‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 141 sur 168 · LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE VII

brer. « Ce comble de biens, dit saint Ambroise, m'est suspect, et «je crains que, trop chargées, les barques ne soient sur le point « de chavirer (92). » Et saint Augustin, commentant le même passage : « D'où viennent, aujourd'hui, dans l'Église, dit-il, tant de « motifs de gémir de ce que nous ne pouvons refouler la multi- « tude qui, envahissant l'enceinte avec des mœurs bien différentes « de celles des saints, menace de submerger la discipline ecclé- « siastique? Et si nous jetons les filets c'est à droite, in dexteram « que nous devons les jeter, selon l'ordre du Sauveur. » Jetons aussi les nôtres à droite, selon les prescriptions de saint Ignace: notre Fondateur nous fera prendre en nombre dans nos filets des hommes de grande valeur, dont on pourra dire ces paroles élogieuses : Et quoiqu'ils fussent si grands, le filet ne s est point rompu. Saint Augustin dit ailleurs : « L'Évangéliste ajoute un « détail nécessaire : Et quoiqu'ils fassent si grands, le filet ne s est ■boint rompu. » La vraie raison de cette résistance des filets n'est autre que la grandeur des poissons, quia magni erant. Cela ne paraît que trop vrai pour qui ne peut donner ce que réclame l'Institut, pour qui prétend être traité comme il ne le mérite pas, ou veut s'occuper d'oeuvres au-dessus de sa faiblesse.

Il importe de bien apprécier les religieux qui font partie de la Compagnie et les candidats qui doivent y être admis. Si on les juge d'après le portrait qu'en trace le P. Jérôme Natal, ou plutôt le P. Ribadeneira, dans une lettre qui demeura longtemps jointe à la première esquisse des Constitutions, on ne regardera pas comme superflue la rigueur de l'examen ou celle des épreuves : « La règle que nous suivons, dit-il, demande que nous « soyons des hommes crucifiés et pour qui le monde lui-même « soit crucifié ; des hommes qui se dépouillent de toutes leurs «affections, afin de se revêtir de Jésus-Christ, et qui, selon les «paroles de saint Paul, se montrent les ministres de Dieu, dans « les travaux, les veilles, les jeûnes,par leur chasteté,leur science, « leur charité sincère, combattant à droite et à gauche avec les « armes de la justice, dans la gloire ou la bassesse, dans l'infamie « ou la bonne réputation, dans la prospérité ou l'adversité ; des « hommes enfin qui tendent sans cesse de tous leurs efforts vers « la céleste patrie, et animent les autres du même désir, par tous « les moyens en leur pouvoir, par tous les moyens que peut

« inspirer le zèle de procurer sans cesse la plus grande gloire « de Dieu. »

« Si je désirais, dit un jour saint Ignace, que ma vie fût encore «prolongée, ce serait surtout pour être difficile à admettre et « facile à renvoyer les sujets. » Il le fut en effet tant qu'il vécut. Aussi précisément parce qu'il écarta un grand nombre de candidats, donna-t-il une force plus réelle à la Compagnie que s'il en avait fait une grande armée. Cet habile architecte considérait attentivement les matériaux et quand il les trouvait impropres à son édifice, ni prières ni instances ne les lui auraient fait employer.

Après l'admission, reste à subir les épreuves que saint Ignace exigeait impérieusement. « Nous prescrivons d'abord, à ceux « que nous avons reçus, un certain nombre de jours d'exercices « spirituels, accompagnés d'une retraite absolue, de la confession «générale, de longues oraisons, enfin de tout ce qui peut con- « duire à une réforme entière et à une connaissance approfondie « de la vocation ; ensuite nous les formons à la mortification et «à l'humilité, en les appliquant, pendant quelques mois, aux « ministères les plus abjects de la maison, puis au service des «malades dans les hôpitaux. Pendant un mois environ, on les « fait voyager sans argent, ni provisions d'aucune sorte. Reçus «avec les pauvres, dans les asiles de la misère, ils dépouillent « ainsi tout respect humain; et, vivant des aumônes recueillies «en chemin, ils perdent toute attache à l'aisance de la maison « paternelle. Nous voulons aussi qu'ils apprennent à dépendre « uniquement de Dieu et à tenir de lui seul les bons ou les « mauvais traitements dont ils sont l'objet. »

Ignace examinait ensuite lui-môme comment ces différentes épreuves avaient été soutenues; il allait ou envoyait le P. Ministre prendre des informations dans les hôpitaux auprès des malades, auprès des infirmiers. Ceux-ci devaient n'épargner aux novices ni remontrances, ni fatigues, ni occupations répugnantes. On avait aussi coutume de laisser aux postulants leurs habits du monde, jusqu'à ce qu'ils tombassent en lambeaux. Ainsi en usa-t-on à l'égard de Don Juan de Mendoza, qui avait été gouverneur du château de Saint-Elme, à Naples; d'André Frusio et d'Antoine Araoz, proche parent d'Ignace. Tous ces personnages

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