LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE VII
Ignace tolérait bien moins encore les défauts qui pouvaient devenir pour ses enfants des causes de dangers ou de fâcheuxexemples. Un jour le P. Natal se mit à prêcher hautement au milieu des rues de Rome, autant peut-être pour sa mortification personnelle que pour le bien de ses auditeurs. Une action si sainte parut déplacée à François Zapata, noble espagnol, qui la condamna comme indigne d'un homme d'honneur ; il se permit même d'en railler le P. Natal qu'il appelait le prédicateur charlatan. Il était minuit quand Ignace en fut informé. Sans consulter personne, il décida son expulsion, lui ordonna de se lever, de reprendre ses habits séculiers, et, à la pointe du jour, de quitter la maison. Cette conduite fit naître le repentir dans le cœur du coupable, qui reconnut son erreur ; mais le saint Fondateur résista à toutes les instances, et ne voulut jamais consentir à le garder parmi ses enfants. N'ayant aucun espoir de rentrer dans la Compagnie, Zapata prit l'habit de saint François, vécut dans son Ordre en grande réputation de science et de vertu, et, sous un habit différent, conserva toujours pour Ignace et son Institut le respect et l'affection d'un fils.
Je citerai pour dernier exemple les folies et le châtiment d'un prêtre nommé Guillaume Postel de Barenton, en Normandie. Postel était déjà célèbre par une connaissance approfondie des mathématiques, de la philosophie, de la théologie et de la médecine. Il savait de plus si parfaitement le grec, le latin, l'hébreu, le syriaque, le chaldéen et d'autres langues, dont il publia même les grammaires, qu'il se vantait de pouvoir aller de France en Chine sans avoir nulle part besoin d'interprète. On assure qu'il avait parcouru le monde entier pour observer les mœurs, les formes de gouvernement, les rites des diverses religions des différents peuples. Il était fort aimé de François Ier, roi de France, de Marguerite de Valois, reine de Navarre, et de beaucoup de cardinaux. A Paris, où il avait enseigné, pendant quelque temps, il était regardé comme un prodige de science et de mémoire.
Cet homme, embrasé du désir de servir Dieu dans la Compagnie, s'y engagea par un vœu, et, un jour qu'il visitait les sept églises de Rome, il déposa son vœu sur le maître-autel de chacune ; il y exprimait spécialement la résolution de soumettre sa
conduite particulière aux ordres de saint Ignace ou de tel supérieur qui remplirait à son égard la place de Dieu.
Il se présenta donc, fut admis, et commença par s'appliquer aux choses de Dieu, de manière à faire concevoir les plus belles espérances. Mais tout à coup il s'érigea en prophète, à l'aide des mystères cabalistiques, des chimères des rabbins et de la science des astrologues. Il s'y attacha si fermement qu'Ignace employa sans succès Laynez, Salmeron et quelques autres hommes graves et savants pour lui démontrer la puérilité de cet art ; on ne put jamais le convaincre ni l'amener à résipiscence.
Cependant, loin de confirmer les prédictions de Postel, les événements les démentaient, et par conséquent en prouvaient évidemment la fausseté. Il serait trop long de rapporter ici tous les moyens que saint Ignace employa, mais en vain, pour guérir cet homme d'une si dangereuse folie. Forcé alors d'appliquer à ce mal étrange un remède inusité, le Saint le remit entre les mains d'un vicaire du Saint-Siège,homme d'une grande sagesse, espérant que sa douceur, son autoritéjointes aux raisonnements des plus habiles gens de Rome, parviendraient à le tirer d'erreur. Dans le cas contraire, il était décidé à ne pas lui laisser remettre les pieds dans notre maison. Le vicaire du Saint-Siège réussit complètement dans cette cure, tant par ses propres raisonnements que par les railleries d'hommes avisés, qui convainquirent enfin l'halluciné d'erreurs manifestes. Postel écrivit donc de sa main une rétractation, désavoua toutes ses prédictions, et promit de n'employer désormais ni sa plume, ni son esprit à de si dangereuses occupations.
Le vicaire du Saint-Siège le renvoya à Ignace avec cette rétractation et cette promesse, suppliant le Saint de le recevoir, et assurant qu'il retrouverait en lui un homme nouveau. Ignace accueillit Postel avec bonté; mais, autant par prudence que par charité, il ne lui laissa d'autre livre entre les mains que la somme de saint Thomas, l'occupa dans la maison à des exercices manuels, et pendant quelque temps ne lui permit pas de célébrer les saints mystères.
Guillaume Postel se soumit à tout de bon cœur ; mais l'ange des ténèbres n'avait donné cette trêve à sa coupable curiosité, que pour le ramener d'une manière plus coupable à ses premières