LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE VI
Où trouver un plus complet assujettissement aux ordres des supérieurs que parmi nous pour tout l'ensemble de la vie, pour les lieux d'habitation, pour les emplois, pour les ministères !
Que l'on pèse un instant le fardeau imposé à qui dépend delà volonté d'autrui jusque dans les plus minimes détails, et « que « l'on dise si de tels nommes constituent un ordre relâché. Sou- « mettre constamment à la volonté d'autrui sa propre volonté, est « d'un plus grand mérite, nous dit saint Grégoire, que de briser « son corps par de longs jeûnes ou que de s'immoler en secret par « des pénitences corporelles dans un sentiment de ferveur (8l). »
Ainsi, parmi nous, nul ne peut se choisir un lieu de résidence, s'établir dans une chambre, s'appliquer à un exercice, sans en avoir reçu l'ordre exprès, ni prendre possession de ce que le Supérieur lui destine, sans être toujours prêt à l'abandonner, quand on jugera convenable d'exiger cet abandon.
C'est encore pour nous une obligation de découvrir notre âme aux supérieurs et au Père spirituel qui nous dirigent et nous gouvernent dans les choses de Dieu. Ces révélations obligent, il est vrai, au plus inviolable secret, et n'ont d'autre but, que notre consolation et notre sécurité: il n'en reste pas moins à vaincre cette répugnance naturelle que tout homme éprouve à découvrir à un autre tout ce qui traverse son âme,quelque humiliant que ce puisse être, soit par le vice de notre nature, soit par les suggestions du démon.
Une mortification non moins pénible est l'abandon que chacun de nous fait de sa réputation, dans ce sens, que quiconque est instruit, autrement que par la confession, d'une faute grave ou légère, commise par l'un de nous, peut la dénoncer au Supérieur, sans même en avoir prévenu le coupable. Il faut ajouter cependant que dans ce cas, ce n'est pas à un juge qu'on a recours pour qu'il punisse selon le démérite, mais à un père pour qu'il aide le coupable à se relever. C'est pourquoi parmi les interrogations de l'examen général qu'on fait subir à tous les postulants avant leur entrée en religion, on trouve celle-ci : « Pour son plus grand avancement spirituel, et surtout afin de « lui inspirer une plus entière soumission et de lui infliger une « humiliation salutaire, qu'on lui demande s'il consent à ce qu'à « l'avenir toutes ses fautes et imperfections soient dénoncées
« aux supérieurs par quiconque les aura observées, hors du tri- « bunal de la pénitence (82). »
Cette constitution, approuvée par le Souverain-Pontife, conforme à toute justice, et sainte d'après toutes les règles de la perfection, a paru à plusieurs d'une extrême rigueur : un écrivain moderne l'a même traitée de folie et d'extravagant abandon de son honneur. Longtemps auparavant, Baiiez, sans désigner la Compagnie, dans un écrit où il parle de cette pratique, avait dit qu'il lui paraissait réellement dur de voir toute une communauté religieuse assujettie à une règle d'une telle rigueur. « Cette règle, « disait-il, peut aisément troubler le cœur de celui qui, n'étant pas « très parfait, voit ses fautes cachées révélées au Supérieur (83). » Cependant elle se pratique dans notre Ordre sans y causer aucun trouble ; nous le devons sans doute à ces secours d'en haut appelés grâces de vocation ; car Dieu les accorde toujours suivant les besoins propres de l'Institut dont on est membre. Enfin, pour des fautes si légères qu'elles ne constituent même pas un péché véniel, on impose parfois des pénitences publiques. De plus, on ne souffre pas clans la Compagnie un pécheur dont on connaîtrait, autrement que par la confession, des fautes mortelles, ainsi que saint Ignace le fit savoir, dès les premiers temps par le P. Martin Olave au collège de Rome, et de là à toute la Compagnie.
Je viens d'exposer une partie des austérités et des rigueurs morales de notre Institut. On comprendra sans doute que la nécessité de renoncer à son propre jugement, que l'obéissance en toutes choses jusqu'au dernier soupir, que la dépendance à tous les instants du jour, que l'abnégation de toute liberté et de tout bon plaisir, que l'anéantissement de soi-même, quels que soient les talents naturels, que l'abandon de sa propre réputation sont des choses auxquelles l'âme ne s'accoutume pas, comme le corps s'accoutume aux jeûnes et aux cilices ; au contraire, à mesure qu'on avance en âge, en discernement, en autorité, en mérites de tout genre, on est naturellement plus disposé à sentir langueur de cette discipline et plus régulièrement obligé à ne pas tenir compte de ces répugnances naturelles.
Examen des divers degrés ou grades auxquels on est assujetti dans la Compagnie.
E vais parler maintenant du partage des membres de la Compagnie en différents erades ou classes. Les uns sont dans une voie progressive,les autresdans une situation stationnaire. Parmi les premiers on doit ranger les novices qui, pendant deux ans, ïSiïWB^WIIWS sont soumis à diverses épreuves, pour qu'on puisse reconnaître à leur endroit deux choses : si l'Ordre leur convient, et s'ils conviennent à l'Ordre. Quand la satisfaction est mutuelle,ils sont admis aux trois vœux ordinaires de religion; ils commencent alors une seconde probation plus longue et en tout différente de la première.
Alors l'Ordre les éprouve pour savoir à quelles fonctions ils seront propres ; mais eux-mêmes n'ont plus le droit d'examen; tout au contraire, ils s'obligent, par un vœu particulier, à accepter telle position qu'il plaira au Général de leur assigner. Les grades auxquels les conduisent ces épreuves sont de deux sortes; ou de coadjuteurs spirituels, ou de profès.La Compagnie a pour premier objet de préparer tous ceux qu'elle reçoit à devenir prof es des quatre vœux ; c'est là la partie importante et comme la substance de son être. Mais le travail ne peut s'accomplir en un seul jour ; il doit s'opérer lentement en faisant pénétrer chez les jeunes religieux, avec la science, l'esprit propre au but de leur ministère. Ce nouveau temps d'épreuve dure ordinairement plusieurs années, et ceux qui plus tard devront être admis à la profession s'appellent étudiants approuvés.
Tout ceci est clairement expliqué dans la Bulle Ascendente Domino, de Grégoire XIII, en confirmation de notre Institut. « Ceux, dit le Pontife, que l'on admettra à la profession des
« quatre vœux, doivent, d'après les Constitutions de la Compa- « gnie et les décrets apostoliques, être des hommes humbles et « prudents, de la prudence du Christ, habiles dans les lettres, « d'une vie irréprochable, et avoir été soumis à de longues « épreuves. Ils doivent être prêtres et accoutumés depuis long- « temps aux œuvres propres de l'Institut, car ils auront à rem- « plir des ministères difficiles ; c'est pourquoi tous ne sont pas « dignes d'être admis à cette profession, et, pour pouvoir les «juger tels, il faut les éprouver longtemps. Pour cette raison, « Ignace, avec l'inspiration divine qui le guidait, jugea que le « corps de laCompagnie devait répartir ses différents membresde « telle sorte que sans compter ceux qui sont admis par le Géné- « rai aux quatre vœux, d'autres prêtres aussi également assujet- « tis pour leur doctrine et la pureté de leur vie à de longues « épreuves, seraient reçus seulement au rang de coadjuteurs « spirituels, après avoir prononcé en public les trois vœux « simples entre les mains de leur Supérieur (84). »
Ces ministères difficiles, dont parle le Souverain-Pontife, regardent le service du prochain et principalement les missions, qui sont l'objet du quatrième vœu. Par ce vœu qui confère le titre de profès, le religieux s'engage à aller, d'après les ordres du Saint-Siège, dans quelque lieu qu'il plaira au Pape de désigner, parmi des nations barbares ou civilisées, idolâtres ou hérétiques, sans examen, sans excuse, comme sans récompense. Par cette promesse, les profès ne sont, comme le dit le même Pontife dans une autre Bulle, que « des voyageurs prêts en tout temps à se rendre aux « extrémités de la terre et attendant chaque jour l'heure du « départ (S5)>).
On voitaisément que cette disposition exige une totale abnégation de soi-même, et la volonté continuelle de sacrifier sa vie au service de Dieu, sous les coups des sauvages et des ennemis de la foi ; une science profonde et propre à soutenir les discussions,surtout contre les hérétiques; la réunion des vertus nécessaires à une pareille vocation, telles que le zèle pour le salut des âmes, la patience dans les souffrances, le courage dans les dangers, l'humilité dans les succès, l'union avec Dieu, au milieu de tant de travaux et de distractions, une pureté de conscience