut précisément le sort de Mudarra. Reconnu pour hérétique et condamné au feu en cette qualité, il parvint à s'échapper de sa prison, mais il fut publiquement brûlé en effigie. Pierre de Castille, pour la même cause, fut condamné à une prison perpétuelle.
Quant au moine, premier fauteur de toute cette campagne, sitôt qu'il la vit tourner contre lui, il s'enfuit à Genève. Là, il quitta l'habit religieux dont il s'était servi, pour entrer sans obstacle dans les pays catholiques et les infecter de ses erreurs. Il devint prédicant, et on lui attribue un dangereux ouvrage intitulé : SummariumScripturœ. Enfin un auteur du XVIe siècle rapporte qu'il termina dans les supplices ses crimes et sa vie.
Nous devons à la vérité d'ajouter que tous, excepté le faux ermite, finirent par rentrer en eux-mêmes, désavouèrent leurs calomnies contre Ignace, et cherchèrent à en obtenir le pardon. Ainsi Pierre de Castille, après avoir longtemps persévéré dans ses erreurs, rongeant son frein dans la prison, où il était enfermé pour toute sa vie, fut enfin touché de la grâce, et mourut entre les mains d'un Père de la Compagnie, nommé Avellaneda. François Mudarra changea complètement d'opinion à l'égard d'Ignace. Sûr de trouver en lui cette charité, caractère distinctif des saints, qui toujours rend le bien pour le mal, il eut recours à lui dans ses malheurs et en reçut les secours qu'il sollicitait. Enfin Barrera, à l'heure de sa mort prématurée, rétracta ses injustes imputations, et rendit pleine justice à l'innocence de celui qu'il avait faussement accusé.
— :!:— Chapitre ùeujntème* — $—
Charité d'Ignace et de ses compagnons envers les pauvres de Rome. — Le Saint prépare ses enfants spirituels à fonder un nouvel ordre. — Difficultés qu'il est obligé de surmonter pour atteindre ce but.
E crédit des Pères étant maintenant plus affermi que jamais, ils reparurent en public et reprirent, pour lesalut des âmes, les pieux exercices qu'ils avaient suspendus pour un temps. Bientôt l'estime publique surpassa, s'il était possible, celle que la calomnie avait altérée un moment. Dieu lui-même sembla leur ménager l'occasion de montrer, dans un temps de grande calamité, une charité plus grande encore que par le passé. L'année même où tous ces événements s'étaient accomplis, une affreuse disette réduisit Rome à une telle extrémité, que beaucoup de malheureux, étendus mourants dans les rues et sur les places publiques, n'auraient pas même eu la force d'aller chercher des secours, ces secours leur eussent-ils été assurés. En outre, l'hiver était excessivement rigoureux. Les Pères ne vivaient eux-mêmes que d'aumônes ; mais, animés par cette confiance en Dieu qui n'est jamais confondue, ils entreprirent de pourvoir aux besoins de tant d'infortunés. Ils relevaient tous ceux qu'ils trouvaient gisant dans les rues, les chargaient sur leurs épaules et les portaient dans leur maison. Cette maison, assez vaste, était située près de la tour du Melangolo. Il serait difficile aujourd'hui d'en fixer l'emplacement; car danscette partie de la vieille Rome,que de modernes constructions ont complètement changée d'aspect; le nom et même le souvenir de ces anciens bâtiments sont enfouis sous leurs ruines. Cette maison formait un angle avec l'église Sainte- Catherine appelée des Cordiers (dé Funari), et la place Margana, où s'élève de nos jours le palais des princes Altieri (9). Ignace passa de cette maison dans celle que nous occupons
aujourd'hui ; mais tandis qu'il l'habitait, il y avait installé autant de lits qu'il avait pu s'en procurer, et à leur défaut avait fait étendre des bottes de paille pour y placer les pauvres, le moins mal possible. Là, plusieurs Pères leur rendaient les mêmes services qu'aux malades dans les hôpitaux, leur lavaient les pieds et les entouraient de toute espèce de soins, heureux de penser qu'en leur personne ils servaient Jésus-Christ lui-même. D'autres allaient mendier pour eux par la ville, et Dieu permit que la charité de plusieurs âmes pieuses vînt abondamment à leur secours. Ils parvinrent ainsi à nourrir et à vêtir, chez eux seulement, plus de quatre cents personnes (10).
Un spectacle si nouveau et si touchant attira bientôt une foule de visiteurs. Les curieux eux-mêmes se sentirent tellement émus de la joie franche, avec laquelle les Pères s'occupaient à servir ces malheureux, qu'on en vit plusieurs se dépouiller d'une partie de leurs vêtements pour en couvrir des pauvres à moitié nus.
Le bruit de ces bonnes œuvres s'étant répandu, les grands seigneurs de Rome trouvèrent trop humiliant pour eux de voir des hommes qui ne possédaient rien subvenir aux besoins des indigents, et de n'y pas contribuer de leurs richesses ; ils commencèrent donc à envoyer des secours de toute espèce, qui aidèrent à passer l'hiver et à soutenir, jusqu'à la nouvelle récolte, près de trois mille personnes.
Du reste, le plus précieux avantage que trouvaient les victimes du fléau, dans la maison d'Ignace, ne consistait point tant dans le soulagement de leurs souffrances physiques, que dans le bien spirituel fait à leurs âmes. Dès leur arrivée, on les exhortait à se confesser, on les instruisait de la doctrine chrétienne, on leur adressait de pieux discours ; on leur faisait réciter en commun, à des heures marquées, certaines prières qui ne servaient pa's seulement à employer utilement le temps, mais encore à faire naître chez plusieurs un sérieux désir de mener à l'avenir une vie plus chrétienne.
Ces exemples de charité, l'innocence des Pères si authentiquement reconnue, leur attirèrent l'estime et la bienveillance du public ; plusieurs personnes même commencèrent à prendre goût à leur genre de vie et demandèrent leur admission parmi eux.