CHAPITRE II
d'une sainte joie de se voir couvert d'un vêtement si méprisable aux yeux des hommes, mais qui témoignait si hautement, de son mépris pour les vanités du monde. A peine avait-il fait trois milles, qu'il fut rejoint par un officier de justice, chargé de lui demander s'il était vrai qu'il eût donné ses habits à un mendiant : « Cet homme, disait l'officier, assure avec serment les avoir « reçus de votre main ; mais sur les défiances qu'il nous inspire, « il est détenu jusqu'à nouvel ordre. »
Ignace, touché de compassion, rassura pleinement l'officier ; mais aucune instance ne put lui arracher l'aveu de son rang, de sa patrie, ni le motif d'une charité si extraordinaire. L'officier le quitta donc plein d'admiration pour une si grande vertu, tandis qu'Ignace continuait sa route vers Manrèse (33), confus et affligé de n'avoir pas su venir en aide à un pauvre sans attirer sur lui d'injurieux soupçons, sans l'exposer à de graves et injustes châtiments (34).
:•:— Chapitre troisième, —:{:—
Vie dure et humiliée que mène Ignace à Manrèse, dans un hôpital ; ses austérités dans une caverne près de cette ville. — De nouvelles tentations assaillent le solitaire de Manrèse. — Une fièvre ardente le réduit à l'extrémité.
ANRÈSE, alors petite ville de cinq cents familles, est située à trois lieues de Montserrat (35).Les précieux souvenirs de la sainte vie et des rigoureuses pénitences de saint Ignace l'ont rendue à jamais célèbre. A quarante pas, hors de la ville, s'élevait un hôpital et une église dédiée à sainte Lucie, vierge et martyre (3Ô), et à l'apôtre saint Thomas. Ignace se retira dans cet hôpital, moins pour y chercher un asile, que pour y trouver l'occasion de satisfaire sa soif de pénitence, d'humiliations et de mortification. Il commença par se priver de toute satisfaction purement naturelle, et bientôt même du repos nécessaire à son corps. Il ne donnait au sommeil que le temps indispensable. Au cœur de l'hiver, et bien qu'épuisé par les macérations, il dormait sur la terre nue, une pierre ou un morceau de bois sous la tête. Le reste de la nuit se passait en prières ou en exercices de pénitence ; car sur ces deux points Ignace n'écoutait que sa ferveur. Sept heures d'oraison à genoux, l'assistance à la messe et aux offices divins, remplissaient ses journées. Il jeûnait invariablement tous les jours, sauf le dimanche. Ce jour-là, après avoir communié, il ajoutait quelques herbes à ce qu'il appelait son dîner ; encore avait-il soin d'y mêler.pour en altérer la saveur.de la cendre ou de la terre, comme il le dit lui-même à Jacques Laynez. Le reste de la semaine, il ne faisait qu'un seul repas par jour. Le pain le plus noir, le plus dur qu'il eut reçu en mendiant, et l'eau d'une source, formaient son régime habituel. Au sac rude et grossier qu'il portait et dont une partie se conserve encore à Barcelone, le Saint joignait un cilice et une chaîne
passée autour des reins. Parfois, lorsqu'il visitait Notre-Dame de Viladordis, située à une demi-lieue de Manrèse, il substituait à cette chaîne une tresse faite de ses mains avec une certaine herbe extrêmement piquante qui lui perçait les chairs. On la conserve encore avec vénération (37).
A ces mortifications extérieures s'en ajoutaient d'autres tout intérieures. Chez Ignace, pas un désir ne devait aspirer aux choses de la terre, pas un sentiment ne devait prévaloir contre une abnégation constante, absolue, rigoureuse. Il s'imposa donc une loi inviolable, celle de briser ses inclinations en recherchant ce que la nature repoussait et en renonçant à tout ce que la nature désirait. Il s'industriait par-dessus tout à se rendre méprisable aux yeux des hommes : il ne laissait échapper aucune occasion de mépris et de confusion. Parla il humiliait son caractère ambitieux et comprimait ses rêves de gloire.
Le temps qu'il n'employait pas à la prière, il le consacrait à servir les pauvres et les malades à l'hôpital. Les plus rebutants étaient toujours ses bien-aimés ; leur rendre les services les plus vils, les nettoyer, les porter dans ses bras, panser, baiser leurs plaies : tout devenait pour lui un sujet de joie et d'empressement, rendant service à chacun d'eux comme à Jésus-Christ lui-même. On rapporte même dans les procès de canonisation, qu'un jour il alla jusqu'à appliquer ses lèvres sur une plaie, et avec un héroïque courage, à en sucer la pourriture, pour guérir le malade. Puis, à peine avait-il quitté l'hôpital, qu'il revenait mendier dans la ville où il lui arrivait souvent de recueillir plus d'insultes que d'aumônes : c'était là surtout ce qu'il recherchait. Les enfants le poursuivaient de leurs huées en l'appelant le pauvre homme du Sac (38).
Dans la suite, il est vrai, lorsqu'il fut mieux connu, la ville entière l'entoura de vénération. Il faut excepter toutefois un homme noté pour sa mauvaise conduite, qui persista toujours à attribuer à l'hypocrisie, l'humilité et les vêtements grossiers d'Ignace. Quand celui-ci entrait dans Manrèse, son antagoniste ne manquait jamais de se poser devant lui, soit pour contrefaire sa démarche et ses gestes, soit pour le harceler de ses brocards insultants ou de ses grimaces. Chaque jour voyait se renouveler les mêmes scènes. Ce fut une longue et rude
épreuve pour la patience du bouillant soldat de Pampelune ! L'indignation pouvait se réveiller soudain et le pousser à la vengeance : ainsi le voulait sans doute le démon. Mais à l'autel de Montserrat, Ignace avait déposé ses ressentiments avec ses armes ; désormais le volcan était éteint, et toute ardeur haineuse ne trouvait plus d'accès dans son âme sereine. Avec l'aumône de quelques morceaux de pain, qu'il payait de quelque bon conseil il revenait à son hôpital chéri, ne se réservant que la plus vile portion du fruit de sa quête, car il partageait le reste entre les plus pauvres et les plus infirmes. Il y avait d'ailleurs en lui comme un raffinement de l'humilité, comme une délicatesse de l'abaissement. Il allait jusqu'à imiter les manières grossières dont il était chaque jour le témoin, pour qu'on le crût placé par sa naissance dans l'humble condition qu'il avait choisie par vertu. Il eut alors de terribles assauts à repousser : qu'on en juge.
Un jour il entendit retentir au fond de son cœur les paroles suivantes : « Eh! pourquoi donc dépasser ainsi toutes les bornes ? « Le ciel même le désapprouve, car de quel œil verrait-il un être « vil et dégradé, au lieu d'un serviteur illustre ? Prends-y garde, « il se trouverait pour toi-même plus d'épreuves et pour Dieu « plus de gloire, si tu eusses vécu en saint au milieu des cours au « lieu de vivre en mendiant dans un hôpital. Que d'âmes sauvées, « que de conversions opérées ! Mais toi ! est-ce pour enfouir « tes talents dans ce réceptacle de misères, que le ciel t'a changé? « Est-ce pour faire haïr la sainteté par une austérité repoussante? « Et enfin, si le besoin d'être ignoré te poursuit, dans quel but « et de quel droit exposes-tu aux insultes d'une vile populace « l'honneur que tes ancêtres ont acheté au prix de leur « sang ? »
Il y eut un moment où la révolte de la nature fut effroyable : la grossièreté de ses vêtements et de sa nourriture, la dégoûtante malpropreté, les manières rebutantes de ses malades inspiraient au Saint une horreur invincible. Pour repousser d'un seul coup les assauts de l'enfer et les trahisons de la sensibilité, il courut au milieu des infirmes et des pauvres les plus sales et les plus repoussants, les embrassa publiquement et demeura avec eux jusqu'à ce qu'ayant triomphé de ses répugnances, il eut dissipé la tentation.