LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VIII
Par suite de ces continuelles distractions couvertes du voile de la piété, Ignace aurait pu se croire appelé, non aux lettres, mais à la contemplation. Peut-être même aurait-il donné dans ce piège, s'il avait eu cette pente naturelle à l'amour-propre, qui fait souvent prendre les illusions pour des inspirations divines. Heureusement son unique désir était la gloire de Dieu. Il en découvrit plus aisément son erreur, et, quand il l'eut une fois reconnue, il en ressentit une extrême confusion. Conduisant alors son maître dans l'église de Santa Maria ciel mar, il se mit à genoux devant lui, demanda pardon de sa négligence passée, avoua l'illusion qui l'avait détourné de ses études, s'engagea par vœu à les suivre désormais avec une grande exactitude. Il supplia même Ardebalo d'exiger de lui avec la dernière rigueur les mêmes devoirs que des autres écoliers, et de punir ses omissions ou ses oublis des mêmes châtiments. Chose admirable ! l'artifice du démon une fois découvert et rejeté, les consolations spirituelles et les lumières surnaturelles qui ravissaient son esprit avec une si douce violence, s'évanouirent entièrement. Plus tard, quand surviendront des sécheresses et des aridités intérieures, il s'en consolera par la seule espérance du fruit que retireront un jour de ses études le service de Dieu et la sanctification du prochain. Il détrompera de même ses disciples, quand, déjà fondateur de la Compagnie, il les verra ne se prêter qu'à contre-cœur aux études, regretter les douceurs de la solitude, et oublier les fruits de salut que les privations présentes les mettraient en état d'opérer un jour dans les âmes. Lorsque la source des consolations tarira pour eux, il leur rappellera que la patience, l'humilité, l'obéissance pratiquées au temps de la sécheresse et de l'aridité, deviennent aussi une consolation et une espérance. Voici d'ailleurs comment il s'exprimait sur ce sujet dans une lettre, écrite quelques années après son séjour à Barcelone.
« Il ne faut pas s'étonner que nos étudiants n'éprouvent pas « dans leurs dévotions toutes les douceurs désirables; car Celui « à qui seul il appartient de dispenser cette grâce, l'accorde « quand et à qui il lui plaît ; et on peut croire que, pendant le « cours d'études ordinairement pénibles pour l'esprit, la divine « Providence suspend ces douceurs sensibles, parce que tout en
« procurant une grande joie à l'âme, elles fatiguent et épuisent « les forces du corps. D'ailleurs l'application aux sciences spé- « culatives tarit et dessèche les affections du cœur. Néanmoins, « si les études n'ont d'autre but que le service de Dieu, elles « sont par elles-mêmes une excellente pratique de dévotion. « Pourvu que le fondement de la vertu ne soit pas ébranlé, « pourvu que l'on consacre à l'oraison le temps prescrit par les « constitutions, on ne doit point s'affliger de la sécheresse, mais « recevoir avec résignation, de la main de Dieu, ce qu'il lui plaît « de nous donner, et s'attacher à ce qui importe par dessus tout, « à la patience, à l'humilité, à l'obéissance et à la charité (95). »
Cependant Ignace ne diminuait rien, ni de ses austérités, ni de ses oraisons. Quoique Jean Pascual, fils d'Agnès, chez qui il occupait une pauvre mansarde, eût voulu partager sa table avec lui, il n'y consentit jamais ; mais en allant à l'école et en revenant, il mendiait le morceau de pain nécessaire à la subsistance du jour (9Ô). S'il venait à recevoir plus que le strict nécessaire, il regardait le surplus comme superflu pour lui et en distribuait aux pauvres la meilleure part. La grande estime qu'on lui portait, lui procurait d'abondantes aumônes en argent et en vêtements; mais à peine les avait-il entre les mains, qu'elles passaient dans celles des indigents. Un grand nombre de malheureux entourait même sa maison ; ils comptaient sur Ignace quoiqu'Ignace fût encore plus pauvre qu'eux. Il se faisait leur père et leur soutien ; il les aimait et les servait, comme si dans leur personne il avait vu son Sauveur. « Pourquoi, lui dit un jour « Agnès Pascual, pourquoi donnez-vous aux pauvres ce que « vous avez de meilleur ? N'êtes-vous pas pauvre vous aussi ? » Mais Ignace lui répondit: « Que feriez-vous vous-même si Jésus- « Christ venait vous demander l'aumône ? Auriez-vous le cou- « rage de lui donner ce que vous auriez de moins bon ?»
En arrivant à Barcelone, Ignace avait voulu reprendre ses anciennes austérités, mais les douleurs d'un estomac délabré le forcèrent d'y renoncer. Il sut y suppléer par d'autres rigueurs presque aussi rudes, mais plus cachées. L'humilité se trouvait ainsi doublement satisfaite. Il prenait toujours le temps de l'oraison sur le sommeil. Le jeune fils de son hôtesse, Jean Pascual, était curieux de savoir ce qui pouvait l'occuper si longtemps. Il