LIVRE TROISIEME. — CHAPITRE III
« parvenir. Qui peut se flatter d'arriver jamais jusque-là ? Ce « Saint a bien raison d'ajouter, en cherchant à faire comprendre « le bienheureux état de ces hommes qu'il appelle apostoliques : « Cette prédiction vous inspirera, au delà de toute croyance, « l'impatient désir de voir arriver ces temps heureux. »
Cependant on peut le dire avec vérité : quiconque examinera la vie des dix premiers Pères qui composaient toute la Compagnie à sa naissance, verra briller en eux les nombreuses et sublimes vertus attribuées par le Saint aux futurs apôtres. Ils vivaient dans la pauvreté la plus absolue, ne possédant au monde qu'une croix et leur propre vie : encore pourrait-on dire que leur vie même ne leur appartenait pas, tant ils étaient prêts à la sacrifier pour le service de Dieu, le salut des âmes, ou l'obéissance au Souverain- Pontife ! De là ces longs et périlleux voyages en Asie, en Afrique et dans tous les royaumes de l'Europe ;de là tant de persécutions subies, de fatigues horribles endurées ; de là les souffrances volontaires qu'ils s'imposaient ; de là encore cette simplicité si admirable, malgré leur science, que la douce innocence de leurs mœurs avait mérité le surnom d'anges à plusieurs d'entre eux ; de là enfin, cette humilité si profonde, si détachée de tout ce qui dans le monde passe pour honorable et élevé, que Laynez, Le Jay, Paschase Broët, Rodriguès et Bobadilla ayant été appelés à la dignité d'évêques, et quelquesuns même à une dignité plus sublime encore, regardèrent cette offre comme une persécution et la repoussèrent de tout leur pouvoir. L'un de ces hommes écrivait qu'une seule chose lui eût fait regretter de s'être réuni à Ignace, c'eût été de n'avoir pu échapper à la dignité ecclésiastique qu'on lui destinait.
Quelle charité intime ! Ils appartiennent presque tous à des nations différentes, et quelquefois ennemies ; ils ont les caractères les plus opposés, et pourtant ils sentent plus vivement les souffrances de leurs compagnons que les leurs ! Jésus crucifié est l'unique objet de leur amour, de leurs pensées, de leurs discours, et ils en prennent le nom, parce qu'ils le portent toujours dans leurs cœurs ! Lui plaire, voilà leur seule récompense ! gagner des cœurs à Dieu, voilà le seul objet de leur ambition ! mesurer leurs fatigues, non sur leurs forces, mais sur l'amour qu'ils lui portent, faire connaître le Seigneur Jésus, trouver de
nouveaux adorateurs de son divin nom chez tous les peuples de l'univers, c'est là leur plus ardent désir !
L'existence de saint Ignace, surtout pendant les dernières années, fut considérée par les médecins comme miraculeuse, et l'on était persuadé que son zèle pour la gloire de Dieu suppléait, chez lui, aux forces de la nature épuisée. Lorsque saint François Xavier mourut au milieu de ses immenses travaux en Orient, il ne faisait que commencer à mettre à exécution ses projets pour convertir les infidèles, et glorifier le saint nom de Dieu. Le Fèvre vécut si peu de temps que ses œuvres furent le simple prélude de ce qu'il méditait ; et pourtant il avait déjà surpassé par ses travaux les vieillards les plus zélés. On peut, avec vérité, en dire autant de tous les autres.
Je reviens maintenant aux événements qui suivirent l'érection de la Compagnie en Ordre religieux. Ignace avait communiqué la bonne nouvelle à ses compagnons. Comme on devait dès lors établir des règles et des constitutions fixes, élire un Général, et que cela ne pouvait se faire qu'à la pluralité des voix, il les manda tous à Rome, où ils arrivèrent au commencement du carême, en 1 541. Mais sur dix, il en manquait quatre : Xavier et Rodriguès étaient déjà en Portugal, pour passer ensuite aux Indes ; Le Fèvre assistait à la diète de Worms, et Bobadilla était retenu dans le royaume de Naples, par les ordres du Pape, et aussi par sa mauvaise santé. Pour l'approbation nécessaire aux règles qu'on établirait, les absents s'en rapportaient au jugement des Pères présents, à Rome, et ceux-ci à celui d' Ignace. Cependant, Ignace ne s'arrêta jamais à une détermination sans avoir pris conseil et reçu l'approbation de tous. Ce fut alors qu'il commença la structure extérieure et les parties principales de ses Constitutions. Il ne cessa d'y ajouter jusqu'à ce qu'il leur eut donné la forme actuelle.
A l'élection d'un Général, il ne manqua d'autre suffrage que celui de Bobadilla : en partant pour Naples, ce Père ne l'avait point laissé par écrit, car il ne prévoyait aucun empêchement à son retour. Dans la suite, il ne songea pas à l'envoyer.
Ignace exigea de ses enfants, rassemblés à Rome, trois jours de méditation devant Dieu, sur le choix à faire ; ils devaient ensuite inscrire un nom sur un bulletin cacheté, et consacrer trois