LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE III
lui avoir baisé la main avec une grande humilité ; des larmes d'attendrissement coulaient de tous les yeux. Les consolations spirituelles inondaient le cœur de ces saints religieux : on peut en juger par les transports de joie du P. Codure. En revenant de l'église de Saint- Paul, il marchait en avant de ses compagnons, accompagné seulement du P. Laynez, et paraissait vraiment porté par l'Esprit-Saint. Il poussait des soupirs si ardents, et versait tant de larmes accompagnées de mots entrecoupés, qu'il semblait absolument hors de lui ; on aurait dit que le feu qui dévorait son cœur avait besoin de se faire jour pour ne point le consumer.
Le premier après Ignace, il avait prononcé ses vœux et le premier aussi il monta au ciel depuis la fondation du nouvel Ordre religieux. Six mois ne s'étaient pas écoulés, que Dieu exauçait déjà ses désirs. Ignace allait offrir le saint sacrifice pour Codure à Saint-Pierre in Montorio, lorsqu'il s'arrêta tout à coup au milieu du pont Sixte, dans l'attitude de la surprise ; puis d'un air calme, il leva les yeux au ciel, et dit à Jean-Baptiste Viole (3I) qui l'accompagnait: Retournions à Rome; Codure est déjà mort. Le malade venait en effet d'expirer. Ignace n'a jamais dit ce qu'il avait vu alors ; mais on a toujours cru qu'il avait eu la même vision qu'une personne très favorisée de Dieu: cette âme, comme il l'écrivait lui-même peu de temps après à Pierre Le Fèvre, avait vu Codure entouré de rayons de lumière monter au ciel parmi les anges. Qui s'en étonnerait ? Codure était un homme consommé dans la perfection, et rempli de l'esprit de Dieu. Né au diocèse d'Embrun dans le Dauphiné, le jour de la nativité de saint Jean-Baptiste dont il portait le nom, il reçut plus tard la prêtrise le même jour, mourut le jour de la mort du saint Précurseur et précisément au même âge (32).
Les désirs de saint Ignace étaient donc enfin comblés, et ses travaux, qu'on pourrait partager en plusieurs classes, recevaient déjà leur récompense : ses premiers efforts avaient eu pour but de se surmonter lui-même, de se détacher du monde et d'arriver à l'union avec Dieu ; il s'était ensuite proposé de rassembler des compagnons et de les former à l'esprit apostolique, pour en faire comme les pierres fondamentales de l'édifice qu'il voulait élever. Il lui restait, en troisième lieu, à perpétuer son Ordre
déjà établi, en lui donnant un Institut, et un système de gouvernement. Mais avant d'aller plus loin, je dois faire ici mention du nom qu'Ignace donna à la Compagnie, et des raisons qui dictèrent son choix.
Ignace donna à l'Ordre qu'il venait de fonder le nom de Compagnie de Jésus. Les oreilles des ennemis de l'Église en furent étrangement blessées. Ce fut d'abord un véritable déchaînement : les blasphèmes, les railleries, les injures abondèrent. C'était un nom qu'on ne pouvait tolérer : plein d'orgueil et d'injustice, il ôtait au commun des fidèles le précieux privilège d'être la véritable Compagnie de Jésus, pour nous le réserver exclusivement sans égard au mérite d'autrui et contre notre devoir.
Le titre de Frères prêcheurs, donné comme indice de sa destination à l'Ordre de Saint-Dominique, avait aussi occasionné des murmures et des reproches. On demandait si l'Église entière était muette pour que ces hommes seuls fussent appelés prêcheurs. Mais l'autorité d'Innocent III, d'Honorius III, de Grégoire IX,et d'autres Souverains Pontifes, fit taire l'envie et maintint à cet Ordre un nom si digne de sa science et de son zèle. De même, le saint concile de Trente et plusieurs Pontifes approuvèrent notre dénomination, et Grégoire XI V, dans sa Bulle Ecclesiœ catJwlicœ, la confirma solennellement.
Du reste, malgré toutes les contestations, Ignace était certain que ce nom auguste ne serait jamais enlevé à la Compagnie (33). On lui a entendu dire que si jamais cette question était remise en discussion (ce qui arriva en effet), l'autorité de l'Église la trancherait en sa faveur, parce que la volonté expresse de Dieu était que l'Ordre portât ce titre glorieux ; et sans doute il tenait de plus haut que de ses propres pensées une telle certitude.
« Il nous est manifeste, écrivait son secrétaire Jean Polanco, « qu'Ignace avait appris par révélation de Jésus lui-même, le « nom que son Ordre devait porter. Car quelques avertisse- « ments ou reproches qu'il reçût sur notre prétendue usurpation « de ce saint nom, il demeura toujours ferme à le conserver. Je « l'ai entendu même dire que tous les hommes dussent-ils lui « conseiller d'en prendre un autre, jamais il ne s'y déterminerait. « Il n'exceptait de cette hypothèse que les personnes aux-