LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VI
Par cette solennelle déclaration le Souverain-Pontife fermait la bouche aux contradicteurs ; il approuvait avec les diverses règles contenues dans les Exercices l'esprit dont s'inspire la compagnie soit dans la direction des âmes, soit dans ses continuelles luttes contre les ennemis de l'Eglise (7I). En effet, les quatorze règles sur le discernement des esprits et les dix-huit autres qui tracent la conduite à tenir par rapport aux enseignements de l'Église,constituent la Compagnie dans un état d'opposition manifeste avec les doctrines condamnées de Luther, de Baïus et de Jansénius : elles donnent encore à ses membres un appui et une consécration inappréciables dans l'exercice de leurs ministères auprès des âmes. Ce n'est certes pas une assurance de peu de prix que celle de pouvoir compter dès le seuil de la vie religieuse sur un guide autorisé et sur des principes de spiritualité solennellement approuvés par l'Eglise : « Vous avez « de grands motifs, disait aux Nôtres le vénérable P. Jean d' Avila, « de remercier Dieu de vous avoir, dès votre entrée dans la vie « religieuse, ouvert une voie sûre pour aller à la perfection à « laquelle vous avez été appelés. Ce n'est qu'après bien du temps « qu'il m'a été donné d'apprendre, à mes dépens, quels dangers « et quelles illusions on rencontre dans la vie d'oraison (72). » Et de fait, si les Exercices ne sont pas de nos jours en usage parmi les séculiers comme dans les premiers temps où le P. Le Fèvre et le P. Laynez donnaient ces Exercices à plus de deux cents personnes à la fois, il faut avouer qu'au sein de la Compagnie on les suit avec autant de fidélité et même plus fréquemment que par le passé.
Avant d'entrer au noviciat, les postulants doivent suivre, pendant huit jours, les Exercices de saint Ignace. C'est là le premier expériment auquel on les soumet, en vue de détruire en eux les affections charnelles et de briser les liens qui les attachaient au monde. Dans le cours du noviciat, ils. les suivront durant un mois.
Les mêmes Exercices sont prescrits encore aux novices avant l'émission de leurs vœux, et aux prêtres avant leur ordination. Au terme de leurs études avant de prononcer leurs vœux de profès ou de coadjuteurs spirituels pendant leur année de troisième probation, c'est durant un mois entier que tous doivent se
livrer à ces mêmes Exercices. En outre la sixième congrégation générale (73) ordonna (ce qui plus tard fut confirmé par la septième et la huitième) que les religieux de la Compagnie laissant tout autre ministère, même spirituel, fassent au moins une fois dans l'année, les Exeî'cices du saint Fondateur. Notre Père donnait à ce point une souveraine importance.
« Les Exercices, avait-il coutume de dire, sont des armes « auxquelles Dieu a attaché une puissance spéciale pour nous « faire travailler avec succès à son saint service. Parmi nous, il « ne doit pas y avoir d'autre manière de prier et de méditer. » Dans sa pensée les Exercices devaient donner aux novices la première empreinte de la vie religieuse. Par eux ils seraient sûrement conduits dans les voies de la perfection et jusqu'au plus haut degré de la plus sublime oraison ; par eux encore ceux qui viendraient à faiblir pourraient retrouver leur première ardeur; en un mot, saint Ignace entendait que ses Exercices fussent la source féconde où ses enfants viendraient puiser la vie spirituelle de leurs âmes. N'est-ce point là, en effet, qu'ils trouveront tous les éléments de cette vie parfaite qui doit les unir à Dieu ?
Ces Exercices purifient d'abord leur âme en détruisant toute affection désordonnée ; ils ne nous font apprécier les créatures et ne nous en permettent l'usage que dans la mesure où elles peuvent nous conduire à Dieu ; ils nous établissent par une élection sage, si nous n'y sommes déjà, dans un état de vie qui nous mènera à notre fin dernière où nous voudrons nous trouver au moment de paraître devant Dieu ; ils nous enseignent à imiter autant que possible les incomparables exemples de vertu que Jésus-Christ nous a donnés pendant sa vie sur la terre ; enfin ils nous font progresser dans la connaissance et l'amour des insondables mystères de Dieu et plus particulièrement de sa charité infinie, de cette charité divine d'où nous sont venus des bienfaits sans nombre, depuis celui de la création jusqu'à celui d'une béatitude glorieuse qui nous est réservée dans l'autre vie. Est-il étonnant, après cela, que des hommes intelligents et sensés manifestent une grande admiration pour les Exercices de notre bienheureux Père ? Toutes les conditions, nobles ou artisans, religieux ou laïques, novices en spiritualité ou vieillards expérimentés dans les choses de Dieu, tous y trouvent un se-