LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE II
certaines opinions ne prévalût ; mais dans les conférences chacun émettait son avis et le livrait à la discussion commune, jusqu'à ce que, demeuré sans contradicteurs, il fût enfin mis aux voix et définitivement adopté. Un consentement unanime accueillait d'ordinaire les propositions d'Ignace ; une fois pourtant Nicolas Bobadilla ne voulut jamais consentir à ce qu'on s'engageât par vœu (I3), comme le désiraient les autres, à enseigner aux enfants la doctrine chrétienne.
Par égard pour lui plutôt que pour les raisons qu'il alléguait, cet exercice fut laissé libre, et il en fut de même pour plusieurs autres ministères auxquels la Compagnie s'était vouée (I4). Néanmoins, dans cette circonstance, Bobadilla sembla conserver une trop forte attache à son opinion propre; et, comme l'opiniâtreté d'un seul membre aurait occasionné de graves inconvénients, si elle avait pu faire annuler des résolutions d'ailleurs unanimes, on décida que dans de semblables occurrences on passerait outre.
Le plan de l'Institut ayant été tracé en cinq parties, que j'analyserai dans le livre suivant, Ignace le fit présenter par le cardinal Gaspard Contarini à Paul III : celui-ci le reçut avec bonté et en confia l'examen à F. Thomas Badia, maître du sacré palais, depuis cardinal du titre de Saint-Silvestre. Il le garda pendant deux mois et le remit ensuite au Pape avec sa pleine approbation ; Paul III le lut à loisir, et, éclairé sans doute par les lumières d'en haut, y trouva le principe et le germe de grandes choses : Le doigt de Dieu est ici, s'écria-t-il ; digitus Dei est hic ; et il l'approuva de vive voix à Tivoli, le 2 septembre 1539. Ce même jour, le cardinal Contarini, à qui la Compagnie eut encore d'autres obligations, envoya cette heureuse nouvelle à Ignace, en lui adressant une lettre dans laquelle il lui exprimait la satisfaction du Pontife à la lecture du plan de son Institut, et l'empressement qu'il avait mis à l'approuver (I5).
Il s'agissait maintenant d'obtenir, comme Ignace le demandait, une Bulle apostolique, par laquelle l'Institut fût déclaré Ordre religieux : or cette affaire n'était ni d'une facile, ni d'une prompte solution. Le Pape se montrait disposé à donner à Ignace entière satisfaction ; mais il y mettait pour condition que son avis serait aussi celui de trois cardinaux connus par leur
sagesse, leur haute raison et leur vertu incorruptible. L'un des trois devait être chargé spécialement de diriger l'affaire, qui allait être arrêtée tout court, si elle ne provenait pas de Dieu. Cet homme était le cardinal Barthélemi Guidiccioni, habile canoniste, si ouvertement placé sur le chemin de la Papauté par une vie irréprochable, et de grands talents, que Paul III, en apprenant sa mort, s'écria : Mon successeur vient de mourir. Mais Guidiccioni avait des sentiments fort singuliers sur les Ordres religieux : loin d'en laisser établir de nouveaux dans l'Eglise, il aurait voulu réduire à quatre tous ceux qui existaient, et avait même, dit-on, composé un ouvrage sur ce sujet.
Quand le projet d'Ignace lui fut confié,c'est à peine s'il voulut en entendre parler; moins encore consentit-il à en examiner le plan. Suivant lui, une pareille entreprise était opposée au vrai bien de l'Église et condamnable : un nouvel Ordre dégénérait toujours avec le temps et finissait par devenir plus nuisible qu'il n'avait été utile au moment de sa première ferveur.
Comme l'opinion d'un tel homme était d'un grand poids, les autres cardinaux s'y rangèrent facilement. Ignace ne sentit point abattre son courage; mais, comprenant que pour surmonter de grands obstacles, il fallait s'armer d'une grande force, il la chercha, suivant sa coutume, dans la protection divine, bien assuré que s'il l'obtenait, nulle puissance humaine ne pourrait renverser ses projets. Dieu ne tarda pas, en effet, à ranimer ses espérances, mais par une voie en apparence contraire à leur réalisation. Sur les instances adressées au Souverain- Pontife, par divers princes et évêques, plusieurs compagnons d'Ignace se dispersèrent pour reprendre leurs travaux. Ils étaient à peine arrivés dans les différents théâtres de leur zèle apostolique, qu'on recevait à Rome les relations les plus élogieuses sur les fruits de leurs prédications.
En peu de temps Le Fèvre avait, on peut dire, régénéré, sanctifié la ville de Parme ; en ce moment, plus de cent laïques et ecclésiastiques y suivaient les Exercices spirituels. Laynez ne réussissait pas moins bien à Plaisance, et le cardinal Légat, Ennius Filonardi, écrivait sans cesse au Saint-Père, pour se féliciter d'avoir ces Pères pour auxiliaires dans ces deux États.
Des nouvelles semblables arrivaient de Sienne par Mon-