‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 144 sur 168 · LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE VII

ferait perdre aux exercices leur renom, en n'opérant pas en lui leur effet ordinaire de transformer en un autre homme quiconque s'y soumet. Ignace rétablit néanmoins Marino dans son emploi, mais il y montra son inflexibilité première. Averti à une heure avancée d'une, nouvelle preuve qu'il venait d'en donner, Ignace lui envoya à l'instant l'ordre de quitter la maison sans même attendre jusqu'au matin ; il en agit ainsi pour l'exemple, et afin de se conformer à ce qu'il avait dit souvent, qu'il ne voudrait pas passer une nuit sous le même toit avec des hommes dont l'esprit dur et obstiné serait incorrigible.

Ce fut aussi le sort d'un autre Espagnol, également nommé Marino : c'était un docteur de l'Université de Paris.et le premier qui eut professé la philosophie au collège de Rome. Certains points de l'Institut ne lui convenaient pas, et il s'en expliquait fort librement. Saint Ignace le fit appeler; il essaya de le ramener à d'autres sentiments et de lui faire comprendre qu'Aristote ne pouvait être le régulateur de l'Evangile, ni la philosophie le juge des choses spirituelles : mais il le trouva si ancré dans ses idées, que tous les raisonnements du Saint échouèrent contre son obstination. Il le renvoya immédiatement. Comme la rareté des sujets propres à l'enseignement se faisait tellement sentir alors, que l'on essaya, dans le cours de cette année.de dix autres professeurs, le P. Louis Gonçalvès ne put s'empêcher de se plaindre à Ignace du renvoi de Marino; mais celui-ci se contenta de répondre en souriant : « Eh bien ! allez vous-même essayer « de le convertir ! » ce qui, dans sa pensée, était lui proposer l'impossible, parce qu'en effet Marino était de ceux qui peuvent rompre, mais ne sauraient plier.

Un scolastique allemand nous fournira un troisième exemple. L'esprit de ténèbres lui avait inspiré une étrange folie, celle de se croire exempt de toute sujétion et de pouvoir gouverner tout à son gré, parce que l'esprit de saint Paul résidait en lui. Les plus habiles théologiens de la maison et Ignace lui-même ne purent jamais le ramener à son bon sens, effacer de son esprit cette dangereuse illusion, et le porter à se soumettre à l'obéissance. Il fallut bien à la fin l'expulser.

Le saint Fondateur ne gardait pas davantage les hommes qui voulaient se frayer de nouvelles voies de spiritualité. Il y avait

au Collège Romain un catalan nommé Soldevilla, prêtre et théologien. Il inventa une méthode nouvelle déraison mentale pour se procurer des ravissements dus en réalité aux illusions d'une imagination ardente. Il abandonna donc entièrement les routes suivies dans laCompagnie,et,non content de les quitter lui-même, il cherchait à entraîner les autres après lui. Pour y parvenir, il mit en jeu des ressorts secrets et finit par persuader à quelques membres du même collège de se réunir la nuit avec lui dans une chapelle, où ils passaient plusieurs heures en longues et bizarres oraisons. Il s'en suivit pour plusieurs l'altération de leur santé, et l'un des plus habiles tomba dans une maladie de langueur.

Ces conciliabules nocturnes.grâce à la surveillance du Recteur, furent bientôt découverts. Se demandant d'où pouvaient bien provenir certaines notions extravagantes de spiritualité qu'il remarquait dans certains sujets, il les surprit enfin dans cette réunion contraire à la discipline. Ignace en fut instruit, et fit peser toute la responsabilité de ces faits étranges sur la tête de Soldevilla. Il lui imposa de prendre, dans les deux réfectoires du collège et de la maison professe.de longues disciplines, puis le renvoya professer publiquement dans le monde des leçons de spiritualité, que dans la religion, il n'osait enseigner que sous le voile du secret. Peu s'en fallut qu'il ne traitât de même deux hommes distingués, François Onofrio et André d'Oviédo, depuis patriarche d'Ethiopie. Enivrés des douceurs delà contemplation , ils voulaient bien être membres de la Compagnie, mais pour vivre en solitaires. Ils en écrivirent à saint Ignace, moins pour obtenir une permission que pour lui exposer les motifs de leur conduite. Toutefois, comme ils étaient des hommes d'une solide vertu, prêts à se soumettre à l'obéissance plutôt qu'à abandonner la Compagnie, ils déposaient leur volonté entre ses mains. Ignace leur adressa de sévères reproches, et les menaça de leur infliger la peine que méritent ceux dont les idées nouvelles et bizarres peuvent créer des divisions dans une société, c'est-à-dire de les séparer pour toujours de leurs frères. Il écrivit à ce sujet au bienheureux François de Borgia pour qu'il travaillât à les ramener dans la bonne voie : mais ils y rentrèrent d'eux-mêmes ; il leur avait suffi de savoir qu'ils ne pouvaient plaire à Dieu en déplaisant à ceux qui tenaient sa place auprès d'eux (93).

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