LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE VI
nous tout est à peu près ordinaire et pourtant tout conduit aux plus grandes choses (?8) ; et en réalité c'est bien en vue d'obtenir d'importants résultats que ce genre de vie a été sagement adopté.
D'ailleurs, pour sauvegarder les intérêts des religieux contre une lâcheté contente de peu, et contre une indiscrète ferveur portée aux excès, saint Ignace a établi les supérieurs juges en matière de pénitences à faire. Ceux-ci, placés entre la fin réelle de l'Institut et les forces des individus, peuvent régler ces mortifications extérieures de manière à les faire servir au progrès particulier sans qu'elles nuisent au corps entier. Les autres Ordres religieux ont pour l'usage des pénitences une règle écrite, la Compagnie a une règle vivante ; l'une s'applique à tous les membres sans exception, l'autre s'accommode aux forces de chaque religieux et aux nécessités de ses ministères; il ne saurait en être autrement, si l'on observe que les ouvriers les plus expérimentés et les plus utiles aux âmes sont souvent les plus dépourvus de santé et de vigueur.
Néanmoins, en dehors des Constitutions écrites de la main du saint Fondateur, d'autres règles très salutaires ont été tracées dans le livre des Exercices sur le bon usage des pénitences extérieures. Les voici :
« i. — Lorsque les démons nous livrent des assauts extra - « ordinaires pour nous porter au péché, nous devons alors re- « courir à des pénitences extraordinaires pour résister.
« 2. — Si l'on est sujet à une passion dominante qui entraîne « à des paroles ou à des actes contraires au saint état que l'on « a embrassé, il faut se traiter avec rigueur jusqu'à ce qu'on « l'ait surmontée, et s'imposer même, après chaque rechute, une « nouvelle pénitence.
« 3. — Dans les nécessités publiques ou privées, aussi bien « que pour obtenir de Dieu quelque faveur spéciale, il faut « s'humilier devant lui, suivant l'antique usage des saints, dans « les veilles, les jeûnes et les mortifications corporelles.
« 4. — Entre les divers actes de pénitence, il est mieux de « pratiquer ceux qui, en mortifiant davantage les sens, nuisent « moins à la santé ; puisque, celle-ci une fois par trop affaiblie, « on n'en pourrait plus supporter aucune.
« 5. — On doit toujours se méfier des sens très habiles à fein-
« dre de ne pouvoir faire ce qu'ils ne veulent pas faire, et à « simuler la faiblesse et l'infirmité, pour ne point souffrir. Aussi « ne faut-il jamais leur donner l'espérance d'être délivrés d'une « pénitence qui les fatigue, que pour l'échanger contre une autre, « différente, il est vrai, mais non pas moindre.
« 6. — On doit surtout avoir en vue de dompter l'esprit plus « encore que la chair, et les passions plus que le corps ; car, si « ces deux victoires sont nécessaires, la première l'est toujours, « pour tous et par dessus tout, et la seconde seulement suivant « les circonstances et les dispositions particulières de chacun. »
A l'appui de tout ce qui précède vient bien la réponse d'un Chartreux, homme de sens autant que de vertu. Comme Henri IV, roi de France, lui demandait quelle différence il y avait entre son Ordre et la Compagnie: «Les Chartreux, répondit-il, sou- « mettent l'esprit à Dieu par la mortification de la chair et la Com- « pagnie soumet à Dieu la chair par la mortification de l'esprit. »
Il me reste maintenant à montrer que bien qu'elle n'exige point une mesure déterminée de pénitences extérieures, la Compagnie a droit néanmoins d'être considérée comme un Ordre de stricte et austère observance ! Je ferai remarquer d'abord que comparés entr'eux, au point de vue des observances, les Ordres religieux se surpassent plus ou moins les uns les autres suivant le nombre et la qualité des pratiques religieuses en usage dans leur sein. De plus l'austérité ne se réduit pas aux seules souffrances de la chair, mais elle s'étend à celles qui, pénétrant jusqu'à l'esprit, n'en sont que plus vives. Or, pour bien faire comprendre les conditions dans lesquelles se trouve à cet égard la Compagnie, je signalerai plusieurs points de discipline qui lui sont propres. Us ne figurent pas dans l'Institut, mais tous les membres de la Compagnie les pratiquent inviolablement.
Premièrement, on y fait trois ans de noviciat, deux en entrant, et le troisième, à la fin des études. A cette époque de leur vie, en effet, les religieux reviennent comme des enfants reprendre les premières leçons des choses spirituelles à l'école du cœur(79), selon le nom que saint Ignace donne à cette troisième année de probation. Son but, en rapprochant ainsi les âmes de Dieu par de longues méditations, est de ranimer la ferveur plus ou moins refroidie par des études qui occupaient fortement l'esprit et