LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE VI
point de fixes et de déterminées. Le luthérien Melchior-Tolet, et les copistes qui ont répété ses paroles, ont représenté la Compagnie comme partagée en deux groupes : les bourreaux et les condamnés ; ceux-ci des misérables infâmes, ceux-là des malfaiteurs. Pour le prouver, ils prétendent qu'il y a dans nos collèges certaines cavernes souterraines où l'on descend par des voies secrètes. Là, se trouvent les instruments des plus cruels supplices, des fers brûlants, des chevalets, des fouets, des chaînes, des tenailles et cent autres appareils propres à torturer les infortunés qui descendent dans cet infernal séjour. Nous sommes nousmêmes les bourreaux, et pour nous rendre plus formidables nous portons d'horribles masques, et nous sommes vêtus en brigands. Les suppliciés sont pris parmi nos propres frères. Aux uns, on brise le corps, on tord les bras au point d'en disloquer les jointures; on asperge les autres d'eau glacée ou bouillante ; ceux-ci sont suspendus à des poteaux, ceux-là pressés entre deux planches; enfin tous sont traités suivant l'inspiration du moment. Les patients ne doivent pas, à un seul mouvement, laisser voir s'ils existent ou non, laisser échapper un soupir, car comme l'aigle accoutume ses petits à fixer le soleil, ainsi la Compagnie veut accoutumer ses enfants à la chaleur du feu et à la patience dans les tourments.
C'est par ces épreuves qu'elle juge si l'on mérite d'être admis au rang des profès: si l'on sera capable d'aller convertir les hérétiques et les gentils, et d'assurer par là la réputation de l'Ordre ; car, quand le religieux, sorti de ces antres, comme d'une école de guerre où il a combattu contre la mort, se verra menacé du trépas, il le craindra si peu qu'il prêchera sur l'échafaud, la corde au cou, et chantera sur le bûcher. Ceux qui ont moins de courage, apprendront du moins par là à regarder comme un jeu l'observance de nos règles et surtout à obéir au moindre signe des supérieurs. Tel est le langage de cet hérétique et de ses plagiaires.
D'autres écrivent tout le contraire. Ils prétendent que nos maisons sont de vrais paradis terrestres, où l'on ne rencontre aucun labeur ; point de pénitences, nous vivons dans l'abondance de toutes choses et au milieu des délices. Ainsi, les uns nous couronnent d'épines, et les autres de roses ; chacun se fait
de nous au gré de son imagination un portrait de fantaisie, comme le sculpteur fait sortir un monstre ou un dieu d'un bloc de marbre. Mais laissons ces fictions puériles : la vérité est que entre un Ordre sans aucune pratique de pénitence et un Ordre soumis à des pénitences communes à tous les Ordres, il y a un abîme. Le premier n'existe pas dans l'Eglise ; le second est l'Ordre que saint Ignace a fondé avec une profonde sagesse et dans une parfaite harmonie avec le but à atteindre. Oui, Dieu éclairait son esprit et guidait sa plume quand il rédigeait ses règles et son Institut.
Ignace ne pouvait ignorer, après une expérience de tant d'années, combien les exercices de pénitence sont utiles, et jusqu'à quel point on doit s'en aider dans la vie spirituelle. Il n'ignorait pas non plus, traçant un plan de vie d'une haute perfection, qu'il eût été absurde de proscrire les moyens qui doivent en faciliter la pratique. Il ne laissa donc pas de soumettre la Compagnie à des austérités et à des mortifications ; mais il les voulut réglées d'après le but spécial de l'Institut, par le jugement des supérieurs et par les forces individuelles des religieux. Voulant agir avec sagesse, pouvait-il faire autrement? De la sorte* il ne faisait que prévenir les excès nuisibles aux travaux de l'apostolat. Tout le reste est propre à la Compagnie, et l'on ne satisferait pas à la règle si l'on s'abstenait absolument de pénitences extérieures quand la santé peut les supporter. Du reste, les exemples de Laynez, de François de Borgia, de Pierre Canisius, de Sylvestre Landini (7°), de Gonsalve Silveyra, de Bernardin Realino, de Jean Cardim et de mille autres, parlent assez haut, et j'aurais plus de peine à excuser les excès en ce genre qu'à nous justifier du reproche contraire.
Dès le temps de saint Ignace, qui pourtant veillait soigneusement à contenir les siens dans les bornes exactes de l'Institut, et estimait plus la soumission de la volonté que le sacrifice de ses forces (7I), je trouve dans des collèges entiers une nombreuse jeunesse qui s'impose des pénitences capables de compromettre la santé et même la vie. Je lis des lettres venues même de séculiers qui accusent ces religieux de maltraiter leurs corps avec plus de ferveur que de discrétion, et supplient saint Ignace de contraindre ses enfants en vertu de la sainte obéissance, à conserver leurs forces et leur vie.