LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE III
élection à une nouvelle épreuve. Après quatre jours encore de prières et d'exercices de pénitence, ils revinrent avec des votes absolument semblables aux premiers. Ignace, qui avait conçu quelques espérances, témoigna de nouveau son déplaisir, et voulut présenter de nouvelles raisons : mais Jacques Laynez se leva, et, prenant la parole avec une liberté pleine de modestie, lui dit que s'il croyait pouvoir se refuser à accomplir la volonté de Dieu si clairement manifestée, lui aussi se croirait permis de quitter une Société privée, par un pareil refus, du chef que Dieu lui avait désigné. Tous, après Laynez, firent la même protestation, et déclarèrent qu'aucun d'eux n'accepterait le gouvernement de la Compagnie, ni ne le conférerait à un autre.
Ignace alors, sans consentir encore absolument, cessa pourtant de refuser, croyant toujours que ses frères lui accordaient leur estime, faute de le bien connaître. Il voulut remettre leurs avis et sa propre volonté au jugement d'un homme qui, pleinement au courant de sa vie, pouvait décider en connaissance de cause. Il choisit donc pour arbitre son propre confesseur : c'était alors un religieux de Saint- Pierre in Montorio, homme d'une grande sainteté, nommé Théodose (28). Pendant les trois derniers jours de la Semaine-Sainte qu'Ignace passa sans sortir du monastère et sans voir ses compagnons, il lui rendit un compte détaillé de toute sa vie, dont il lui fît une confession générale : ensuite il lui exposa la double élection dont il était l'objet, son refus et l'insistance de ses frères. «Je suis venu, ajouta-t-il, me remettre « entre vos mains d'après la connaissance intime que vous avez « de mon âme: décidez devant Dieu quel parti je dois prendre. » Le saint religieux n'eut pas besoin de longues réflexions ; il ordonna à Ignace de ne plus s'opposer à ce qu'il regardait comme un ordre manifeste de l'Esprit-Saint.
Ignace le supplia de mettre par écrit sa décision, et en l'envoyant à ses compagnons, de leur parler de lui en toute liberté; ce qu'il leur dirait les porterait, pensait-il, à l'exclure du Généralat. Le Père le lui promit ; et, satisfait enfin de cette promesse, Ignace, le jour de Pâques, alla rejoindre les Pères.
Trois jours après, le confesseur apporta lui-même sa décision par écrit. Il la lut tout haut devant les Pères assemblés : elle ordonnait à Ignace de ne plus se refuser à la volonté commune.
Ignace se soumit alors, et prit possession de la charge de Général, le 19 avril 1541. Mais auparavant, et tandis qu'on attendait encore la réponse du P. Théodose, Dieu parut lui-même vouloir encourager Ignace en lui faisant voir qu'il l'avait revêtu d'un pouvoir fort supérieur à la nature humaine.
Un jeune Biscayen, nommé Mathieu, servait dans la maison des Pères. Pendant qu'Ignace était au monastère du P. Théodose, il tomba subitement au pouvoir du démon. L'esprit infernal le tourmentait cruellement, lui faisait pousser des cris horribles d'une bouche écumante, le jetait à terre, et l'y retenait si fortement, que dix hommes pouvaient à peine le relever ; son cou et sa figure s'enflaient hideusement : au signe de la croix fait par un prêtre sur lui, cette enflure disparaissait pour se montrer ailleurs. Un jour quelques personnes présentes à l'une de ces scènes, menacèrent le démon, en lui disant qu'Ignace reviendrait bientôt et le chasserait. Alors le possédé s'écria dans des convulsions de rage, qu'on ne prononçât pas même ce nom ; que c'était là le nom du plus grand ennemi qu'il eût au monde. Quand Ignace de retour apprit le malheur arrivé au jeune homme, il le conduisit dans sa chambre, fit sur lui une courte prière et le ramena délivré pour toujours du pouvoir de Satan.
Après l'élection de leur Général, les Pères fixèrent le vendredi de cette même semaine, pour prononcer les vœux solennels de leur profession. Ils firent d'abord leurs stations dans sept églises, puis arrivèrent à celle de Saint-Paul hors-les-Murs. Là, Ignace célébra la messe à un autel de la sainte Vierge, à gauche du maître-autel, près du crucifix miraculeux qui parla à sainte Brigitte. Avant de se communier, il se tourna vers les assistants, et, tenant d'une main le corps du Sauveur, de l'autre la formule de ses vœux, il la récita à haute voix, et consomma ensuite la sainte hostie (29). Il mit sur la patène cinq autres hosties consacrées, revint à ses compagnons à genoux autour de l'autel, et reçut leurs vœux. Ils se servirent tous de la même formule, avec cette différence que les promesses d'Ignace étaient faites au Souverain-Pontife, et celles des autres Pères à Ignace comme à leur chef (3°). Après la communion et de ferventes actions de grâces, ils visitèrent tous les autels privilégiés de cette église ; puis revenus au pied du maître-autel, ils embrassèrent Ignace, après