‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 24 sur 168 · LIVRE PREMIER. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. — CHAPITRE V

la conduisant du détachement du monde à une union intime avec Dieu, voilà ce qui n'existait certainement pas. Pour que le lecteur puisse en juger par lui-même, nous allons tracer l'esquisse de ce livre.

Au début saint Ignace place une méditation que son importance lui fait nommer : Principe et Fondement des Exercices (55). Premièrement, toutes les choses de la terre ont été créées pour une fin particulière qui est l'utilité de l'homme ; cherchons donc aussi pour quelle fin l'homme lui-même a reçu l'être et la vie. Estce pour devenir roi puissant, grand guerrier, riche commerçant ? S'il découvre que telle n'est passa fin, mais qu'il a été créé pour servir Dieu en cette vie, pour posséder Dieu après sa mort, ne doit-il pas tirer cette rigoureuse conséquence : pour atteindre le but de ma création, il me faut user des choses d'ici-bas, comme on se sert d'échelons pour atteindre un but élevé. De plus les moyens d'arriver à une fin, n'ayant ni mérite, ni valeur intrinsèque, qu'autant qu'ils mènent à cette fin, il résulte de là.par une nouvelle conséquence, que la mesure de notre estime pour les richesses ou la pauvreté, les honneurs ou les humiliations, pour la santé ou pour la maladie, etc., doit être dans la proportion, non du bien ou du mal que ces créatures nous procurent pendant la vie présente, mais des secours ou des dangers qu'elles nous offrent pour parvenir à la vie éternelle.

Qu'une âme infirme, affaiblie par ses désirs tout terrestres et par ses affections déréglées, médite une heure durant, cette vérité à la fois si claire et si forte, aussitôt cette âme voudra se dégager de ses faiblesses. Elle se sentira même disposée, dès le premier moment, à renoncer à des attachements légitimes, mais qui tiennent encore trop à la terre.

Alors elle verra le monde d'un autre œil qu'au temps où, renversant l'ordre éternel, elle employait toute son intelligence à se procurer des biens terrestres : biens dont la possession semblait être sa fin dernière ; biens dont elle attendait un bonheur sans mélange.

La considération de cette première vérité a suffi pour transformer une innombrable multitude de mondains en hommes véritablement nouveaux.

Martin Olave, savant docteur de Sorbonne, disait qu'une seule

heure de méditation sur ce fondement des Exercices lui en avait plus appris que de longues années d'études théologiques (56). Ce fut sur cette même base que le P. Éverard Mercurian, un des premiers disciples de saint Ignace et son troisième successeur dans le généralat, établit toute la conduite de sa vie. Aussi avaitil coutume de dire que le seul fondement des Exercices était capable d'opérer les plus étonnants changements, de déraciner dans nos âmes les affections terrestres, non moins que de diriger nos désirs vers Dieu.

Ignace en connaissait si bien la vertu qu'il ne manquait pas d'attirer sur cette méditation l'attention de ceux qu'il ne pouvait, par suite de l'éloignement, guider lui-même dans les Exercices.

Un prélat, dans une lettre adressée au Saint, s'affligeait extrêmement des traverses qu'il éprouvait. Ignace lui répondit : « Les choses de la vie présente, Monseigneur, ne sont réelle- « ment heureuses que si elles nous servent à la vie future et « éternelle. Les malheurs, en éclairant l'âme d'une lumière cé- « leste, lui apprennent à fixer ses regards en haut, à n'aimer que « Jésus et à ne désirer que de le suivre sur la croix pour y mou- « rir avec lui, et ressusciter ensuite comme lui. »

On ne demande guère aujourd'hui aux retraitants qu'une heure de réflexion sur ce qu'on appelle le Fondement des Exercices. L'auteur n'avait pas fixé le temps à y consacrer ; il savait que ce temps doit se mesurer seulement d'après les dispositions et les besoins des âmes. Il faut en effet plus d'efforts pour abattre un vieil arbre dont les racines s'étendent au loin, que pour arracher un arbrisseau. On doit dès lors le comprendre. Une heure serait loin de suffire pour l'homme qui aurait vieilli dans les maximes du monde ; car il ne s'agit pas ici d'acquérir une connaissance spéculative conduisant à la seule haine du mal, il faut avant tout en venir à une réforme pratique ; réiorme souvent aussi différente dans les moyens que dans les résultats eux-mêmes. Comment amener la volonté à former d'autres désirs, à pratiquer des œuvres difficiles, si l'intelligence n'est pas convaincue que la nouvelle voie est seule droite et sûre ? De là le nom de Fondement donné à cette méditation. Saint Ignace invite à l'approfondir ; il ne faut point

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