LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VI
« de Tendilla ; mais tout ce qu'il put leur en dire fut inutile. « Les plus âgés repoussèrent avec une sorte de mépris sa pro- « position : il ne convenait ni a eux-mêmes, ni à l'honneur de « leur Ordre, de devenir dans leur vieillesse les disciples d'un «jeune homme à peine entré dans la vie. N'étaient- ils pas « depuis longtemps docteurs dans leur maison ? Le P. Aragona « ne se rebuta pas ; il finit par les conjurer de juger des Exer- « cices d'après leur effet sur un seul religieux du monastère qui « consentirait à en faire l'épreuve. On le lui accorda au milieu « des railleries universelles, car il s'agissait d'un frère convers, « de noble naissance, mais d'un caractère si bizarre, si indomp- « table, qu'on l'aurait plutôt pris pour un soldat que pour un « religieux. On se croyait cependant obligé de le supporter, « parce que sa fortune soutenait la maison. C'était là, en effet, « à peu près le seul mérite qui contrebalançât ses défauts. Dieu « voulut peut-être en donner à cet homme une récompense plus « réelle et plus solide que n'était la triste condescendance de « ses frères. Il le disposa donc à céder aux instances du « P. Aragona. La curiosité aidait la grâce. Que pouvaient bien « être ces Exercices dont il entendait parler si diversement dans « le monastère ?
« Le Frère convers monta donc à cheval et partit pour Alcala, « suivi d'un serviteur. Quand il rencontrait sur la route des gens « de sa connaissance, qui le questionnaient sur l'objet de son « voyage, il répondait : Je vais essayer certaines sorcelleries des « Jésuites que nos Pères ne connaissent pas ; et, moitié riant de « lui-même, moitié grommelant contre le P. Villanueva, il « continuait son chemin. Arrivé au collège, il demanda le « P. Recteur. Dès qu'il vit entrer Villanueva, homme d'un « extérieur peu attrayant, dont la soutane tout usée était cou- « verte de pièces neuves et vieilles, il se rebuta, et lui tournant «le dos se mit à murmurer contre le P. Aragona qui, par « erreur ou par moquerie, l'avait envoyé à un homme dont il « ne pouvait même supporter la vue. Mais le P. Villanueva, qui « le connaissait d'avance et l'attendait, lui parla avec tant de « politesse, le pria si instamment de prendre au moins son repas « avant de partir, qu'il finit par obtenir, quoique avec beaucoup « de peine, un délai jusqu'au lendemain matin. Dans cet inter-
« valle, l'admirable douceur qui caractérisait le Père, surtout « quand il causait familièrement des choses de Dieu, ses soins, « sa charité, son humilité, son affabilité, gagnèrent complètement « le Frère hiéronymite. Celui-ci, s'abandonnant entre ses mains, « se mit sous son entière direction pour suivre les Exercices.- « Les seules méditations de la première semaine, les plus appro- « priées à l'état du pénitent, durèrent vingt-et-un jours. Pendant « ce temps Dieu donna au retraitant une telle connaissance, un « si profond repentir de sa vie passée, qu'on vit cet homme verser « des torrents de larmes et se livrer à de très austères pénitences. « Mais plus son âme recevait de consolations, moins son corps « ressentait les souffrances. Après avoir fait une confession « générale et acquitté autant qu'il était en son pouvoir ses dettes « immenses envers Dieu, aussi changé à l'intérieur qu'à l'exté- « rieur, il retourna à son monastère.
« Il ne lui fallut ni raisonnements, ni prières pour engager « ses frères à essayer par eux-mêmes l'efticacité des moyens « qu'il avait employés ; car une conversion si entière et si « inattendue leur paraissait tenir du miracle. Tous voulurent « imiter cet exemple. Le premier à se rendre fut celui-là même « dont l'opposition avait été plus longue et plus obstinée, un « vieillard vénérable, qui depuis plus de cinquante ans vivait « dans le monastère et qui plusieurs fois l'avait gouverné comme « Supérieur. Le Prieur, homme très versé dans les lettres et « professeur à l'Université de Salamanque, imita son exemple; « d'autres suivirent, et tout le monastère subit de la sorte une « réforme complète. » Grâce encore aux Exercices, le P. Augustin Carvajal, maître de théologie chez les Augustins, et très connu dans les Indes, en Espagne, et dans toute l'Italie où il avait eu à traiter de nombreuses et importantes affaires, put ramener à la pratique de la règle, et réformer complètement, selon le désir de Clément VI 1 1, le célèbre couvent de Saint-Jacques à Bologne. L'exemple suivant est peut-être plus extraordinaire encore.
« Il y avait à Sienne un prêtre qui s'était rendu célèbre en « composant des comédies d'un genre original et fort peu « décent. Le succès de ces pièces en effaçait la honte à ses « yeux ; il trouvait de la gloire dans ce qui aurait dû le couvrir « de confusion. Il ne se contentait pas toujours de les composer.