LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE V
« Comme tous les Ordres religieux ont un mode propre d'arri- « ver au but de leur Institut, ainsi la Compagnie a une sorte « d'oraison qui lui est particulière et qui doit la conduire à un « renoncement intérieur de tout jugement propre, pour soumet- « tre sa volonté à l'obéissance; et c'est par là que nous devenons « des instruments dignes de travailler au service du prochain « pour le salut des âmes, but de notre Institut, ou, en d'autres « termes, à la plus grande gloire de Dieu. »
Mais bien que l'objet unique de la Compagnie soit, comme disent les Constitutions, d'aider nos âmes et les âmes du prochain « à parvenir à la fin dernière pour laquelle elles ont été créées (47) », on ne doit pas confondre notre vocation avec celle des évêques. Les évêques doivent être parfaits eux-mêmes, et par état ; ils doivent ensuite conduire les autres à la perfection. Leur état est bien autrement sublime que le nôtre ; puisque l'évêque, par sa condition même, ne doit plus en être à travailler comme nous à sa perfection ; il doit être arrivé déjà au terme vers lequel notre vocation nous fait marcher.
Une fois fixé sur le but particulier de son Institut, le saint Fondateur s'occupa du choix des moyens propres à l'atteindre. Il médita profondément sur l'esprit et sur les actions propres de ces deux célèbres espèces de vie, dont l'une, tout occupée des autres comme Marthe, s'oublie elle-même, et ne songe, comme le dit saint Augustin, qu'à préparer la nourriture du divin Maître, intenta quomodo pascat Dominum {f) ; et l'autre comme Marie, saintement oisive aux pieds de Jésus, repousse tout ce qui pourrait la détourner de la contemplation, et ne songe qu'à se nourrir des enseignements du divin Maître, quomodo pascatur a Domino. Pris séparément, ces deux genres de vie ne répondaient ni l'un ni l'autre à son dessein. Ni la vie purement contemplative : car, retenu dans les douceurs des consolations, le religieux ne pourrait voler promptement et en tous lieux au secours du prochain ; ce que demande pourtant la vocation spéciale de la Compagnie, qui consiste à aller en quelque lieu que ce soit, où l'on espère mieux servir Dieu et être plus utile au prochain, ni la vie simplement active : car il ne faut pas, pour sauver les autres âmes, négliger la sienne, et devenir semblable aux montagnes, qui en répandant sur les vallées, avec
les pluies reçues du ciel, leur suc le plus fertile, les fécondent en demeurant elles-mêmes stériles. Il travailla donc à unir parfaitement ces deux vies, qu'il n'est pas après tout impossible d'accorder, car Marthe et Marie étaient sœurs et non point ennemies. Si ces deux vies se nuisent l'une à l'autre quand chacune d'elles suit avec rigueur son attrait individuel, fondues amicalement ensemble, elles s'entr'aident par un échange réciproque de services. Tandis que les fatigues de la vie active font fructifier la sainte oisiveté de la contemplation, celle-ci donne le souffle et la vigueur nécessaire pour soutenir les plus pénibles travaux. Ainsi saint Ignace prit de l'une, l'oraison mentale quotidienne, moyen principal de perfection pour embraser l'âme et la préparer à l'union intime avec Dieu ; les exercices spirituels, qui, poursuivis quelquefois durant un mois entier, avec quatre heures de méditations par jour, sont propres, à faire sortir non seulement du monde, mais de nous-mêmes, ce qui est bien plus difficile. Il lui prit encore le renouvellement des vœux deux fois l'année, renouvellement que préparent la prière, la confession générale, les exercices de pénitence, et l'exacte réforme de l'homme intérieur; les examens de conscience, au milieu et à la fin du jour, moyens si efficaces pour la réforme de nos actes intérieurs et extérieurs ; l'examen particulier, dont l'objet spécial est d'acquérir une vertu ou d'extirper un défaut dominant; la pureté d'intention dans le détail et dans l'ensemble de la vie ; une entière ouverture de cœur à son directeur spirituel ; l'usage journalier des lectures spirituelles faites en particulier ou en commun ; les exhortations domestiques et les conférences spirituelles ; la fréquentation des sacrements, l'exercice d'une continuelle mortification intérieure et enfin une constante fidélité aux vœux de religion. Voilà les secours qu'on trouve avec d'autres semblables dans la Compagnie pour avancer dans la perfection. Ajoutez-y deux ans de noviciat et le troisième an pendant lesquels on ne s'occupe que de former et de cultiver son âme, et l'on avouera qu'on ne court pas le risque, en s'employant ensuite au service du prochain, de ressembler à ces tuteurs desséchés qui soutiennent les ceps de vigne, et les laissent se couvrir de feuilles et de fruits, tout en demeurant eux-mêmes arides, sans vie, et tout au plus bons à brûler.