LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VII
sages conseils, disposait en même temps Ignace à les écouter, du moins en ce qui concernait le choix du navire ; car il mit pour condition de son acceptation que le patron lui accorderait son passage pour l'amour de Dieu.
Bientôt le brigantin partit ; mais à peine eut-il quitté le port qu'assailli par une furieuse tempête, il périt corps et biens.
Cependant le maître du navire, qui avait reçu gratuitement Ignace à son bord, voulait au moins qu'il se pourvût des provisions nécessaires pour la traversée : le Saint au contraire, regardant cette précaution comme un manque de foi envers la Providence, aurait voulu mendier sa subsistance sur le vaisseau, pour ne vivre réellement que d'aumônes. Il ne renonça à ce projet que sur les conseils de son confesseur, conseils qu'il tenait pour des lois inviolables. Mais, ne voulant rien recevoir de sa généreuse hôtesse, il se mit à parcourir les rues de Barcelone sollicitant la charité publique.
Dieu permit qu'il s'adressât à une noble dame, nommée Cépilla, dont le fils s'était enfui pour courir le monde en mendiant honteusement. L'air de noblesse empreint sur la physionomie d'Ignace lui fit bientôt pressentir que cet homme n'était pas né dans la condition misérable où il se trouvait. Saisie de douleur, au souvenir de son fils dont Ignace mendiant lui retraçait l'image, elle l'accabla de durs reproches sur sa manière de vivre, le traitant de vagabond et le couvrant d'insultes. Ignace reçut cette humiliation avec bien plus de joie qu'il n'eût reçu une large aumône. Après avoir écouté tranquillement tant d'injures, il remercia la dame avec douceur, et finit par lui dire qu'elle avait parfaitement raison de voir en lui un indigne pécheur, le pire de tous les hommes. Il exprimait, avec l'accent d'une profonde conviction, les vrais sentiments de son âme. Une réponse aussi inattendue frappa de stupeur son interlocutrice qui rougit, demeura interdite et sentit son courroux se changer en admiration. Sur-le-champ elle envoya au mendiant une abondante provision de pain, en demandant pardon des injures qu'avait provoquées le souvenir d'un malheur personnel. Dans la suite, Cépilla ne racontait jamais sans attendrissement cette singulière rencontre (83). Aussi quand Ignace revint de Jérusalem, lui fut-elle toute dévouée. En retour, celui-ci versa dans son cœur des trésors de bénédictions célestes.
La Providence avait donc fourni au pèlerin, avec un passage assuré, le pain de chaque jour. On lui avait bien aussi donné de l'argent, mais voulant s'abandonner pleinement à Dieu, Ignace le déposa sur le rivage, comme une aumône faite au premier qui le trouverait (84).
Un vent violent, mais favorable, conduisit en cinq jours le navire à Gaéte (8s). De Gaéte à Rome Ignace fit la route à pied, en compagnie de trois personnes qui mendièrent comme lui, un jeune homme et une dame avec sa fille déguisée en homme pour éviter les dangers qu'aurait pu courir sa vertu. Arrivés dans un village, ils trouvèrent réunis autour d'un grand feu nombre de gens qui les invitèrent à se chauffer, et leur donnèrent à manger. Puis la mère et sa fille furent logées dans une chambre du haut, tandis que le jeune homme et Ignace restèrent dans une écurie située au-dessous. Au milieu de la nuit, celui-ci entendit au-dessus de sa tête un grand bruit, et des voix qui criaient au secours! Il monta en toute hâte et trouva les deux personnes hors de leur appartement, se plaignant qu'on eût voulu leur faire violence. Ignace, d'une voix aussi forte qu'il put, s'écria, rempli d'indignation, que c'était là un outrage intolérable. Il effraya par là le malfaiteur qui disparut ; c'était peut-être le jeune homme qui avait voyagé avec eux. Ignace, en effet, et les deux femmes s'étant mis en route la nuit même, ne le purent trouver. Ils arrivèrent à la nuit tombante, à une petite ville dont ils trouvèrent les portes fermées, de sorte qu'ils furent obligés de passer la nuit dans une chapelle pleine d'humidité, située hors des murs. Le lendemain, lorsqu'ils se présentèrent à la porte, on leur en refusa l'entrée, dans la crainte qu'ils ne fussent atteints de la peste. Ils furent donc contraints, pour se procurer quelques vivres, de gagner un village éloigné, où Ignace, trop faible pour aller plus loin, s'arrêta, tandis que ses compagnes continuèrent leur route vers Rome. La dame à qui appartenait ce domaine vint par hasard dans le village ; le Saint alla à sa rencontre avec les autres habitants, et lui demanda la permission de passer par la petite ville dont on lui avait refusé l'entrée, assurant qu'il souffrait non de la peste, mais de faiblesse et d'épuisement. Sa demande fut agréée, et il entra dans la ville où il recueillit des aumônes et se reposa deux jours avant de reprendre son voyage.