LIVRE TROISIEME. — CHAPITRE VII
portèrent leur costume de velours brodé en or deux ans entiers, aussi bien dans les offices de la cuisine que dans les rues de Rome où ils allaient mendier. On voulait leur faire entendre par là que ce n'était pas l'habit mais l'esprit de mortification qui faisait d'eux de dignes membres de la Compagnie.
Les novices étaient les premiers à reconnaître tout l'avantage de ces épreuves, ainsi que l'atteste de lui-même le P. Gonsalve Silveyra, ce glorieux martyr de la foi au Monomotapa. Quelque grandes que fussent les épreuves auxquelles le saint Fondateur soumettait tous les novices, il en augmentait la sévérité à l'égard des personnes distinguées dans le monde par un rang élevé. Il éprouvait ces candidats d'une manière toute particulière, car lorsque les grands du monde prennent l'esprit propre d'un Ordre religieux, ils y sont, selon saint Ambroise, ce qu'était à Jérusalem la belle tour de David, un soutien autant qu'un ornement, subsidio pariter et decori. Au contraire, si la force et le courage leur manquent et s'ils ne veulent ni retourner en arrière, ni avancer dans la vertu, il est assez ordinaire de les voir employer, pour se faire jour, les armes dont ils se servaient dans le monde. On les voit alors se pousser dans les cours, mépriser leurs inférieurs, prétendre à plus d'égards que les autres, remplir avec mécontentement des emplois, à leur sens, indignes d'eux, se plaindre sans cesse de l'arbitraire dans le gouvernement, enfin attribuer à l'injustice des supérieurs.ce qui n'a de cause véritable que leur propre incapacité.
Trop souvent ces plaintes font une grande impression sur ceux qui les entendent ; car le monde ne saurait comprendre que les richesses, la gloire, la noblesse n'ajoutent rien au mérite d'un religieux. « Les chevaux, dit saint Ambroise, ont aussi leur « noblesse s'ils descendent de certaines races royales ou guer- « rières ; mais une fois dans l'arène où la rapidité de la course « peut seule remporter le prix, s'ils ont à peine franchi la bar- « rière quand les autres touchent au but, à quoi leur sert alors la « noblesse de leur race et qu'ont-ils à se plaindre, si on ne leur en « tient pas compte ?» Dans un Ordre donc où les dignités et les emplois ne se donnent jamais à titre de récompenses, il serait aussi inconvenant qu'intolérable de fonder des prétentions sur ce que le monde admire, et que l'homme du cloître doit dédaigner.
Un troisième moyen de conserver et de faire prospérer la Compagnie est d'éloigner ceux qui y causeraient du désordre en manquant aux observances : mesure aussi nécessaire à son existence que l'est au corps humain l'élimination des humeurs viciées, dont l'âcreté menace d'altérer les organes. On peut dire d'un Ordre religieux ce que saint Augustin dit de l'Église : « Il y a « dans le corps de l'Eglise comme de mauvaises humeurs. On les «vomit, et le corps se trouve à l'aise: c'est ainsi que l'Église est « soulagée par la sortie des mauvais chrétiens ; en les rejetant, « elle dit : ces mauvaises humeurs étaient en moi, mais n'étaient «pas de moi. Que signifient ces mots n'étaient pas de moi? « Ils ne faisaient pas partie de moi, mais quand ils étaient dans « ma poitrine; ils l'oppressaient. Ils sont sortis du sein de l'Eglise; « soyez sans regrets; ils n'étaient pas des nôtres. » Cette épuration est utile non seulement à tout le corps pour le maintenir en bonne santé, mais encore à chacun des membres pour les préserver de la corruption. La foudre, a dit un ancien, tombe pour le malheur d'un petit nombre et pour la terreur de beaucoup: Paucoï'um periculo, multorum metu; ainsi le renvoi des religieux indignes apprend aux autres à ne pas se laisser entraîner à des fautes qui les jetteraient hors de l'Ordre. Saint François Xavier dit avec raison, dans une de ses lettres : « Il est utile de consi- « dérer que nous avons plus besoin de la Compagnie que la Com- « pagnie n'a besoin de nous. Pour expulser un religieux, il ne faut « pas attendre qu'il ait commis d'énormes fautes et vécu sans « frein dans le désordre ; car ce ne serait plus alors à un préser- « vatif qu'on aurait recours pour se conserver, mais plutôt à un « remède pour se guérir. » « A peine nés, les chiens, dit saint « Basile, s'élancent pour mordre ceux qui les provoquent, et «pourtant, ils n'ont point encore de dents ; les jeunes veaux « baissent la tête comme pour frapper de leur corne, et cepen- « dant leur front est encore désarmé ; mais par là, ils laissent « voir qu'avec le temps, ils auront et des dents et des cornes, et « ils annoncent ce qu'ils feront alors. » « Les ronces, dit saint « Augustin, ne piquent pas, tant qu'elles sont à l'état d'herbe « tendre, mais en grandissant, elles se couvrent d'épines longues « et pointues. »
On ne doit pas tolérer dans la Compagnie certaines fautes