‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 133 sur 168 · LIVRE TROISIEME. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME. — CHAPITRE VI

Ce fut là un des motifs qui l'engagèrent à écrire sur l'obéissance, la fameuse lettre dont nous parlerons plus tard. Que saint Ignace ait bien fait de circonscrire dans ces limites l'usage des pénitences, c'est chose facile à prouver, et le pape Jules III, du vivant même du saint Fondateur, put écrire en approuvant l'Institut : On ne trouve rien dans la Société et dans son louable Institut qui 11e soit pieux et saint (72). D'ailleurs les pénitences n'étant par elles-mêmes que des moyens utiles à la guérison de nos âmes, comme les médecines le sont au recouvrement de la santé, et les payements à l'extinction des dettes, elles ne doivent s'employer que d'une manière subordonnée à la fin principale, c'est-à-dire en vue de notre propre perfection et du salut des autres.

C'est donc sagement, qu'en parlant des pénitences corporelles, saint Ignace déclare « ne les vouloir ni indiscrètes, ni exces- « sives, de crainte qu'elles ne mettent obstacle à un plus « grand bien (73). »

On peut appliquer ces paroles à la solitude, au vêtement et autres choses semblables qui toutes ont été déterminées d'après les mêmes motifs. En effet il n'est pas besoin de longs discours, pour prouver que la vie commune facilite les relations avec le prochain ; il suffit pour cela de considérer la conduite du Fils de Dieu. Venu sur la terre pour instruire les hommes, il a su choisir sans doute, les moyens les plus propres à arriver au but. Saint Thomas prend occasion de là pour répondre à cette question : convenait-il que Jésus-Christ choisît pour le dehors, un genre de vie austère plutôt qu'ordinaire et commun ? Le Saint répond négativement, et voici pourquoi : « Il est très convenable, dit-il, « que celui qui converse avec quelqu'un se conforme à lui selon « le mot de l'Apôtre, dans le chapitre neuvième de sa première « épître aux Corinthiens : Je me suis fait tout à tous. Il convenait « donc que dans le manger et le boire Jésus-Christ fît comme « tout le monde (74). » Et cela n'est-il pas surtout vrai pour l'habit qui manifeste à tous les regards les qualités de l'âme et la trempe d'esprit de celui qui le porte ?

Je ne prétends pas dire cependant que le Sauveur, en ne menant pas extérieurement une vie austère, et en portant les vêtements ordinaires condamne par là ceux qui agissent diffé-

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remment. Qui a mieux loué que lui la vie de Jean-Baptiste son précurseur, vivant au désert, revêtu d'un dur cilice, sans manger ni boire, et non manducans, neque .bibens ? Si le grand nombre se laissent attirer à la vertu par des dehors aimables en harmonie avec leur caractère et leur éducation, d'autres se laissent prendre par la vue d'une austérité extraordinaire comme par le rare tableau d'une haute sainteté. Aussi dit encore saint Thomas: « Les hommes sont doublement attirés au « bien, les uns par les dehors de la sainteté, et les autres par les « charmes de la familiarité. Le Sauveur et Jean ont pris « chacun une des deux voies. Jean, ou plutôt le Sauveur pour « Jean, a fait choix de la voie austère, et il a pris pour lui la « voie de la douceur (75).» Je ne m'étendrai pas à confirmer cette vérité, par le témoignage des Saints Pères. Je ferai seulement observer que le plus souvent Dieu a accordé une certaine suavité et une amabilité naturelle à ceux qu'il a choisis pour remplir les fonctions apostoliques.

En voyant l'attrait puissant exercé par ces hommes, on peut leur appliquer ce que saint Grégoire de Nazianze raconte de lui-même, que lorsqu'il paraissait en public pour instruire le peuple, les habitants de Constantinople accouraient pour l'entendre, et semblaient suspendus à ses lèvres. Le même Saint compare encore ses auditeurs aux anneaux détachés d'une chaîne de fer; si on leur présente un morceau d'aimant, tous les anneaux sont mis en mouvement ; les plus rapprochés s'y attachent, puis les autres s'unissent aux premiers et finissent bientôt par former une longue chaîne réunie par une invisible attraction (76).

Tel était, pour n'en citer qu'un seul, le saint Apôtre des Indes, François Xavier ; il joignait à son admirable sainteté des manières si agréables qu'il semblait attirer comme par enchantement, ceux qui conversaient avec lui. Pour se rendre là où Dieu et les besoins de tant de peuples l'appelaient, il devait, comme il l'écrivait lui-même, partir de nuit et à l'improviste, afin de se soustraire aux prières et aux larmes par lesquelles on aurait essayé de le retenir (77).

Parlant, devant une nombreuse assistance, du genre de vie en apparence ordinaire qu'on suit dans la Compagnie, Ruard Tapper, chancelier de l'Université de Louvain, disait que parmi

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