LIVRE PREMIER. — CHAPITRE V
embrassé dans des vues purement humaines, ou même dans des intentions mauvaises. Travailler à acquérir toute la perfection possible dans l'état présent, voilà dès lors l'unique affaire. Les vocations muables et bonnes en elles-mêmes ne doivent pas non plus être examinées de nouveau, si ce n'est pour entrer dans une voie plus parfaite.
Il y a trois temps favorables au choix d'une vocation.
i° A certains moments, Dieu agit sur notre volonté par des grâces si abondantes, qu'il ne peut rester aucun doute sur la source d'où nous viennent ces inspirations, comme cela eut lieu pour saint Matthieu, pour saint Paul et pour d'autres.
2° Ou bien, sans que l'impression soit si profonde et la certitude si entière, nous sentons par les mouvements intérieurs de notre cœur une sorte d'assurance intime qui nous engage à choisir.
3° Enfin, l'esprit est parfois tellement libre de préjugés et d'illusions capables d'égarer le jugement, ou d'obscurcir la lumière des vérités de la foi, qu'il se résout avec calme au parti évidemment préférable.
Quant à l'exécution du plan adopté, il faut d'abord se remettre sous les yeux l'état, l'emploi, l'objet sur lequel on a arrêté son choix. Alors revient le travail auquel on s'est déjà livré ; on s'efforce de ne vouloir toute chose qu'en vue du bien éternel, de se rendre indifférent pour tout ce qui n'est pas Dieu, comme au début des Exercices. Dans une disposition aussi sainte, on peut avec confiance supplier le Seigneur de nous éclairer d'un rayon de sa lumière, et de nous ramener à sa volonté divine, si nous avons le malheur de nous en écarter. Puis on recherche les raisons pour et contre ; on les compare, on les oppose l'une à l'autre, on les pèse pour en apprécier la valeur, en les examinant toujours à la lumière de notre fin dernière qui consiste à servir Dieu en ce monde et à jouir de lui dans l'autre.
Alors, embrassant d'un seul regard, d'une part l'éternité, de l'autre la carrière qu'il s'agit d'embrasser, on se décide, sans hésitation, sans arrière-pensée, et l'on offre au Seigneur une ferme et inébranlable détermination. Si quelque doute subsiste encore en notre esprit, deux considérations se présentent pour le dissiper.
Le regard de l'âme arrêté sur les principes surnaturels, quel conseil donnerions-nous en pareil cas à notre meilleur ami ? ou encore, que voudrions-nous avoir décidé, sur notre lit de mort, quand nous aurons à rendre compte de nos actes au jugement dernier ? On s'arrêtera à la décision qui paraîtra découler le mieux de ces principes. Voilà en peu de mots tout l'ordre de l'élection d'après saint Ignace.
Le P. Everard Mercurian, général de la Compagnie, disait à ce sujet : « On voit par ces règles de l'élection, combien les « lumières venues de Dieu surpassent celles que fournissait la « philosophie morale des anciens, où l'on traite de la manière de « faire de bons choix. Nulle part, dans les écrits inspirés par cette « sagesse tout humaine, on ne trouve sur ce point des règles plus « courtes, des principes universels mieux coordonnés, plus irré- « fragables. De ces principes on peut toujours déduire, avec « une certitude infaillible, le meilleur choix à faire entre plusieurs « partis. )) Aussi saint Ignace, dans sa conduite privée non moins que dans le gouvernement de la Compagnie, eut-il constamment recours à ces modes d'élection. Jamais, même dans les choses de moindre importance, il n'eût pris de décision sans employer cette méthode.
C'est ainsi que la seconde semaine des Exercices dirige dans le choix d'un état de vie le retraitant, encore en pleine possession de sa liberté if1). On le voit, ces Exercices s'enchaînent, tirent leur force les uns des autres, conspirent ensemble pour ramener à Dieu une âme demeurée loin de lui. C'est à quoi tendent encore les deux dernières semaines. Dans l'une, on s'occupe de la Passion, qui nous apprend à aimer le Sauveur et à le suivre par la voie des souffrances ; dans l'autre, on médite sur les mystères glorieux, sources d'affections plus douces qui, fixant l'âme dans la contemplation des attributs divins, l'embrasent et ravivent en elle le désir d'être intimement unie à Dieu.
Les Exercices de saint Ignace accomplissent donc exactement ce qu'ils avaient promis ; ils « préparent l'âme à rompre toute « affection déréglée, et à connaître la volonté de Dieu sur le « genre de vie qui doit la conduire au salut (59) » ; ils appliquent si sagement les moyens à la fin qu'il faudrait presqu'un miracle