‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 127 sur 168 · LIVRE TROISIEME — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME — CHAPITRE V

tous sur des points essentiels sans lesquels ils n'existeraient pas, par exemple, sur les vœux et sur leur fidèle observation; quant au reste ils sont entre eux aussi variés que leurs fins respectives. Et si je ne me trompe, la discipline militaire des chevaliers de Saint- Jean de Jérusalem et les habitudes monastiques ou simplement cléricales ne peuvent pas plus se confondre qu'une forteresse, un temple et un palais. Vouloir donc assujettir les chartreux à passer comme nous plusieurs heures par jour dans les écoles, à instruire les enfants, ou à courir dans les missions lointaines, jusqu'aux Indes, quoique ces travaux soient des œuvres d'une excellente charité, ce serait détruire l'harmonie de ce bel Ordre et mettre obstacle à son but particulier, qui est l'union avec Dieu par la contemplation.

Tout ce qui est intrinsèquement bon n'est pas approprié à tous. Quiconque voudrait obliger la Compagnie, au chœur, à la retraite ou à d'autres observances semblables, la renverserait de fond en comble. Cela est si vrai que les religieux qui sur l'ordre du Saint-Siège, ou avec l'approbation de leurs supérieurs, s'emploient au service du prochain, sont légitimement dispensés, celui-ci du chœur, celui-là du jeûne, et, si c'est nécessaire, même de porter leur habit monacal. On ne peut donc s'étonner qu'un Ordre dont le but essentiel est de travailler au salut des âmes, ait pour règle propre, ce qui est une exception dans d'autres Instituts religieux. Qu'un homme, comprenant l'art de gouverner une société uniquement instituée pour travailler ausalut des âmes, examine l'Institut de Saint-Ignace sans préjugé, il ne manquera pas de trouver dans son organisation la preuve d'une haute intelligence; bien plus, cette organisation lui apparaîtra fondée sur les lois de la plus exacte prudence divine et humaine.

Du reste les hérétiques, malgré leur haine profonde pour la Compagnie et pour son Fondateur, n'ont pas tenté, sauf de rares exceptions, de l'attaquer sur ce point. Ils n'ont jamais condamné comme mal conçu un plan qui, s'il l'eût été en effet, leur fût devenu moins redoutable. Toutefois, comme le but d'Ignace était de les attirer d'abord à la foi de l'Eglise romaine pour les conduire ensuite à l'observation des lois divines, ils n'ont jamais loué ses Constitutions que comme une musique parfaitement harmonieuse, à la vérité, mais à laquelle s'adaptent des paroles magiques

qui transforment en monstres ceux qui les écoutent. Mais quiconque a, comme le disait Michel-Ange des architectes et des sculpteurs capables, le compas dans l'œil ; quiconque sait, dans une œuvre d'art, admirer la perfection de l'ensemble et l'harmonie des parties, ne parlera de l'œuvre de saint Ignace, autrement que le cardinal Philippe Sega, lorsqu'il dit : « L'art « avec lequel cette Société a été si bien, si parfaitement, si « excellemment constituée, est un art vraiment divin et non pas « humain, et Ignace qui en a été l'architecte l'a produite moins « par un effort de son habileté que par une inspiration reçue du « ciel (54). »

Autre n'a pas été le jugement des Souverains-Pontifes. Ils l'ont déclaré : l'Institut de la Compagnie émane d'une inspiration divine : Juxta divinœ vocationis dispositioncm cmanavit (5S) ; et pour qu'il répondît si exactement à ses deux fins, la perfection individuelle et celle du prochain, TEsprit-Saint inspirait à Ignace de Loyola les moyens les plus propres à la rendre utile au service du Saint-Siège romain.

Ainsi parleGrégoire XIII dans sa Bulle Quanto fructuosius (s6), où il rappelle la fondation, l'organisation, la composition de la Compagnie par saint Ignace ; et il reconnaît expressément en lui un instinct divin. De là découle, comme d'un indubitable principe, la vérité de la règle que le môme Esprit dicta à Grégoire XIV, au sujet de la Compagnie, dans la Bulle Ecclcsiœ Catholicœ : « On peut assurer, dit le Pontife, la tranquillité et la « durée à un Ordre religieux, si son Institut se maintient ferme « et immobile*; car les Ordres grandissent par les mêmes « moyens qui ont servi aux fondateurs, animés de l'esprit de « Dieu, aies établir avec l'approbation du Saint-Siège. » Le même Pape ajoute plus bas : « Ce serait un grand danger pour « la discipline régulière et pour la perfection spirituelle ; ce « serait la ruine et le renversement de tout l'Ordre, si sous « quelque prétexte que ce fût, on changeait ou on détruisait les « institutions des fondateurs, acceptées dans les congrégations « ou assemblées générales, et confirmées par le Saint-Siège « apostolique (57). »

On pourrait donc appliquer ici ce qu'un ancien écrivain disait des portraits : lorsque le temps ou quelqu'accident vient à en

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