‹ Histoire de Saint Ignace de Loyola d'après les documents originauxChapitre 48 sur 168 · LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VIII

l'épia donc en secret. Voici ce qu'il parvint à découvrir. Ignace, après avoir tenu quelque temps les yeux fixés vers le ciel, commençait son oraison, tantôt les bras étendus en forme de croix, tantôt prosterné contre terre, dans l'attitude du plus profond recueillement ; il restait ensuite à genoux, immobile comme une statue, jusqu'à ce que son visage s'enflammant, d'abondantes larmes commençaient à couler de ses yeux. Plus d'une fois, racontait Pascual, la chambre se remplissait d'une éblouissante splendeur que le Saint semblait y répandre ; d'autres fois il s'élevait de terre à la hauteur de quatre ou cinq palmes, et dans cette attitude, poussait des soupirs embrasés ; ou bien on l'entendait s'écrier : « Oh ! Seigneur, si les hommes vous connaissaient ! « Oh! Dieu infiniment bon, comment pouvez-vous supporter un « misérable pécheur tel que moi ! »

Pascual, on le conçoit, fut vivement frappé de ces merveilles, et il se plaisait plus tard à les raconter à ses enfants. S'ils avaient connu, disait-il, cet hôte si saint et si doux, ils baiseraient la trace de ses pas et les murs de sa chambre. Et alors le Barcelonais laissait échapper des larmes, se frappait la poitrine et regrettait avec amertume de n'avoir pas mieux profité de la présence d'Ignace. Les faveurs divines dont le Seigneur comblait son serviteur ne venaient pas seulement le chercher dans sa modeste cellule ; malgré le soin qu'il prenait de les tenir cachées, elles se révélaient parfois en lui avec une force irrésistible. Les religieuses du couvent de Saint-Jérôme à Barcelone le virent un jour, après avoir passé deux ou trois heures devant l'autel de Saint-Matthieu, immobile comme une statue de pierre, s'élever de terre toujours à genoux, le visage rayonnant d'une beauté vraiment angélique (97).

Cependant Ignace ne s'occupait pas avec moins de zèle du salut du prochain que de sa propre perfection : sa patience et sa charité éclatèrent surtout dans la réforme du monastère des Saints-Anges, situé hors des murs de la ville, entre la porte Neuve et la porte Saint-Daniel.

On y recevait les visites de gens assez licencieux, et le danger était aussi imminent que le scandale était public. Ignace s'efforça de remédier à ce mal, quelles que pussent en être pour lui les conséquences : il choisit donc cette église pour le lieu ordi-

naire de ses dévotions. Jl y passait souvent des heures entières à prier et à demander à Dieu l'heureux succès de son entreprise. Sa modestie, ses larmes, la ferveur qui brillait sur son visage, et son assiduité à la prière, excitèrent l'attention des religieuses. Elles le regardèrent d'abord avec curiosité, bientôt avec respect, cherchèrent à savoir qui il était, et apprirent enfin qu'il passait dans toute la ville pour un saint. Elles désirèrent alors l'entendre parler des choses de Dieu : il y consentit et commença à traiter en leur présence des importants devoirs et de l'excellence de la vie religieuse. Il leur représenta ensuite avec force l'outrage fait à Dieu par la vie scandaleuse de quelques-unes d'entre elles, le discrédit jeté sur leur couvent, les mauvais exemples donnés aux cœurs innocents dont elles pouvaient causer la perte, enfin les châtiments réservés à leurs crimes, châtiments d'autant plus terribles que les offenses des personnes consacrées à Dieu surpassent en malice celles des autres pécheurs. Bientôt leurs yeux s'ouvrirent à la vérité, et leur cœur au repentir ; elles pleurèrent le malheureux état où elles avaient si aveuglément vécu. Cette œuvre de conversion n'avait pas été l'affaire de quelques jours. Pour l'assurer et la consolider, Ignace continua ses exhortations, et finit par amener les religieuses à suivre ses Exercices : la clôture, la régularité, le recueillement, la ferveur la plus édifiante en furent les fruits. Dès lors les séducteurs trouvèrent les portes closes ; tout accès leur fut même interdit. Ils en conçurent une véritable fureur. Voyant qu'Ignace, sans se laisser intimider ni par les menaces ni par les mauvais traitements subis deux fois déjà, persistait à encourager la réforme par ses instructions, ils résolurent de renverser l'obstacle en assassinant l'homme de Dieu.

Un jour donc qu'il revenait du monastère avec un saint prêtre nommé Puyalto, son aide dans cette affaire, deux esclaves noirs fondirent tout à coup sur eux, près de la porte Saint-Daniel, et les frappèrent si cruellement que le prêtre, dit-on, en mourut. Ignace couvert de blessures resta sur la route: il dut la vie à un évanouissement que les assassins prirent pour la mort.

Tant qu'il conserva ses sens et la parole, il resta impassible sous les coups dont on l'accablait, ne cessant de bénir Dieu et d'implorer sa miséricorde non moins pour ses assassins que pour lui-même, qui acceptait la mort avec joie.

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