‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 110 sur 168 · LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE II

Sur ces entrefaites, le Souverain-Pontife manifesta l'intention d'employer au service de l'Eglise quelques-uns des compagnons d'Ignace. Celui-ci crut alors le moment arrivé de constituer en Ordre religieux cette Compagnie, fondée jusqu'alors sur la seule libre volonté de sesmembres.il recommanda ardemment à Dieu une œuvre si propre à procurer sa gloire et le supplia de disposer ses compagnons à ne vouloir que l'accomplissement de la volonté divine ; il les réunit tous un jour, leur annonça que bientôt ils allaient être obligés de se séparer, pour se rendre dans les lieux assignés par le Saint-Père ; puis il ajouta :

« Les dispositions humaines n'atteignent pas toujours le but « des plans divins. Mais Dieu, avec une admirable suavité, a « coutume de redresser des désirs fondés sur des intentions droi- « tes, et de les diriger aux fins de sa plus grande gloire. Nous « n'avons pu, selon notre vœu, passer en Terre-Sainte, et voilà « que dans cette Italie, centre du christianisme, ce grand Dieu, « ainsi que nous l'avons vu de nos yeux et constaté par l'expé- « rience, a ouvert un vaste champ à nos travaux évangéliques. « Il nous a fait recueillir une moisson des plus abondantes par « la conversion et la réformation des âmes. Nous voyons par « là quel fruit immense on peut recueillir dans le reste du monde « soit parmi les fidèles, soit parmi les infidèles. Eh bien ! c'est à « cette grande entreprise, mes très chers frères, que Dieu nous « a conviés : avec son puissant secours nous pouvons, conti- « nuant la mission des Apôtres, arracher et planter, combattre « le vice et l'hérésie, et étendre la foi de Jésus-Christ par toute « la terre. »

« Mais le moyen le plus sûr pour obtenir ce résultat, c'est de « nous enchaîner par un lien stable et toujours ferme, sous la « dépendance d'un seul chef, ajoutant aux vœux de pauvreté et € de chasteté celui d'obéissance ; c'est d'éterniser au delà de nos « vies le lien de la charité qui nous unit, en érigeant notre Com- « pagnie en Ordre religieux. Ainsi deviendrait-elle capable de « se multiplier dans tous les pays et de subsister jusqu'à la fin « des siècles. Par cet enchaînement volontaire, par ce ciment « d'union, loin de les altérer en rien, nous fortifierons et nous « ennoblirons les desseins que nous avons conçus. Et n'est-ce « pas là visiblement ce que Dieu veut nous donner à entendre

« et par les fruits si grands que nous recueillons, et par les « compagnons si capables qu'il nous agrège de jour en jour? « Mais ces nouveaux frères que l'amitié la plus douce et que « la charité la plus tendre nous unit, quelle garantie d'avenir « auraient-ils, si nous ne mettons à exécution le dessein que je « propose ? Au reste, je ne vous demande pas — et l'extrême « importance de l'affaire me le défend, — que vous me donniez « sur l'heure une réponse décisive. Prenons du temps pour « réfléchir; méditons beaucoup et recommandons à loisir l'affaire « à Dieu. Dans une oraison fervente, conjurons-le de nous faire « connaître sa très sainte volonté, afin que de notre dernière « détermination résulte sa plus grande gloire, qui est et a toujours été la règle et le but de nos désirs ("). »

A cette proposition d'Ignace, ses compagnons furent sur le point de donner un consentement immédiat ; la force de ses raisons, l'uniformité de leurs désirs et l'ardeur de leur zèle les y avaient également disposés. Néanmoins, pendant plusieurs jours, ils se recueillirent en la présence du Seigneur; puis, dans leur première réunion, tous convinrent unanimement d'établir des constitutions destinées à donner une forme régulière à leur société. Lorsqu'ils en avaient tracé la première esquisse à Paris, leurs âmes avaient été inondées d'une sainte joie ; ils ressentirent de nouveau cette joie, quand ils voulurent perfectionner leur grande œuvre. Mais comme leurs journées étaient entièrement consacrées à de continuels travaux pour le salut des âmes, ils résolurent de se réunir de nuit, quelques heures chaque fois, pour poser les fondements de leur Institut (I2). Ces conférences durèrent près de trois mois. Voici comment ils procédaient. Pour qu'un point fût immuablement arrêté, on le soumettait à une triple épreuve: l'étude, la discussion, le vote. Le sujet de la délibération une fois indiqué, chacun se mettait en la présence de Dieu, et renonçant à tout sentiment propre, examinait la question comme si elle lui eût été étrangère.

Le jugement, ainsi dépouillé de cet intérêt personnel qui trop souvent l'entraîne hors de la voie, conservait une pleine liberté et la raison seule faisait pencher la balance.

Les Pères ne se communiquaient point en particulier le fruit de leurs réflexions, de crainte que le respect pour l'autorité de

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