‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 39 sur 168 · LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VI

Montserrat, on ne peut lui accorder tout au plus que la gloire d'avoir inspiré à saint Ignace la pensée de mettre par écrit et en ordre, pour être utile aux âmes, les principes de direction et les divers enseignements que Dieu lui avait donnés à Manrèse. Aussi, dans une Assemblée générale tenue en 1644, à Ravenne, les Religieux bénédictins n'hésitèrent pas à protester contre les allégations de l'auteur du libelle par le décret suivant: « Nous avons appris que, sous le nom de D. Constantin Caje- « tan, moine du Mont-Cassin et Abbé, un livre a été imprimé « où la Compagnie de Jésus se trouve gravement atteinte dans « sa réputation. Nous avons vivement regretté, comme il con- « venait, la légèreté inqualifiable de cet auteur et nous avons « été extrêmement surpris de son audace (si toutefois l'auteur « est bien celui que porte le titre de l'ouvrage, ce que nous « avons beaucoup de peine à nous persuader). Nous tenons à « donner aux dignes Religieux de la Compagnie de Jésus une « légitime satisfaction, en même temps qu'un témoignage de « l'estime que nous professons pour leurs insignes vertus et pour « leur doctrine ; nous voulons aussi que tout le monde sache « que ce livre a été publié sans notre consentement et à notre « insu. C'est pourquoi, réunis ici à l'occasion de notre Assemblée « générale, nous avons résolu de rendre cette déclaration aussi « expresse et aussi publique que possible par un décret spécial. « Nous ajoutons en outre que le susdit D. Constantin, vivant « depuis plusieurs années en dehors de notre Congrégation par « une permission du Souverain-Pontife, n'est pas plus sous notre « obéissance, que n'importe quel religieux d'un autre Ordre. En « conséquence, s'il lui était arrivé, ou s'il lui arrivait encore (ce « qu'à Dieu ne plaise), de tomber dans la même faute, nous « prions instamment soit les Religieux de la Compagnie de « Jésus, soit tous les fidèles, de rester bien convaincus que ces « calomnies sont de tout point contraires au sentiment de parti- « culière vénération que la Congrégation entière professe d'un « commun accord vis-à-vis de la Compagnie de Jésus.

« Donné à Ravenne, dans notre Assemblée générale, le 23 « avril 1644. D. Horatius a Volaterris, secrétaire du Chapitre. » Cependant le P. Léon de Saint-Thomas, dans l'histoire des Bénédictins en Portugal, avait reproduit les affirmations erronées de D. Constantin Cajetan. Dès que le décret de Ravenne

fut connu en Portugal, les Bénédictins de cette contrée se réunirent en Congrégation générale, et, non moins jaloux de la vérité que leurs frères du Mont-Cassin, publièrent cette déclaration : « Notre Congrégation des Bénédictins en Portugal a « toujours professé le plus grand dévoûment et le plus profond « respect pour les Pères de la Société de Jésus, non moins « recommandables par leur doctrine que par leurs vertus. Ne « convient-il pas au reste que tous les disciples de Jésus-Christ, « et à plus forte raison ceux qui ont embrassé un institut plus « sévère, marchant ensemble dans la voie de la charité, se « donnent des témoignages réciproques de leur estime ? Nous « soussignés, Abbé-Général et Définiteurs de la susdite Con- « grégation, réunis spécialement dans ce but, nous reconnaissons « qu'un livre, ayant pour titre : Histoire de l'Ordre de Saint- « Benoît, a été récemment publié en langue portugaise par « notre T. R. Père Maître Léon de Saint-Thomas, moine de « notre Congrégation de Portugal et professeur principal de « théologie à l'Académie de Coimbre. Dans cet ouvrage, il se « trouve quelques assertions extraites d'un certain Constantin « Cajetan, moine de notre Congrégation du Mont-Cassin, les- « quelles sont injurieuses pour la réputation de la Compagnie de « Jésus et en même temps dénuées des preuves suffisantes. « C'est le jugement qu'en a porté, par un décret spécial, notre « Congrégation du Mont-Cassin (que nous aimons toujours à « reconnaître pour notre mère). En conséquence nous décla- « rons que ces assertions inventées et publiées sans fondement « par le premier auteur, et rapportées inconsidérément par le « second, sont opposées au sentiment commun de notre Con- « grégation. En foi de quoi, nous avons rendu ce témoignage « public et nous l'avons signé de nos noms. Nous prions in- « stamment les Pères de la sainte Compagnie de Jésus de rester « bien persuadés que la vénération que nous leur avons vouée « depuis longtemps et dont ils ont reçu des preuves, n'a été « diminuée en aucune façon et qu'elle sera toujours aussi pro- « fonde et aussi entière. Donné en notre monastère de Tibaud, « le 29 octobre 1645. — Maître F. Antonio Carnero, Abbé- « Général de Saint-Benoît, etc. ».

Ignace quitte Manrèse. — La vénération publique s'attache à l'hôpital et à la grotte où il avait habité. — Voyage d'Ignace en Terre-Sainte.

^^SGNACE avait passé plus de dix mois à Manrèse ; c'est au fond de sa grotte et pendant son séjour à l'hôpital qu'il avait reçu les lumières et acquis les vertus qui l'avaient transformé.

Ces lieux étaient très propres à favoriser ^j^^fo^ sa vie pénitente ; mais il en fut bientôt chassé en quelque sorte par une circonstance, source pour les saints de peine insupportable, je veux dire par le respect et la vénération qui s'attachaient à lui. Le concours du peuple croissait chaque jour autour de sa pauvre retraite ; tantôt on le suivait dans ses pèlerinages et ses stations, et tantôt, pour ne pas troubler ses pieuses méditations, la foule l'observait à distance.

Assurément l'humilité d'Ignace souffrait de cet état de choses; mais d'autres raisons encore le forçaient de quitter Manrèse. Ses discours avaient touché un grand nombre de personnes, qui, les premières, avaient suivi les Exercices ; elles étaient résolues à changer complètement de vie. D'après les procès de canonisation, Dieu était à peine connu à Manrèse, quand Ignace arriva ; à son départ, c'était une ville de saints. Or ces conversions multipliées devenaient un reproche tacite pour d'autres Manrésiens qui eux allaient s'endurcissant de plus en plus. Ceux-ci se mirent à répandre les plus odieuses calomnies contre les amis du Saint, dont la réputation et la tranquillité étaient ainsi journellement compromises (77).

Ignace se sentait d'ailleurs animé d'un ardent désir de visiter les Saints-Lieux, et de répandre la connaissance de Jésus- Christ en Orient par la prédication. Son projet de départ à

peine connu, prières, larmes, tableaux des périls qu'il allait courir, tout fut mis en œuvre pour le détourner de sa résolution; mais il comptait pour rien la voix des hommes quand elle ne s'accordait pas avec celle de Dieu. On ne put non plus lui persuader de prendre, pour compagnons de voyage, des amis choisis qui voulaient le suivre.

Il ne souhaitait, disait-il, que la foi pour le conduire, l'espérance en Dieu pour ne manquer de rien, et la charité pour n'être jamais seul. Il refusa aussi tout secours d'argent, et l'unique concession qu'on obtint fut de lui faire échanger le sac et la chaîne qu'il portait, contre l'habit court des clercs (?8). Par là même il sauvegardait encore l'humilité, car son étrange habit de pénitent aurait trop attiré l'attention. Laissant donc dans la douleur les habitants de Manrèse (79), il partit pour Barcelone. Agnès Pascual, qui l'avait déjà accueilli à Manrèse, lui ménagea un nouvel abri dans cette ville par l'entremise d'un de ses frères. Ignace attendrait près de ce digne prêtre, que le port fermé, par crainte de la peste, s'ouvrît aux navires à destination de l'Italie.

Dès que le nouveau pèlerin eut pris sa route vers Barcelone, la vénération publique se reporta sur les lieux consacrés par ses pèlerinages, par ses ardentes prédications. Des inscriptions rappelèrent d'abord le souvenir du Saint ; puis l'on changea les lieux mêmes en édifices consacrés à Dieu. Dans la suite, on éleva une colonne en face de cet hôpital de Sainte-Lucie, où le Saint s'était livré aux premières impulsions de sa ferveur, et l'on y grava l'inscription suivante :

« A Ignace de Loyola, fils de Bertrand, natif de la province « de Guipuscoa, fondateur des clercs de la Compagnie de Jésus. « Dans sa trentième année, il combattit avec une grande valeur « les Français qui attaquaient la citadelle de Pampelune, fut « dangereusement blessé, puis guéri par une grâce particulière « de Dieu. Il se sentit un ardent désir de visiter les lieux saints, « en Palestine, et pendant ce voyage fit vœu de chasteté. Il « avait d'abord consacré ses armes à la sainte Vierge dans « l'église de Montserrat. Là, couvert d'un sac et d'un cilice, il « avait commencé à pleurer les fautes de sa vie passée, et, « nouveau soldat du Christ, à les venger sur lui-même, par les

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