‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 140 sur 168 · LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE VII

publiquement coupable de quelque grand crime. Les candidats liés par le mariage ou par la servitude, l'homme incapable par faiblesse de corps ou d'esprit de se rendre utile, celui qui a déjà porté l'habit religieux, si ce n'est dans les Ordres militaires, ne sauraient également faire partie de la Compagnie.

La dispense de ces empêchements ne peut jamais émaner que du Pape ou de son délégué. Pour de sages raisons, la cinquième congrégation générale en a ajouté une autre qui pourtant n'est pas d'une aussi stricte rigueur, c'est la descendance de parents juifs ou mahométans.Outreces empêchements, il y en a d'autres moins graves, et c'est à la prudence des supérieurs de décider s'ils rendent ou non un sujet incapable d'atteindre le but de l'Institut. Tels sont : un âge au-dessous de quinze ans et audessus de cinquante ; un manque notable de jugement, de mémoire ou d'intelligence ; un caractère incapable de se plier au joug de la discipline, la longue habitude d'une vie désordonnée, des intentions peu droites, des dettes, et aussi la faiblesse du tempérament. Cependant ce dernier obstacle n'arrêtait pas ordinairement le saint Fondateur, quand d'ailleurs le postulant ne manquait point de vertu et de capacité ; il avait coutume de dire que tout en paraissant à moitié morts, ces sujets sont quelquefois plus utiles que d'autres pleins de forces.

Quant aux qualités exigées des candidats, on réclame en général toutes celles de l'âme et- du corps qui disposent à bien vivre, mais il en est une qui me semble dominer toutes les autres, et je la ferai connaître en me servant des paroles mêmes d'un des anciens Père de la Compagnie: « J'ai dit, écrivait-il, que « le P. Ignace possède une certaine magnanimité chrétienne qui « l'a porté à embrasser avec le secours de Dieu, pour la perfec- «tion de notre Institut, beaucoup de choses grandes et excel- « lentes dans le service de Dieu. Cette vertu ne nous est donc « pas moins nécessaire qu'à lui, puisque nous devons être toujours « disposés à pratiquer ce que nos Constitutions nous imposent « de plus parfait. Et qu'on ne nous accuse pas de présomption « ou de confiance dans notre propre vertu, si nous entreprenons « par obéissance des œuvres difficiles ; car cette magnanimité, «qui nous en donne la force, a pour base l'humilité et la connais- « sance de soi-même. »

Histoire de S. Ignace de Loyola.

Après cela, trouvera-t-on étrange l'opinion d' hommes éminents, membres de la Compagnie, ou étrangers à l'Institut, qui prétendent que pour vivre dans l'Ordre de saint Ignace, il faut une vocation particulière. Sur son lit de mort, le célèbre Philippe Mélanchton entendant parler des admirables conversions opérées par François Xavier dans les Indes, se mit à regretter d'avoir trop vécu pour apprendre des choses capables de le faire mourir avant que son heure fût venue. Se soulevant soudain, et regardant autour de lui avec dépit : Bon Dieu, dit-il, qu'est-ce que ceci? Je vois le monde entier rempli de Ji'stiites ! Ou'aurait-il dit, ajoute le conseiller Florimond, s'il avait vu la Compagnie répandue depuis par tout l'univers, avec ses provinces, ses maisons professes, ses collèges . Plus tard, Arnauld se plaignait avec amertume que la nature, d'ordinaire si sage à rendre les animaux d'autant moins féconds qu'ils sont plus féroces, eut oublié ou négligé cette même loi à notre égard, puisqu'on nous voyait chaque jour nous multiplierdans dételles proportions,qu'en peu d'années nous inonderions la terre. Ce sectaire aveuglé ne pouvait apercevoir et moins encore admirer la cause d'un effet qu'il jugeait fatal et odieux. Il fermait volontairement les oreilles à la voix de la vérité : il aurait pu sans cela entendre le saint Pontife Pie V adresser, dans un Bref, à l'archevêque élu de Cologne, Salentin comte d'Isemburg, ces remarquables paroles: « On a reconnu les divers et immenses fruits que l'Église a « recueillis de cette Société, par la piété, la charité, la pureté des « mœurs, et la vie toute sainte de ses membres ; elle s'est telle- « ment accrue en peu d'années, qu'à peine se trouve-t-il un seul « pays chrétien où elle n'ait maintenant des collèges ; et plût au « Seigneur qu'elle en eût davantage, surtout dans les villes infesi tées par l'hérésie ! C'est pourquoi nous devons protéger et « soutenir cette Compagnie comme nous le faisons. » Le 21 mai 1568. Toutefois, si pour remplir le monde nous recevions les sujets sans discrétion, nous risquerions de le remplir plutôt d'ouvriers que d'œuvres. Ce n'est pas le grand nombre qui fait beaucoup, ce sont les hommes de choix et de valeur ; les autres sont moins un secours qu'un obstacle ; ils font rompre les filets, comme les poissons qui, bons et mauvais, surchargeaient les filets des Apôtres ; sous leur poids la barque menaçait de som-

Page 1