‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 33 sur 168 · LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VI

« Plus d'une fois il monta sur le théâtre, donnant au public le « double scandale d'un prêtre, le soir sur la scène, et d'un « comédien, le matin à l'autel. Cependant deux compagnons « d'Ignace, Paschase Broët et Simon Rodriguès, arrivèrent à « Sienne, envoyés par le Souverain-Pontife pour y travailler à « certaines réformes. Le P. François Strada, fameux prédicateur, « les accompagnait. Ces trois hommes, par leurs grands exemples, « par des conférences publiques et particulières, et surtout par « la pratique des Exercices de saint Ignace, opérèrent en peu de « temps de notables changements parmi les ecclésiastiques et « les laïques. L'indigne prêtre dont nous parlons étant venu à « leur prédication, Dieu donna une telle force à leur parole, que « ses yeux s'ouvrirent. Il vit avec horreur l'état monstrueux où « son âme était arrivée, la criante violation de ses devoirs envers « Dieu et l'énormité de ses scandales. Résolu de changer de vie, « il alla trouver le prédicateur et le supplia de l'aider à accomplir « sa résolution. Ce dernier ne crut pouvoir rien faire de plus « utile que de lui donner les Exercices de saint Ignace. Dès les « premiers jours, le retraitant reconnut dans la chute des anges « et de l'homme, dans les malheurs et les vanités de la terre, « dans les horreurs de l'enfer, des scènes bien autrement drama- « tiques que toutes celles que son imagination avait conçues. « Bientôt l'alliance de son double rôle de comédien et de prêtre « lui inspira un dégoût si profond, qu'il résolut d'en faire une « réparation publique, éclatante. Après avoir découvert ses « pieux désirs à son directeur, il monta en chaire, la corde au « cou, et là, le visage baigné de larmes, il demanda humblement « pardon de ses scandales. Sa vue seule toucha les cœurs des « assistants : après qu'il eut parlé chacun se retira aussi édifié « de son humilité qu'on avait été révolté de ses désordres. Un « moment il voulut s'associer à nos Pères ; mais sa ferveur ne « pouvant se soumettre aux délais qu'on aurait exigés comme « épreuve, il entra dans l'Ordre de Saint-François, et revêtit le « saint habit des Capucins. »

Témoin de nombreuses conversions de ce genre, le P. Louis Strada, de l'Ordre de Saint-Bernard, écrivait peu de temps après la mort de saint Ignace : « Les grands fruits que ces saints « Exercices ont produits parmi les personnes de diverses condi-

« tions ne sauraient se raconter, et il faut en avoir été témoin « pour y croire. Des âmes plongées dans la fange du vice, des « pécheurs endurcis dans le mal, des chrétiens en proie à des « infirmités spirituelles incurables en apparence ont retrouvé « sous mes yeux la paix, les larmes et la sainteté en suivant « les Exercices d'Ignace. »

La destinée du petit livre des Exercices fut admirable. A mesure qu'il produisait sur la société des effets si étonnants, il suscitait contre lui une opposition furieuse. Nous avons lu la diatribe du protestant Lermée ; mais même du camp catholique s'élevaient des voix hostiles. Mordantes calomnies, suppositions gratuites, malignes interprétations, rien ne manqua. Nos Pères, disait-on, avaient la prétention de faire descendre le Saint-Esprit par ce moyen, de procurer des extases et des visions, d'opérer à volonté les plus étranges métamorphoses. Le livre, ajoutait-on, contenait des opinions suspectes, qui se cachaient sous le voile du mysticisme ; il fallait le déférer aux tribunaux : il y fut déféré. La Providence sembla s'être spécialement servie de ce moyen pour le faire connaître: on y cherchait le mal, et on apprit à en estimer la valeur. Dans cette espérance le P. Le Fèvre conçut un jour l'ardent désir d'être accusé d'hérésie à la Diète de Ratisbonne où il assistait en qualité de théologien. Il voulait avoir ainsi l'occasion, et comme l'obligation, en se défendant, de parler des Exercices devant les prélats, les princes, les théologiens réunis pour la Diète ; il comptait que la sentence des juges se réduirait à lui faire donner, pendant un mois, les Exercices à tous les membres de la Diète. Ainsi, pensait-il, on travaillerait au salut de l'Allemagne plus efficacement que par les discussions privées et les débats publics auxquels on se livrait tous les jours. D'ailleurs le fait est historique: la première fois que les Exercices furent déférés devant un tribunal ecclésiastique, à Paris, en janvier 1536, la sentence rendue fut bien différente de celle qu'attendaient les accusateurs. Le P. dominicain Matthieu Ori, inquisiteur chargé d'examiner le livre, en devint le plus fervent disciple. Il en demanda même une copie à saint Ignace pour mettre ces Exercices en pratique. Les mêmes vicissitudes se représentèrent dix ans plus tard en Portugal : on y déclara d'abord que les Exercices n'étaient bons qu'à faire des

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