‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 116 sur 168 · LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE III

autres jours à demander au ciel de bénir leur élection. Ce temps expiré, on ouvrit les divers bulletins. Absents et présents avaient unanimement élu Ignace, Général de la Compagnie. Quelquesuns de ces bulletins m'ont paru dignes d'être rapportés ; je les transcris sur les originaux mêmes. « Moi, François » dit Xavier, «j'affirme que sans aucune considération humaine, et d'après « ma conscience, je suis d'avis qu'on doit élire pour chef de notre « Société, auquel nous devons tous nous soumettre, notre an- « cien et véritable père Ignace, qui, nous ayant rassemblés, non « sans de grandes peines et de grands travaux, saura aussi nous « gouverner et changer le bien en mieux, par l'intime connais- « sance qu'il a de nous tous. Et après sa mort — je parle en « mon âme et conscience, comme si je devais mourir à l'instant, « — je suis encore d'avis que le Père Pierre Le Fèvre doit lui « succéder. Dieu m'est témoin que je parle uniquement suivant « ma pensée. En foi de quoi j'ai signé de ma propre main. Fait « à Rome, le 15 mars 1540, François. »

Jean Codure donne aussi son vote au Père Le Fèvre, après Ignace : et la raison qu'il en apporte est plus honorable que son choix même: « Ignace, dit-il, est celui qui m'a toujours paru le « plus ardent zélateur de l'honneur de Dieu et du salut des « âmes ; c'est pourquoi je voudrais voir à notre tête notre véné- « rable père Ignace de Loyola, lui qui s'est toujours fait le plus « petit et le serviteur de tous. Après lui, je choisirais le Père « Pierre Le Fèvre, dont la vertu n'est pas moins élevée. Voilà « ce que l'union avec Dieu le Père et Notre Seigneur Jésus- « Christ m'a inspiré ; je le certifierais, fussé-je à ma dernière « heure. Le 5 mai 1540, Jean Codure. » Il avait émis son vote longtemps à l'avance, dans la persuasion qu'il ferait en Irlande le voyage dont j'ai parlé plus haut mais qui n'eut pas lieu.

Voici le vote de Salmeron, également digne de lui et d'Ignace. « Au nom de Jésus-Christ, ainsi soit-il. Moi, Alphonse Sal- « meron, le plus indigne membre de cette Société, après avoir « dirigé vers Dieu ma prière, et médité l'affaire selon mon « pouvoir, j'élis et reconnais pour chef et supérieur de toute « cette Congrégation et pour le mien, le Seigneur Ignace de « Loyola, qui, pénétré d'une sagesse divine après nous avoir « engendrés clans le Christ, et nous avoir nourris du lait des

« enfants, maintenant que nous sommes plus grands dans le « Seigneur, nous conduira par l'aliment substantiel de l'obéis- « sance, et nous dirigera vers les riches et fertiles pâturages du « Paradis, ainsi que vers les sources de la vie. De cette sorte, « lorsqu'il remettra ce petit troupeau à Jésus-Christ, le grand « pasteur, nous pourrons nous dire véritablement le peuple de « ses pâturages et les brebis choisies de ses mains ; et lui-même « répétera de son côté avec joie : Seigneur, de tous ceux que « vous m'avez donnés, je n'en ai perdu aucun. Puisse le bon « pasteur Jésus, nous accorder ce suprême bienfait ! Ainsi soit-il. « Tel est notre avis. Écrit à Rome, le 4 avril 1541. »

Mais de ces votes le plus admirablement sage, fut celui d'Ignace lui-même. Comprenant combien il importait à un père, dans une circonstance d'un intérêt si élevé, de ne point témoigner de préférence entre des enfants également chers à son cœur, il couvrit par un acte d'une profonde humilité, celui d'une prudence non moins profonde. Sans nommer personne en particulier, il sut satisfaire à l'obligation de donner son vote. « En présence de Dieu, écrivit-il, et moi-même excepté, je « donne ma voix pour qu'il devienne notre Supérieur, à celui « qui aura réuni un plus grand nombre de suffrages (27). »

Son élection produisit, dans l'âme de ses compagnons et dans la sienne, des effets bien différents. Au milieu de l'allégresse commune, lui seul était pénétré de tristesse, en se voyant, contre ses désirs, élevé au-dessus de tous, lui qui eût voulu être le dernier parmi ses frères. Il ne pouvait se résoudre à accéder à leurs vœux, et regardait comme une erreur de jugement, qu'on pût le croire digne d'être mis à leur tête. Il leur représenta avec force son incapacité, la vie mondaine qu'il avait menée pendant trente ans, et toutes les misères de son âme ; la faiblesse de sa santé, qui lui rendait un si pesant fardeau impossible à porter. Plus ses compagnons paraissaient troublés de son refus, plus il les pressait de l'accepter. Il finit par les assurer qu'il ne pourrait se résoudre à prendre une telle charge, s'il ne recevait de nouvelles lumières d'en haut. Mais il ne s'apercevait pas, cet homme si simplement humble, que plus il s'en reconnaissait indigne, plus il confirmait son élection dans la pensée de ses frères.

Tout ce qu'Ignace put obtenir fut qu'on soumettrait son

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