‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 22 sur 168 · LIVRE PREMIER. — CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. — CHAPITRE IV

déroulait au-dessus de la croix du Tort ; mais cette vision, qui pouvait exciter la curiosité, n'avait aucun but utile et par là même décelait son auteur. D'ailleurs, en disparaissant, elle laissait le Saint dans un grand trouble. Il ne lui en fallait pas davantage pour reconnaître l'illusion. Il en montra le plus profond mépris. Aussi quand elle se renouvela dans la suite, soit à Paris, soit à Rome, il lui suffisait d'élever son bâton pour s'en débarrasser. Ce fut encore à Manrèse qu'Ignace tomba dans cette merveilleuse extase qui le tint, huit jours entiers, tellement perdu en Dieu, qu'il avait toutes les apparences d'un homme mort, et qu'on l'aurait enseveli, si les palpitations, à peine sensibles, de son cœur n'eussent indiqué qu'il vivait encore (49). Cette extase eut lieu dans une chambre de l'hôpital de Sainte-Lucie. Il avait choisi cette cellule, parce que de la fenêtre il avait vue dans l'église, où les pauvres venaient entendre la messe. Commencé un samedi soir, tandis qu'on chantait complies, le ravissement dura jusqu'au samedi suivant, à la même heure. Ignace ne donna aucun signe de connaissance. L'humble serviteur de Dieu garda toujours le silence sur les merveilles qu'il avait contemplées alors. Lorsqu'il revint à lui, comme au sortir d'un doux et profond sommeil, il s'écria seulement par deux fois, les regards fixés vers le ciel : Oh ! Jésus ! Ok ! Jésus ! et sa physionomie exprimait bien plus que ses paroles les transports de son âme.

Les hommes les plus distingués de la Compagnie, qui avaient vécu avec le Saint, et l'avaient entendu parler de ce qui lui était arrivé à Manrèse, ont toujours cru que Dieu lui avait révélé les services qu'il était destiné à rendre à son Eglise, et le plan de l'Ordre dont il devait être un jour le fondateur. Plus tard, lorsqu'il écrivait ses Constitutions, il répondait à ceux qui lui demandaient la raison de certains points importants de l'Institut: J'ai appris cela à Manrèse.

Malgré des faveurs si extraordinaires, Ignace restait humble; il se regardait comme novice dans la vie spirituelle, et rendait un compte exact de sa conscience à son directeur, écoutant ses avis avec grande docilité. Il s'adressait alors au saint moine Don Jean Chanones, de Montserrat, à qui il avait fait sa confession générale. Il allait le trouver de temps en temps (5°), et le regardait

comme le père de son âme. Quoique le saint vieillard remplît auprès de lui le rôle de maître et de directeur, il le vénérait intérieurement et parlait toujours de lui comme d'un saint. On lui entendit dire souvent qu'Ignace serait une colonne de l'Église, que le monde aurait en lui un apôtre, un successeur de saint Paul, pour annoncer l'Evangile aux nations barbares et idolâtres. Telle fut donc Manrèse pour Ignace ; aussi l'appelait-il l'école sainte, où il avait appris les principes de la vie spirituelle.

Cependant on commençait à connaître le rang qu'Ignace avait dans le monde. Le Saint, disait-on, ne s'était caché sous ces vêtements grossiers, que pour s'attirer des mépris. L'esprit d'humilité, l'amour de la pénitence avaient seuls pu faire un mendiant d'un noble chevalier et un ermite d'un soldat. Les gens de bien l'observèrent de plus près ; ils parvinrent à découvrir quelques-unes de ses excessives austérités, et même une partie des grandes grâces dont Dieu le comblait.

Une femme regardée comme une sainte, non seulement dans le pays, mais dans toute l'Fspagne et jusqu'à la cour où le Roi Catholique l'avait mandée pour la consulter sur les intérêts de son âme, faisait hautement l'éloge d'Ignace. Pareillement Agnès Pascual (5I), femme de grand sens et de grande vertu, se sentit pénétrée pour lui d'un vif sentiment d'affectueux respect et de profonde vénération, la première fois qu'elle le rencontra. Elle lui ménagea un asile à l'hôpital d'abord et plus tard chez une de ses amies. Ces deux personnes, particulièrement au courant de ce qui regardait Ignace, en parlaient avec admiration. Cette admiration et ce respect s'accrurent bientôt au plus haut point, lorsque le Saint tomba malade, à la suite des violentes peines d'esprit dont nous avons parlé.

Un homme riche, nommé Amigant, le fit alors transporter, du monastère des Dominicains, dans sa propre maison (52). Depuis ce moment, on appelait cet homme Siméon et sa femme Marthe, parce qu'ils avaient eu le bonheur de soulager et de recevoir chez eux cette image vivante du Sauveur. Le dévouement à sa personne augmentait de jour en jour. Quand plus tard le Saint quitta Manrèse, il se trouva même une personne qui, bien moins occupée de ses intérêts temporels que des avan-

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