‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 143 sur 168 · LIVRE TROISIEME. — CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME. — CHAPITRE VII

légères, mais qui, pour la suite, font prévoir aux esprits observateurs des chutes plus graves, lorsque les coupables incorporés par la profession dans l'Ordre y jouiront d'une plus grande liberté. On causerait un immense dommage à la Compagnie, si les supérieurs retenaient dans son sein des membres manifestement nuisibles, influencés, abusés par une charité que saint Ignace appelle imprudente^ ou par des considérations humaines. Aussi notre sage Fondateur disait à certains religieux qui s'érigeaient en intercesseurs : « Celui pour qui vous sollicitez aujour- « d' hui, si vous l'aviez mieux connu, auriez-vous commencé par « le recevoir ? Non, certainement. Eh bien ! renvoyez-le donc «maintenant, car l'épreuve qui suit la première admission n'a « d'autre but que de s'assurer si le religieux convient ou non à «la Compagnie! Je vous abandonne l'admission, abandonnez-moi « l'expulsion. » Quelquefois quand il reconduisait des visiteurs à la porte de la maison, il leur disait : « Voici notre prison : elle « nous dispense d'en avoir d'autres, ainsi que d'avoir des gens à « y renfermer. »

Les avantages de la naissance et de la science n'avaient non plus sur Ignace aucune influence: ils ne le portèrent jamais à retenir des sujets qui supportaient difficilement le joug de la discipline. Ainsi il délivra sa Compagnie de l'esprit inquiet de Don Theotonio, fils du duc de Bragance et neveu d'Emmanuel, roi de Portugal. Il renvoya encore un cousin germain du duc de Bivona, parent de Jean de Vega, vice-roi de Sicile, l'ami et le bienfaiteur du Saint. En vain Pierre Ribadeneira pria, pleura, supplia en faveur de ce jeune homme qui, les larmes aux yeux, offrait de subir les plus rudes châtiments ; toutes ces instances ne purent toucher ce que Theotonio appelait la miséricorde de saint Ignace.

Outre plusieurs hommes d'un grand savoir, dont je parlerai bientôt, Ignace renvoya encore Christophe Laynez, frère- de Jacques, qui pourtant lui était bien cher. Comme Christophe n'avait les moyens ni de vivre à Rome, ni de retourner en Espagne, le même Ribadeneira supplia Ignace de lui donner quelque argent. Le Saint s'y refusa absolument, et ajouta ces propres paroles : « Pierre, quand j'aurais tout l'or du monde, je ne don- « lierais pas une obole à ceux qui, par leur démérite.se sont rendus

« indignes d'être retenus dans l'Ordre. Peuvent-ils attendre, en «le quittant, que celui-ci leur rembourse les fatigues qu'ils y « ont endurées, comme s'ils ne les avaient pas offertes gratuite- « ment au Seigneur, mais seulement prêtées à la Compagnie ? « et, après avoir reçu d'elle chaque jour le nécessaire comme « intérêt, ne sauraiertt-ils encore exiger, à titre de dette, qu'elle « leur en restituât le capital ? »

Quant aux motifs qui doivent déterminer l'expulsion, au lieu de commenter la seconde partie des Constitutions, j'essaierai d'indiquer par quelques exemples particuliers, l'esprit qui, dès son origine, a dirigé la Compagnie et la marche qu'elle a suivie. Ce sera la meilleure manière de mettre en évidence l'un et l'autre. Il me suffira de faire connaître la conduite de saint Ignace, de saint François Xavier et de Simon Rodriguès.

Le premier exigeait d' abord et par dessus tout l' innocence des mœurs ; il la voulait absolument angélique dans la Compagnie, et, pour qu'elle s'y conservât sans tache, il n'aurait pas toléré l'ombre même du vice opposé. Nous apprenons de son secrétaire qu'il renvoya un jeune homme et huit autres de ses compagnons en qui il avait observé des fautes légères sur cette matière, bien qu'ils fussent de noble race et versés dans les lettres grecques et latines.

La seconde cause d'expulsion était une inflexible opiniâtreté. François Marino, natif d'Andalousie, était un homme d'une grande science et qui, dans le monde, avait traité des affaires d'une haute importance. Saint Ignace le nomma Ministre de la maison professe à Rome ; mais il se montra si attaché à ses propres idées, qu'à peine l'autorité pouvait-elle les ébranler, bien moins encore les prières ou les raisonnements. Ignace ne jugea pas propre au commandement un homme à qui son opiniâtreté rendait l'obéissance si difficile. Il commença par le déposer de sa charge, puis il essaya d'amollir son caractère en l'assujettissant aux exercices spirituels. On aurait pu croire d'après ses promesses et ses résolutions, que les remèdes avaient été efficaces ; mais l'esprit véritable des exercices ne pénétra pas plus profondément en son cœur que la pluie dans le marbre : l'eau ruisselle à l'extérieur, mais au dedans tout est dur et sec.

Jérôme Natal avait bien jugé Marino. Son opiniâtreté, disait-il,

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