LIVRE PREMIER. — CHAPITRE V
s'arrêter à sa surface. Nous connaissons des hommes qui ont consacré des mois entiers à méditer ces vérités ; ils se sont inspirés de pensées d'autant plus nobles, d'autant plus généreuses, que leurs méditations avaient été plus longues et plus profondes.
Cette première vérité une fois considérée dans sa généralité, il s'agit d'en faire une application immédiate. L'esprit est sollicité à prendre une ferme détermination d'user désormais des choses terrestres uniquement comme moyen d'arriver à la vie future. Dans ce but, les Exercices nous font réfléchir sur le désordre extrême et le danger d'une conduite opposée. Chacun trouve la preuve de ce désordre dans sa propre vie, dont le tableau se place ici très naturellement. On parcourt à loisir les années écoulées, on revient sur les fautes et les erreurs qui nous ont éloignés de notre fin dernière. Lorsque ce spectacle s'est étalé aux yeux de l'âme dans toute sa difformité, le Saint fait méditer sur l'énormité du péché et sur les peines qui l'attendent dans l'enfer. Cette gravité du péché devient, pour ainsi dire, palpable dans l'irrévocable condamnation des anges, dans la chute d'Adam et la damnation de tant de pécheurs qui souffrent la juste peine de leurs crimes.
De telles considérations commencent à dégager l'âme de ces affections vicieuses qui, après l'avoir affaiblie, menacent de lui ôter la vie en lui faisant perdre la grâce de Dieu. Mais comme les penchants mauvais sont enracinés dans les âmes et partant difficiles à extirper, ces mêmes considérations présentées de différentes manières stimulent la bonne volonté. Tel est le but et la marche de la première semaine (57).
Les affections ainsi purifiées, la santé de l'âme revient. Il en est de la santé de l'âme comme de celle du corps ; celle-ci résulte d'un certain équilibre des forces qui permet aux organes de remplir régulièrement leurs fonctions. De même les facultés et les inclinations de l'âme doivent être dans les conditions voulues pour exécuter les volontés de Dieu, qui sont les vraies fonctions vitales de l'homme raisonnable.
C'est pourquoi on commence à méditer dans la seconde semaine sur le règne de Jésus-Christ dans nos âmes, c'est-à-dire sur l'appel solennelque Notre-Seigneur adresse aux hommes, comme les rois à leurs sujets,pour les engager aie servir. Les condi-
tions qu'il fait sont bien autrement avantageuses que celles des souverains temporels. Il promet de traiter ses serviteurs comme lui-même. Ceux-ci n'auront rien à faire, dont il ne leur ait donné l'exemple ; rien à souffrir, qu'il n'ait lui-même souffert. Cette considération est d'une extrême efficacité. Par une douce violence, elle nous amène à la ferme détermination de suivre et d'imiter notre Sauveur. De cette résolution générale on descend aux vertus de détail dont la vie de Jésus-Christ offre le modèle dans son incarnation, dans sa naissance et dans tous les autres mystères de sa divine humanité. Ici l'on a surtout à redouter les embûches de l'ennemi ; Satan redoublera ses attaques contre l'âme qu'il voit sur le point de s'attacher à Dieu. Il faut donc fortifier cette âme, afin qu'elle puisse repousser de si dangereux assauts.
Tel doit être l'effet de cette admirable méditation que saint Ignace a intitulée : De deux Etendards, et qui a peuplé tant de monastères. On y représente d'un côté Jésus-Christ et de l'autre Lucifer : tous deux recrutent des soldats et font valoir les avantages de leurs bannières respectives. Les jouissances offertes par Lucifer se montrent ce qu'elles sont, vaines, passagères et suivies d'un éternel remords ; le démon ne saurait être fidèle à ses promesses ; Jésus-Christ au contraire, en échange de courtes souffrances, assure un bonheur sans terme et sans mesure. Le courage se ranime, et l'âme rejette les promesses du monde pour suivre Jésus-Christ et s'attacher uniquement à lui. Toute cette préparation était nécessaire pour faire avec fruit la dernière considération, la plus importante de la seconde semaine ; considération dont le but est l'élection du genre de vie qu'on suivra dans l'avenir. C'est la question capitale, puisqu'elle décide des intérêts éternels ; aussi saint Ignace l'a-t-il établie sur des règles si sages, qu'il est impossible en s'y conformant de faire un mauvais choix.
On doit considérer d'abord la nature de s,a vocation, puis le temps et la manière de la remplir. La vocation en elle-même doit être bonne, ou du moins indifférente. De plus, il y a des vocations immuables, et d'autres que l'on peut changer. Si l'on est déjà engagé dans un état de vie immuable, on ne saurait le soumettre à un nouvel examen, lors même qu'on l'aurait