LIVRE TROISIEME. — CHAPITRE VT
fatiguaient le corps. Aussi le saint Fondateur avait-il coutume de dire que généralement il était satisfait de voir ses enfants finir leurs études dans le même esprit qu'ils avaient en les commençant. Pendant cette troisième année de noviciat, on suit d'abord pendant un mois entier les Exercices spirituels, dans une retraite absolue ; puis un autre mois est consacré aux missions, un troisième aux plus humbles services domestiques ; durant ces différentes périodes on s'exerce à la pratique constante « de toutce qui peut nourrir l'humilité, l'entière abnégationde toute « attache à ses sens, à sa volonté, à son jugement propre; enfin on « se livre à tous les exercices qui peuvent accroître la connaissance « et l'amour de Dieu (8o). » Ces épreuves, y compris le temps des études, peuvent durer jusqu'à dix-huit années, pendant lesquelles on vit sous l'œil et sous la censure des différents supérieurs, par qui la conduite du religieux est scrupuleusement étudiée. Si l'on finit par ne reconnaître en lui ni la force d'âme nécessaire pour vivre dans la Compagnie, ni la possibilité de l'amener au degré de vertu demandé, on a le droit de le rejeter et de le rendre au monde. C'est pour cela qu'on diffère si longtemps, soit à incorporer un sujet à l'Ordre comme profès, soit à le placer définitivement dans un grade supérieur et proportionné à ses talents.
Une autre règle nous est propre : c'est celle qui nous laisse pour ainsi dire si longtemps sur la route et nous tient en suspens la plus grande partie de notre vie, exposés à l'expulsion si quelque faute grave l'exigeait. Ce n'est pas tout; il faut être prêt à accepter un grade humble ou élevé, bas ou honorable, pour tout le reste de la vie, suivant la volonté du Supérieur général. Or cette seule disposition d'âme, au jugement d'hommes capables de l'apprécier, paraîtra une mortification plus sévère qu'aucune de celles qu'un genre de vie matériellement plus austère, aurait pu introduire dans la Compagnie, car alors il faut vivre dans une parfaite obéissance, dans une soumission absolue à la volonté de Dieu et dans un entier détachement du monde et de soi-même.
Une nouvelle épreuve, non moins pénible, et dont j'ai parlé plus haut, consiste dans ces treize années d'études, pendant lesquelles on est soumis à des examens rigoureux, et sous la dépendance continuelle des supérieurs qui peuvent interrompre ou faire poursuivre des cours commencés, suivant que les études
sont jugées utiles ou peu propres et même nuisibles au jeune religieux. De plus, parmi les régents, il y en aura qui auront à fournir quatre, cinq, et, dans certaines provinces, huit ou dix années d'enseignement, travail fort pénible et qui exige une patience, une humilité à toute épreuve. Il s'agit, en effet, de consacrer au moins cinq heures par jour à former des enfants, remarquonsle, à la science des choses de Dieu et aux éléments des lettres humaines. Que sera-ce si nous tenons compte des travaux particuliers qui ajoutent beaucoup aux occupations habituelles !
Dans ces ministères et dans d'autres qui ont pour objet le service du prochain, il est d'une obligation stricte de ne recevoir d'autre récompense que le mérite d'avoir contribué à la gloire de Dieu. D'où il suit qu'un membre de la Compagnie, quelqu'aumône qui lui soit offerte, ne peut retenir pour lui-même la valeur d'une obole.
Dans l'intérieur de nos maisons, on ne reçoit pas davantage la récompense de ses mérites personnels ; car les plus savants, les plus nobles, les plus utiles, ou même les plus âgés, ne sont pas traités différemment des autres : une entière égalité règne entre tous, et celui qui, après avoir été grand dans le monde, est devenu grand en religion, ne se voit pas élevé au-dessus du moindre de ses frères ; il n'obtient pas sur lui l'ombre même d'une préférence. On ne doit attendre de récompense que de Dieu seul qui pèsera chacun dans la balance de sa justice et appréciera ses œuvres. Dans l'esprit de la Compagnie, les actions et leurs motifs doivent avoir entièrement la gloire de Dieu pour unique objet.
Enfin, ni l'âge, ni les travaux, ni les charges remplies, ne donnent droit aune seule exemption, ne permettent de recevoir ou d'écrire une seule lettre sans qu'elle passe sous les yeux du Supérieur, de disposer de l'objet le plus minime. sans permission. En un mot, on se trouve, après une vie de quarante et cinquante ans passée dans des œuvres parfois grandes et glorieuses, précisément au même point que le jour où l'on est entré au noviciat. On peut donc dire que dans la Compagnie, les vieillards vivent comme des enfants et les enfants comme des vieillards. Des premiers on exige l'exacte observance et la ferveur de la jeunesse, et des seconds, la maturité et la constance de l'âge avancé.