‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 146 sur 168 · LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. — CHAPITRE VII

suggestions. Le dernier espoir était déçu; car Ignace, qui observait scrupuleusement Postel, ne le vit pas plus tôt reprendre son ancienne voie, qu'il se décida à l'expulser de la maison. Il défendit même à tous non seulement de lui parler, mais encore de le saluer s'ils le rencontraient, tant il craignait pour ses enfants de si dangereuses erreurs !

Après cette rechute, un cardinal s'entremit encore pour obtenir son pardon, mais rien ne put faire fléchir Ignace et l'engager à garder le coupable. Celui-ci, une fois sorti de la maison, fut reçu chez ce cardinal et lui fit un grand nombre de prédictions extraordinaires; puis il se mit à parcourir le pays en prêchant. Bientôt après, abandonné de l'esprit de Dieu, il tomba dans de graves erreurs, finit par enseigner de manifestes hérésies, et se réfugia précipitamment à Venise. Là, il se lia d'une étroite amitié avec une femme, et, enchérissant toujours sur ses prophéties, aveuglé par le démon tandis qu'il se croyait éclairé de Dieu, il en vint à annoncer qu'elle serait la rédemptrice des femmes comme le Christ le rédempteur des hommes, lors d'un second avènement du Messie qu'il prédisait. Mais au plus fort de ses folles imaginations, il fut chargé de fers et envoyé de Venise à Rome, où il languit assez longtemps en prison.

Postel vit enfin où son orgueil l'avait conduit. Redoutant un châtiment sévère, il voulut s'y soustraire par la fuite ; il s'élança donc par une fenêtre de sa prison, tomba lourdement à terre, se meurtrit tout le corps et se rompit un bras. Ses cris le firent découvrir; on le renferma de nouveau, et une captivité de plusieurs années lui apprit à reconnaître la vanité d'un art qui ne lui avait pas servi à prévoir d'aussi graves événements. Après avoir subi sa peine, ou suivant d'autres, après avoir réussi à s'évader, il se retira à Bâle, puis revint en France, où il enseigna ses extravagantes erreurs. Il vécut près de cent ans, et l'on assure qu'il finit par se convertir et par désavouer ses fausses doctrines (94).

Le petit nombre d'exemples cités ne doit pas faire croire que saint Ignace hésitât jamais à expulser les sujets simplement suspects. En un jour de Pentecôte, il en renvoya douze à la fois du Collège Romain, et jamais on ne lui vit un visage plus serein que ce jour-là.

Il pensait absolument comme, saint François de Borgia. Ce dernier avait coutume de dire, en parlant des sujets de la Compagnie, que trois choses lui plaisaient singulièrement, leur entrée, leur mort et leur renvoi.

Ignace exigeait que son exemple fût suivi dans la pratique par les divers supérieurs. Ayant appris qu'en Portugal la subordination n'était pas toujours exacte; il reprit sévèrement le Provincial d'avoir par une charité hors de saison toléré si longtemps cet abus et lui envoya l'ordre formel, en vertu de l'obéissance, de renvoyer irrévocablement, quel que fût leur rang, tous ceux qui montreraient un esprit inquiet ou insubordonné (95).

D'après cet ordre, le P. Léonard Kessel, recteur de Cologne, sur quinze sujets en renvoya plus de la moitié ; mais bientôt il se reprocha d'avoir agi avec trop de rigueur, et écrivit à Ignace pour l'instruire de ce qu'il avait fait, se soumettant au châtiment et implorant son pardon. Bien loin de là, le Saint lui adressa des éloges et des bénédictions, et lui ordonna de suivre la même ligne de conduite à l'égard des sujets qu'il avait gardés, s'ils ressemblaient aux autres ("6). Un jour saint Ignace lui-même en renvoya dix et l'un d'eux en particulier pour avoir, en plaisantant au delà de toute convenance religieuse, donné une taloche à un autre.

Aujourd'hui que la Compagnie est bien autrement nombreuse, si on voyait exclure en un seul jour cinq ou six de ses membres, le monde s'écrierait que nous abusons de nos privilèges, qu'il faut y mettre ordre. On nous obligerait à ne renvoyer personne, sans procès et sans jugement. Je dois pourtant faire observer qu'ordinairement l'exclusion n'a lieu qu'après consultation non seulement des supérieurs particuliers, mais encore du Général et des assistants. Si l'on doit ne point laisser perdre mais conserver plutôt avec zèle quelque chose dans la Compagnie, c'est par dessus tout l'esprit primitif. Or, à cette fin, il convient de couper résolument les parties gangrenées, afin que leur contact ne contamine ni ne corrompe les autres. « Combien il est « plus avantageux, écrit saint Ignace à un Provincial, deretran- « cher du corps de la Compagnie un membre pourri et infect, et « d'assurer ainsi la santé des autres ! Je vous ai déjà écrit que «j'avais appris, avec une grande satisfaction, que le P.Léonard,

Page 1